CHAPITRE XXX

Dénouement des grands événements de cette seconde partie et leur

conclusion.

Le carnaval approchait: j'estimais monseigneur, je trouvais du plaisir à

le favoriser, mais je n'en étais pas amoureuse. Sylvina ne tenait à ses

officiers que par les besoins excessifs de son tempérament. Nous nous

ennuyions à périr, depuis le départ de d'Aiglemont. Nous n'avions donc

rien de mieux à faire que de retourner au plus tôt à Paris.

Sa Grandeur apprit avec chagrin que nous fixions notre départ au

lendemain des noces de Lambert et de Mme Dupré, qui se concluait à peu

de jours de là, non sans nécessité; car, depuis que le futur était _du

dernier bien_, la jolie veuve (sans compter la passade du chevalier),

elle ressentait tous les petits maux qui caractérisent une grossesse.

Ils se mariaient donc, nous en étions fort aises; mais c'était pour nous

une raison de plus pour partir.

En même temps, comme si le sort eût pris à tâche de ne pas nous laisser

emporter de cette ville même un regret de curiosité, nous apprîmes que

la sublime Éléonore, malgré ses serments, épousait enfin le seigneur de

la Caffardière, car, à l'occasion de son grand mariage, on obligeait

notre dévot d'ennoblir son nom, dont la résonnance était ci-devant par

trop roturière, pour un homme dont le grand-père avait été secrétaire du

roi. M. de la Caffardière, donc, épousait, parce que la féconde Éléonore

se trouvait, de même que la Dupré, dans un cas fâcheux. L'épouseur,

malgré les remontrances de sa mère et les secrets importants qu'elle lui

avait enfin révélés, s'exécutait par déférence pour un confesseur

fanatique qui l'ordonnait ainsi. Il y avait d'autant plus de résignation

entière dans le fait du pauvre Caffardière, qu'il n'avait jamais pu

savoir si c'était, en effet, dans les bras de sa chère Éléonore qu'il

avait souillé son âme, et que, pour surcroît, il se trouvait réduit à

expier dans le purgatoire de saint Corne une souillure très physique

dont il était redevable... à qui? à Mlle Thérèse. Ç'avait été le point

de vengeance de cette belle irritée. C'était à cela que se portaient ces

mots mystérieux que j'ai cités au chapitre sixième de cette partie: _Il

passera par mes mains... et s'en repentira_. Cette découverte nous donna

aussi la solution de ce qu'elle avait dit d'obscur relativement à

Géronimo. _Ah! si j'avais pu_, etc. On n'avait pas voulu traiter

celui-ci, qu'on aimait, comme ce vilain Caffardot, dont on avait à se

plaindre; cependant, la pauvre Thérèse demeurait à même de bien faire du

mal à ses ennemis: ses amis étaient au moins fort heureux qu'elle eût

encore plus de probité que de tempérament, mais elle pouvait déroger.

Nous l'aimions, nous en étions parfaitement servies. La pitié que son

état nous inspirait ajoutait encore à l'empressement que nous avions de

nous rendre à la capitale. Monseigneur devait y revenir d'abord après

l'ennuyeuse quinzaine de Pâques. Il consentit enfin à nous voir nous

éloigner.

Lambert se maria; monseigneur saisit cette occasion pour donner mille

marques d'estime et de libéralité aux nouveaux époux. Ils nous

accompagnèrent avec les officiers de Sylvina jusqu'à un château peu

distant, et qui dépendait de l'évêché. Monseigneur, qui avait les

devants, nous y reçut à merveille. Enfin, après trois jours consacrés à

fêter l'hymen, nous nous séparâmes, Sa Grandeur promettant de nous

rejoindre bientôt, et le couple fortuné de soutenir dans tous les temps

avec nous les liaisons d'une étroite amitié.

_Fin de la seconde partie_

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 87 / 155 题