Où et chez quelles gens nous arrivons.--Portraits.
Au dernier endroit où l'on prenait des chevaux, avant d'arriver à notre
destination, nous trouvâmes quelqu'un d'aposté de la part de
monseigneur, pour nous conduire à une maison de campagne peu éloignée,
où Sa Grandeur nous attendait. Il est question de nous faire faire
connaissance avec quelques personnes qui devaient nous rendre service
dans notre nouveau séjour.
La maison où nous allions était celle d'un vieux président, qui, toute
sa vie, avait fait profession de protéger les arts et les artistes. Nous
jugeâmes le personnage au premier coup d'oeil, lorsqu'il se présenta sur
le perron de son vestibule pour nous recevoir; et pendant qu'il tendait
galamment à Sylvina une main ridée, le chevalier, Lambert et moi fîmes
_chorus_ de nos regards, pour nous dire: _Voici d'abord un original._
Le chevalier m'aida à descendre; Lambert fut accueilli par monseigneur,
qui lui dit mille choses honnêtes sur sa complaisance et sur les
avantages qu'on ne manquerait pas d'en retirer. Lambert, tout en
répondant avec beaucoup de politesse, ne laissait pas de jeter des
regards étonnés sur une façade bizarre et surchargée d'ornements du plus
mauvais goût. Monseigneur souriait de la surprise de l'artiste. En
effet, l'on avait exprès dépensé beaucoup d'argent et pris bien de la
peine pour construire un fort laid édifice. Nous traversâmes deux pièces
où nous vîmes beaucoup d'hommes, et parvînmes enfin à celle où les dames
nous attendaient. A notre aspect, Mme la présidente fut assez heureuse
pour mettre un moment debout ses trois quintaux de graisse; puis elle
retomba lourdement dans sa bergère. Une grande demoiselle, que le
président nomma _ma fille Éléonore_, nous fit un compliment précieux.
Monseigneur présenta Lambert et dit le premier des choses passables; car
ni Mme la présidente qui balbutiait, ni Mlle Éléonore qui déclamait, ni
M. son père qui parlait pour quatre, ni Sylvina un peu embarrassée, ni
le chevalier et moi qui mourions d'envie de rire, ni quelques
spectateurs qui semblaient émerveillés de voir _des jolies femmes de
Paris_, n'avaient encore commencé de lier un entretien raisonnable.
Enfin, après que monseigneur eut présenté Lambert, ce fut le tour du
chevalier; Mme la présidente lui fit un accueil infiniment gracieux et
minauda même avec assez de succès. Quant à _ma fille Éléonore_, elle
eut, en lui parlant, les yeux baissés, les deux mains réunies devant
elle sur un bout d'ouvrage, et les reins à moitié pliés pour se rasseoir
aussitôt que sa politesse de devoir serait expédiée. J'aperçus en même
temps un grand sot qui, la bouche béante et les yeux très ouverts sur
Mlle Éléonore, semblait s'appliquer à peser ses paroles. Quand elle fut
assise et le chevalier à sa place, cet homme respira; je conjecturai que
la réserve outrée avec laquelle on venait de parler au chevalier avait
son objet, et que c'était sans doute un sacrifice que Mlle Éléonore
venait de faire à l'écouteur.
Je suis minutieuse et ne puis me corriger de ce défaut, qui conduit à la
prolixité. Il faut que je trace le portrait de cette demoiselle
Éléonore. C'était une belle fille; un peu brune à la vérité, mais
pourvue des attraits que comporte cette couleur. Une stature au-dessus
de la médiocre, des yeux beaux, mais durs; une bouche dédaigneuse et
déplaisante, quoique régulièrement bien formée. La taille était ce qu'on
avait de mieux, mais un maintien guindé, théâtral en diminuait
l'agrément. En tout, Éléonore était une de ces femmes dont on dit:
_Pourquoi ne plaît-elle pas?_
Je vais dire aussi quelle figure avait à peu près M. le président. Cet
homme, que le feu d'un demi-génie fort actif avait desséché, ressemblait
beaucoup à une momie habillée à la française. De grands traits chargés
de gros yeux brusques, saillants, bordés de fossés creux; une bouche
plate, un nez aquilin et un menton pointu, qui semblaient regretter de
ne pouvoir se baiser, donnaient au personnage une physionomie folle,
mais spirituelle et passablement bonne; et sans un ridicule frappant
dont cet honnête président était verni de la tête aux pieds, on se fût
accoutumé volontiers à sa pittoresque laideur.