IV

Je ne te raconterai pas mes impressions du Tonkin. Ah! nous en avons vu!

Il y a eu, là-bas, mon cher, jour par jour, des héroïsmes et des faits

d'armes qui donnent de l'espoir au coeur. Et tout ça si loin, sans

nouvelles, sous la pluie, dans la boue, avec la fièvre, le choléra, les

rhumatismes, tout le tonnerre de chien de l'hôpital! La bataille,

ce n'est rien; on se sent vivre quand on se moque de mourir. Mais la

maladie bête, la dysenterie qui vous tord les entrailles, l'anémie qui

vous mine, l'eau putride plus meurtrière que le canon... et la boue, mon

cher, la boue, les défilés dans les rizières, les ciels bas et gris, la

terre où l'on enfonce comme dans du beurre et qui vous retient comme

un sable mouvant... Et, avec cela, étape sur étape, marches et

contremarches, des pièces d'artillerie embourbées et portées à dos

d'homme par des chemins étroits comme des rubans... Puis, quelquefois,

des forêts à traverser, sans éclaireurs et sans cartes, des sentiers se

tracer à travers bois, à coups de hache... Je te passe tout ça; c'est

ennuyeux à subir, ces journées et ces nuits d'alerte et de fatigue, mais

c'est amusant à évoquer... J'ai souvent regretté ce mauvais temps, en

fumant mon cigare! Atroce, la guerre, mais quelle gymnastique morale!

Toutes les facultés de l'homme en éveil, et les meilleures: le courage,

le dévouement, la décision, l'amour du prochain et l'amour du drapeau!

Pour en revenir à Bouddha, je l'avais depuis longtemps oublié, le

Bouddha d'Antonia Boulard, et je me réservais --comme je l'avais

dit--d'en déterrer un, au moment du retour, chez quelque brocanteur

d'Hanoï... J'en avais tant vu, de mes camarades, qui faisaient provision

de bibelots par avance, et qu'une balle couchait en chemin! On

expédiait dans quelque caisse, à la famille, leur pantalon rouge, leur

portefeuille et les rouleaux de papier de Chine achetés çà et là, et

achats et défroque, tout partait, roulé en un paquet, pour France.

L'idée de me fournir par avance d'un Bouddha que je pourrais abandonner

en route avec ma carcasse ne me souriait pas beaucoup... Oui, au retour,

je m'en occuperais, au retour!

Et, en attendant le retour, nous nous enfoncions chaque jour plus avant

du côté de la frontière de Chine, allant vers Lang-Son, qu'il fallait

emporter et que nous aurions occupé depuis des mois sans le guet-apens

que tu connais... Lang-Son enlevé, nous pouvions nous y croire en grande

halte, lorsque, au milieu de février, le général reçoit de Tuyen-Quan

des nouvelles dures... Les Chinois tenaient là-bas, comme à la gorge,

la petite garnison du commandant Dominé, et, pied à pied, attaquaient

la citadelle... Toute une armée, comme tu sais, celle du Yun-Nam, autour

d'une poignée d'hommes! Impossible de laisser écraser la garnison qui

se défend, là-bas, depuis décembre! De décembre à mars, compte les jours

d'héroïsme, mon cher!

Brière de l'Isle laisse donc Négrier Lang-Son, et, le 15 février, sans

pouvoir prendre un repos crânement gagné, en route pour Tuyen-Quan,

toute la brigade Giovaninelli! Infanterie de marine, artilleurs,

tirailleurs tonkinois et deux bataillons de mes bons turcos. Nous étions

éreintés! oh! éreintés! Mais on avait dit la veille au soldat: «Il faut

un effort pour prendre Lang-Son». Le soldat avait fait un effort. On lui

disait, le lendemain: «Il faut un effort pour débloquer Tuyen-Quan». Le

soldat faisait un effort. Et gaiement.

Pauvres enfants, ces soldats, troupeau de moutons héroïques allant à

la boucherie comme à une promenade! Et quelle promenade! Par la route

mandarine, un brouillard à couper au couteau; presque du verglas pour

avancer; partout des arroyos... En quatre heures de marche, on traverse

l'eau sept fois... La nuit vient... il pleut... on attend le jour en

grelottant... A l'aurore,--brr! quelle aurore!--_Bono_, disent les

turcos, et en route!

En avant, les fantassins nous taillent des escaliers dans les pentes

raides... On nous dit qu'il y a des tigres, çà et là, dans les montagnes

de marbre... Tant mieux! Voir des tigres, ça nous distrairait!... Et

nous marchons, nous marchons, nous marchons... Il nous semble entendre

dans le lointain les cris d'appel de la petite garnison qui se défend

avec la brèche ouverte et qu'on égorge. Et quand la fatigue se fait

sentir chez nos hommes, un mot, comme un coup d'éperon, les ranime:

--Vous savez, les camarades nous attendent!

Et ces pauvres diables de turcos, donnant leur peau pour les Français,

que leurs pères ont combattus, disent alors avec un entrain touchant,

montrant en riant leurs dents blanches:

--Oui, oui, camarades! Camarades! Là-bas! En avant!

Et on marche.

Comme c'est drôle, la bêtise humaine! Une nuit, tous ces malheureux,

harassés, n'en pouvaient plus et se traînaient, l'emplacement du bivouac

étant loin encore... Pas un mot... Rien... Les hanhans avachis des

soldats, alourdis comme des bêtes de somme... le clic-clac monotone

des sabres sur les quarts de fer-blanc... Tout à coup la lune se lève,

montre sa lueur rose à travers les nuages, et soudain, de cette longue

file d'hommes en marche une voix s'élève, que j'entends encore, avec un

accent toulousain, une voix bien timbrée et qui salue ce lever de lune

de la vieille chanson du pays:

Au clair de la lune,

Mon ami Pierrot...

Et crac, mon cher, à cette vieille chanson du berceau, à ce refrain de

mère-grand, les fronts se redressent, les jarrets se raffermissent--en

avant! au clair de la lune, mon ami Pierrot--et cette nuit-là, si on

l'eût voulu, en chantant on eût doublé l'étape!

Moi aussi, j'avais ma chanson, mon coup d'éperon! Je ne demandais pas

l'ami Pierrot une plume pour écrire un mot; mais j'évoquais Bouddha, le

doux Bouddha, le Bouddha qui bouda la petite Mousmée, et je fredonnais

le refrain d'Antonia, qui me faisait l'effet d'un clairon invisible. Et

pas un moment de fatigue avec la diane et les airs de marche sonnés

par cette musique du boulevard! De quoi est fait l'héroïsme, Roger! Si

j'avais donné, pendant cette campagne, l'exemple d'une belle mort,

tu sais, là, à la Plutarque, l'histoire aurait toujours ignoré que je

puisais cet héroïsme dans un petit refrain d'opérette!

Ah! Bouddha, Bouddha,

Ah! Bouddha, Bouddha,

Que tu m'as fait de la peine!

Au clair de lune ou autrement, la colonne avançait toujours. Fin

février, nous n'étions plus qu'à huit kilomètres de Tuyen-Quan. Fichu

pays: la flottille, qui nous accompagnait par la rivière Claire, était

forcée, tant il y avait d'échouages, de traîner parfois ses canonnières

à bras. Nous, dans les hautes herbes, nous nous coupions les mollets

aux bambous taillés en ciseaux qu'y avaient spirituellement cachés

les Chinois. Et pas un ennemi visible. On le sentait, on le devinait

partout, aux fossés creusés, à la terre remuée, à ces bambous affilés

comme des rasoirs: on ne le voyait nulle part. Tout à coup, le 2 mars,

des auxiliaires tonkinois, entrés dans les herbes jusqu'à mi-corps,

reçoivent une grêle de balles et voient, comme des chats-tigres, les

Pavillons-Noirs bondir sur les blessés pour leur couper la tête...

Nous sommes à Yuoc, en face des positions vraiment formidables, et très

savantes, mon cher, établies par le vieux Liuh-Vinh-Phuoc. Entre nous et

Tuyen-Quan, entre nos troupiers et les «camarades», l'armée du Yun-Nam,

bons soldats dont quelques-uns, ayant juré de mourir plutôt que de

reculer, s'étaient fait tatouer au front d'une croix rouge. Et ce sont

ces fanatiques et ces combattants de toutes les aventures qu'il faut

bousculer, enfoncer, crever, avant d'arriver à la garnison que commande

Dominé!

--Allons! mes enfants, encore un effort!

Un effort! Toujours un effort! Taran, taran! Tarataratata, tarataratata!

La charge sonne. Ran, ran, ran, ran! Et moi je fredonne _Bouddha_! Ah!

Bouddha, Bouddha! En avant! en avant! Deux fois l'infanterie de

marine, bataillon Mahias, attaque les Chinois. Deux fois les Chinois la

repoussent. On est à deux cents mètres de l'ennemi quand la nuit vient.

Deux cents mètres! Et la pluie tombe! Les hommes râlent dans les herbes.

On allume, pour ramasser les blessés, des allumettes mouillées... Quelle

nuit, mon cher! Ce brouillard humide, cette douche glacée qui délaye le

sang dans la boue piétinée, ces ennemis qui sont là et qui tirent; le

bruit des balles qui sifflent et de l'eau qui dégoutte; ça ne s'oublie

jamais, ces impressions-là.

Je m'étais avancé assez près des lignes chinoises, entendant les

Pavillons-Noirs parler de leurs voix gutturales. Tout coup, au milieu

d'une décharge de fusils, je reçois sur les pieds une masse qui roule.

Je me penche, croyant à un projectile... C'était une tête, une tête

coupée de petit paysan de France que les Chinois nous envoyaient à

travers les herbes comme une menace et un défi. Ah! je ne le chantais

même plus le refrain d'Antonia! J'attendais le petit jour avec une rage

sourde, un appétit sauvage de vengeance et de mort. Et le jour arrivé,

ce jour gris de mars qui allait éclairer tant de cadavres, vive Dieu!

comme nous enlevâmes nos turcos!

--En avant, les Algériens! En avant! Les amis attendent!

Et à l'assaut! A l'assaut des retranchements chinois! A l'assaut! Il

s'agissait d'arracher aux ongles des hommes jaunes les assiégés qui

haletaient, attendant nos troupiers comme le Messie. A l'assaut! Elles

couraient lentement, les vestes bleu de ciel de mes enfants d'Afrique!

Les redoutes, les tuyaux de bambous, les feux croisés, les obusiers,

les fusils de rempart, rien ne les arrêtait. Rien. Ils sautaient dans le

feu, bondissaient dans l'enfer. Une mine éclate. La terre tremble. Nous

avons les poils roussis et les vêtements brûlés. Quarante turcos de ma

seule compagnie disparaissent comme dans un cratère de volcan. En avant!

en avant! On n'entend pas les cris de mort, tant nos chacals poussent

des cris de rage. Les balles sifflent, les boulets ronflent,

les fougasses éclatent. En avant! Les turcos sont déjà dans les

retranchements, clouant aux fascines de bambous les volontaires au front

croisé de rouge, étranglant les Chinois, mordant au sang, comme des

loups, ces Pavillons-Noirs qui se défendent comme des lions... Je n'ai

jamais vu motte de terre pétrie de tant de sang!

Et, les retranchements emportés, mes tirailleurs sautent hors des

tranchées, poursuivant les Célestes et leur arrachant leurs pavillons

à tête de mort... J'avais, comme eux, la fièvre, la «furia» de cette

chasse à l'homme. Tout en avant de mes hommes, revolver au poing, je

poussais devant moi la cohue des soldats en déroute, et qui jetaient

leurs armes en se retournant pour tirer. Au loin Tuyen-Quan, encore

debout, montrait sa silhouette déchiquetée... A mi-chemin, mon cher,

une poignée de Pavillons-Noirs s'arrêta net, dans une sorte de pagode

abandonnée et, me voyant maintenant suivi de quelques hommes seulement,

ouvrit vivement le feu pour nous couper la marche. Mes turcos étaient

enragés. Nous nous lançons dans la cour gazonnée qui précède toute

pagode, puis, en trois bonds, dans la pagode même d'où les balles

sortaient, et nous voulons en déloger ces vaincus qui n'entendent pas

fuir.

Pas de porte à la pagode; du seuil, nous apercevons seulement un trou

noir, rayé de coups de feu. Nous entrons. Une fusillade abat à mes côtés

trois de mes hommes, et je pénètre presque seul dans cette bauge

laquée et dorée, au fond de laquelle, comme des sangliers forcés, les

Pavillons-Noirs nous attendent. Je verrai toujours ce spectacle, je te

dis: des cadavres sur les dallages, les colonnes avec leurs inscriptions

dorées enveloppées de fumée, des silhouettes bizarres et mêlées de dieux

et d'êtres vivants, tous grimaçants, depuis ce dieu tout vert que nos

troupiers appelaient le _diable_, jusqu'à des réguliers chinois armés et

faisant feu; et au fond, au milieu de ces idoles peinturlurées, et de

ces Pavillons-Noirs adossés aux parois rouges de la pagode, une statue

de Bouddha, un grand Bouddha, un Bouddha de la taille d'un enfant de

dix ans, et qui flambait, tout entier d'or rouge, sous un rayon de jour

entrant par le toit de cette pagode, crevassé par quelque obus.

Du grouillement des Chinois qui nous tiraient dessus, de ces ennemis

tapis derrière et nous envoyant leurs coups de fusil presque à bout

portant, je ne regardais rien, hypnotisé, que ce Bouddha, là-bas dressé,

superbe et m'apparaissant comme dans une gloire. Et--on dit que les

gens qui se noient revoient en quelques secondes toute leur vie passée,

brusquement, en avalant leur dernière gorgée--la vision du petit hôtel

de l'avenue Kléber me traversa la pensée comme un éclair, et l'or

rouge du Bouddha évoqua subitement les tresses, teintes au henné, de la

chevelure d'Antonia... Oh! pas longue, du reste, la vision! Une balle

emporta mon casque blanc, mon _tropical helmet_, et les cinq hommes que

nous étions, entrés dans la pagode, nous fûmes contraints de reculer,

comme écrasés, encerclés par les Chinois, qui sortaient de partout, de

derrière ces idoles d'or, grouillaient, nous enserraient et cassaient

la tête devant nous à un de mes turcos en faisant siffler leur

_coupe-coupe_ autour de nous...

Repoussés, mon cher!... Et cette damnée pagode vomissant littéralement

des Chinois qui nous tiraient dessus, les trois hommes qui me restaient

et moi, nous nous jetâmes derrière un terrassement abandonné, et--moi

à coups de revolver, mes turcos à coups de fusil--nous tînmes un moment

ces gaillards-l à distance. Au surplus, traqués dans la pagode, ils

se donnaient simplement du champ pour fuir. Ils nous avaient crus tout

d'abord plus nombreux, et, acculés, ils voulaient mourir en tuant...

Nous ayant repoussés, ils continuaient leur retraite, ralliant les

vaincus, vers les rapides du Fleuve Rouge.

Je les voyais fuir; mais, avec ces renards-là, il y a toujours, un piège

attendre. L'idée me tenait qu'il en restait encore dans la pagode, à

l'affût pour sauter sur nous.

--Attendons un moment! dis-je, mes turcos, qui sortaient déjà de l'abri

de terre.

Et l'idée du Bouddha me revenant, le Bouddha qui avait assisté,

paisible, à la tuerie de tout à l'heure:

--Pourvu qu'ils n'aient pas emporté le Bouddha!

J'avais à peine dit cela machinalement tout haut, qu'un petit éclat de

rire clair, un rire d'enfant, partait à mes côtés, comme une fusée,

et qu'un de mes Algériens,--vingt-cinq ans, mon cher, et beau comme un

bronze antique,--se dressant sur la crête du terrassement, me disait:

--Tu veux, toi, le Bouddha, mon capitaine?... Tu vas l'avoir!

Et moi lui criant: «Mohammed! Mohammed! je te défends...» il n'en

courait pas moins, bondissait comme un chat vers la pagode, s'enfonçait

dans le trou noir, et je le suivais, l'appelant toujours, les deux

autres Africains arrivant au pas de course sur mes talons...

Pauvre fou de Mohammed-ben-Saïda! Il y a, à Alger, une vieille femme,

un aïeul et de jeunes frères qui l'avaient accompagné, silencieux

et résignés, lorsqu'il s'était embarqué, et qui l'attendent! Ils

l'attendront toujours!

J'avais raison de croire que la pagode n'était pas vide. Autour du

Bouddha doré, quatre ou cinq démons,--des volontaires du Yun-Nam, à la

croix rouge, de ceux qui avaient juré de donner leur peau,--se tenaient

dressés, comme des dogues à qui l'on veut arracher leur proie. Un

piédestal humain, hérissé, farouche; et au-dessus, le Bouddha, accroupi

et impassible. Mohammed avait couru sur eux. Son fusil déchargé, il le

faisait tournoyer, ce fusil, au-dessus de sa tête rasée, et la crosse

lourdement s'en abattait sur les crânes.--«Attends-nous! attends-moi!»

criais-je. Tout à coup, pendant qu'un Chinois tombé mordait l'Algérien

aux jambes, un autre, d'un coup de côté, dans la gorge, le frappait d'un

_coupe-coupe_, et je vis le turco chanceler.

J'arrivai sur les Chinois comme Mohammed tombait, et j'entends encore de

sa gorge crevée sortir le flot de sang rendant le son d'un tuyau qui se

vide... Puis je ne vis plus rien... Je déchargeai mon revolver devant

moi, au hasard... Mes turcos enfonçaient leurs baïonnettes dans les

poitrines jaunes... J'étais fou de colère... Il me semblait que c'était

moi, moi qui venais d'assassiner Mohammed-ben-Saïda.

Ce ne fut pas long, ce dernier coup de collier. Les Chinois assommés

ou éventrés râlaient déjà sur les dalles de la pagode. Les Turcos, en

sueur, essuyaient sur les tuniques des Chinois leurs baïonnettes qui

fumaient. Et Bouddha, le grand Bouddha doré, souriait ces flaques de

sang et contemplait ces morts avec son rictus impénétrable figé sur ses

lèvres pour l'éternité.

Et à deux pas, le cou coupé, la tête demi renversée dans une pose

presque comiquement lugubre, Mohammed était aplati, les yeux agrandis,

la bouche de travers, ses pauvres mains encore tendues vers ce Bouddha

qu'il voulait saisir--pour moi--lorsque le _coupe-coupe_ l'avait à demi

décapité. Alors, par une navrante association d'idées, ce cadavre du

pauvre enfant d'Afrique, cette tête presque tranchée, me rappelaient

le Bouddha cassé, tombé sur le tapis du salon japonais, le Bouddha

guillotiné par la colère d'Antonia... La grande Stella! Lafertrille!

Que c'était loin, loin, loin! Il me semblait que j'évoquais des fantômes

devant des cadavres.

Tout à coup, mon cher, il se passa une chose effroyable, hideuse et

héroïque. De ce tas de morts chinois, un être se leva, un Céleste tout

jeune, demi nu, la poitrine à l'air, avec un trou de baïonnette dans

cette chair de cuivre, un petit Chinois maigre, avec des yeux embrasés

et des lèvres qui tremblotaient, toutes blêmes... Il se dressa,

saignant, s'accrochant de la main droite au piédestal de Bouddha, et

sa main gauche crispée nous menaçant encore d'un long couteau recourbé,

taché de rouge...

Cette espèce de spectre embrassa, avec une ferveur effrayante, la grande

image d'or qui rayonnait, ironique, au-dessus du carnage, et, au moment

où un de mes turcos s'approchait pour le repousser, le petit Chinois

poussa un cri aigu, suppliant et menaçant à la fois, se jeta entre

Bouddha et le turco; un effroi indigné passa sur sa face au jaune

blême, et le sang de sa blessure éclaboussant l'or rouge de la statue

accroupie, il leva encore, de son bras grêle, sur le crâne du turco,

le coupe-coupe qui avait peut-être, tout à l'heure, décapité

Mohammed-ben-Saïda.

Mais, cette fois, l'Algérien, baïonnette en avant, clouait d'un seul

coup, pan! le petit Chinois au socle même de la statue, comme un

scarabée sur la planchette, et la tête du Céleste se renversa, avec un

rauquement court, sur les jambes accroupies de l'idole.

Et il me sembla (j'ai dû me tromper), oui, il me sembla que le petit

Chinois, en tombant, en mourant, râlait le nom adoré qui formait le

premier vers de la chanson de l'opérette: _Bouddha! Boud...dha_!

Ah! Bouddha! Bouddha!

Hallucination de l'ouïe, évidemment! Mais le regard mourant du petit

Céleste était plein d'une clarté étrange. Il mourait heureux et croyant,

l'humble héros, fanatique acharné, aux pieds mêmes de son adoration et,

ne pouvant arracher aux barbares d'Europe le dieu qu'il avait prié, il

lui donnait sa vie. Sa face s'abattit sur le socle, et ses lèvres, ses

lèvres ferventes, cherchaient pour s'y coller, dans un dernier soupir;

les pieds de Bouddha accroupi.

[Illustration 09.png]

[Illustration 10.png]

V

Il était payé cher, le Bouddha, et comme redoré deux fois par le sang du

pauvre Africain et du petit Céleste. Je vivrais cent ans que je verrais

toujours ces deux cous coupés, ces deux têtes pendantes, l'une glabre

et crispée, l'autre noire, convulsée, farouche. Un fils d'Afrique, un

enfant d'Asie et, au-dessus, la statue d'or souriant, immobile, à cette

tuerie!

Je fis emporter le Bouddha comme un trophée, et on remballa

précieusement après l'avoir passé à l'éponge mouillée, car sur son or

rouge il y avait des éclaboussures de sang. Il demeura longtemps en

douane, puis, lorsque je reçus l'ordre de rapatriement, quand on dit

à mes turcos: «Vous allez retourner Alger en passant par Paris», je

surveillai l'embarquement de la caisse contenant mon Bouddha, le Bouddha

qui avait vu mourir Mohammed et le petit Chinois, et je fis monter

devant moi le colis portant au coin, sur le bois blanc, l'étiquette:

_Fragile_. Et pendant toute la route, durant le voyage du retour, je

pensais à la joie, au bon rire, aux battements de mains d'Antonia, en

voyant arriver, majestueux et grave, dans la bonbonnière de l'avenue

Kléber, le Bouddha pour lequel tant de pauvres gens s'étaient fait

égorger.

Aussi, dès mon arrivée à Paris, ah! mon bon Roger, «cocher, avenue

Kléber!» Et le Bouddha sorti de la caisse, déballé mais empaqueté

et hissé sur le fiacre! Il allait lentement, lentement, ce maudit

fiacre!... Moi, je regardais Paris par la portière. Il pleuvait; la

pluie me paraissait adorable, saine, pittoresque,... parisienne, c'est

tout dire. Finies, finies, les pluies cholériques du Tonkin! Enfin, mon

vieux, j'arrive avenue Kléber. Je sonne à la petite porte. Un domestique

vient m'ouvrir. Tiens, ce n'est plus Jean! Jean était souriant et

accueillant, celui-ci a la gravité d'un notaire.

--Madame est chez elle?

--Je ne sais pas, monsieur; je vais voir!

--Annoncez M. Edmond de Laurière!

--M. de Laurière, bien!

Eh! non, ce n'est plus Jean! Jean volontiers m'eût appelé «monsieur

Edmond». Et ce n'est pas Mariette, non plus. Cette bonne Mariette!

J'aperçois, traversant le hall, un autre profil de femme de chambre.

Au-dessus de ma tête, j'entends des pas lents et ordonnés: c'est le

notaire qui va m'annoncer à Antonia.

--Mais elle ne se précipite pas bien vite pour me sauter au cou,

Antonia!...

Et, pour occuper le temps, là, dans le salon d'attente, je dépaquette le

Bouddha, je le déficelle, j'enlève le papier qui le couvre et je le

vois apparaître, triomphant, doré comme un soleil, avec sa bonne figure

paterne,--un peu narquoise même pour un Bouddha qui a vu tant de sang

autour de lui. Mon cher, je m'apercevais même qu'il lui en restait une

petite tache au bout de l'oreille, et j'étais en train de l'effacer,

cette tache rouge--là-bas et devenue noire,--je l'effaçais avec mon

doigt mouillé, lorsque la porte s'ouvre... Ah! mon Dieu, ah! quel

battement de coeur... C'est Antonia!

Antonia! je laisse le Bouddha, je m'avance vers elle.

C'est Antonia! Oui! c'est Antonia et ce n'est pas Antonia! Oh! mon cher,

grave, imposante, jolie--de plus en plus jolie,--mais dans une toilette,

une toilette! Une toilette janséniste, ma parole... Une dame de charité,

une quakeresse, tout ce que tu voudras, et sans les cheveux blonds et le

bon sourire, j'aurais hésité!...

--Antonia! ma petite Antonia!

J'allais l'embrasser, moi, à la bonne franquette. Elle me montre une

chaise, ne dit rien et me reçoit comme une marquise de Marivaux pourrait

recevoir Dorante... Je croyais, ma parole, que quelqu'un nous épiait et

que la petite mousmée jouait un rôle... Non, non, Roger; transformée,

Antonia!... Elle avait pris l'opérette en grippe et recevait des leçons

de Madame Plessy pour passer une audition chez Molière! Et quant à nos

amours,--oh! envolés nos amours! Pft! plus rien!--Aussi pourquoi s'en

aller au Tonkin, mon pauvre vieux, je te le demande?

Veux-tu mon impression exacte? Il me semblait qu'allant rendre visite

Rose Pompon, j'étais reçu par Madame Swetchine.

--Alors, dis-je à Antonia, je... je suis remplacé?

--Remplacé?

Elle n'avait pas l'air de comprendre.

Mais machinalement sa main feuilletait un petit journal de théâtres

traînant sur la table, et, à la première page de ce _Paris-Artiste_, une

photographie s'étalait: celle de Galinet.--Je l'ai vu depuis, Galinet le

comique des Nouveautés, le successeur de Lafertrille. Il parait qu'elle

était bonne la photographie du menton bleu et des lèvres roses de

Galinet, car Antonia, visiblement, la regardait avec indulgence.

Et si tu savais comme je me sentais gauche, et bête, et comme j'aurais

voulu m'enfoncer sous terre par une trappe! Mais ça n'arrive qu'au

théâtre les enfoncements dans les trappes! Je me sentais mieux, beaucoup

mieux vraiment, à Yuoc, sous la pluie et les balles.

Alors l'idée me vint de prendre le Bouddha entre mes bras et de le

montrer à Antonia.

--Eh! grand Dieu! qu'est-ce que c'est que ça?

--Ça? Mais c'est Bouddha! le Bouddha que je t... que je vous ai

promis..., le Bouddha qui doit remplacer celui de la rue des Martyrs...

le guillotiné!

Et je montrais, sur le marbre de la cheminée, la place même où le

Bouddha avait roulé--comme, là-bas, la tête de Mohammed.

Alors Antonia me regarda d'un air indulgent, très indulgent, mais

désolant:

--Oh! mon cher, Bouddha! C'est si loin, le japonais!... Fini, le

japonais! Démodé la «japonaiserie, le japonisme!...» Vous n'avez donc

pas remarqué?...

En effet, je n'avais pas remarqué...

Son geste me montrait le salon tout neuf, meublé de meubles blancs,

Louis XVI, tendu de vieille soie à fleurs jetées, comme une robe à

paniers de nos grand'mères!

--Tout du Louis XVI, maintenant, mon cher! Chaises et tentures copiées

sur les appartements de Marie-Antoinette. Trianon! C'est Achenbach qui

l'a voulu!

--Achenbach?

--De la maison Achenbach, Moser, Lévy et Compagnie!... Il a été

tellement étrillé à la Bourse lors de l'affaire de Lang-Son, Dang-Son,

Mang-Son, je m'embrouille avec ces noms du Tonkin, qu'il aurait

volontiers cassé ou déchiré toutes les chinoiseries, chez moi, ce pauvre

Achenbach!... Quand je dis pauvre!

--Et c'est lui qui...

--Qui m'a fait envoyer tout mon japon à l'hôtel Drouot, et m'a meublé

l'hôtel style Louis XVI? Oui. Il prétendait que mon japonisme porte

_raille_ et que le Louis XVI est bien plus dans ses opinions. J'aime

mieux ça aussi, moi! C'est plus convenable.

Elle se mit à rire.

--Pur Versailles! faubourg Saint-Germain!

Puis, frappant sur la joue du malheureux Bouddha exilé:

--Remporte ça, vois-tu! C'est de l'histoire ancienne!

Et, me tendant les lèvres:

--Allons, toi, je t'ai bien aimé, ne te plains pas! Et quand tu voudras

me revoir... en ami...

--Non, merci!

--Non?

--L'amitié, c'est de l'amour en contrefaçon!

Elle haussa les épaules.

--Comme tu voudras! Mais je ne te croyais pas si bête!

Puis, tout à coup, regardant en face le Bouddha que j'allais remettre

en fiacre et qui me paraissait si piteux, elle se mit à fredonner l'air

d'autrefois, l'air si souvent chanté, l'air qui, pour moi, voltigeait

comme un chant d'oiseau au-dessus des balles chinoises:

Ah! Bouddha! Bouddha!

Que tu m'as fait de la peine!

Mais, brusquement s'interrompant et me regardant là, dans les

yeux,--très franche, sincère peut-être:

--Oh! est-ce drôle! je ne me rappelle même plus les paroles!...

Ah! Bouddha! Bouddha!...

C'est vrai, je ne sais plus!...

Ah! Bouddha! Bouddha!...

Non, non, envolé!... Est-ce drôle! Est-ce drôle!

--Pas si drôle que ça, lui dis-je, mais tout naturel. Oh! très naturel!

Adieu, Antonia!

--Adieu!

J'avais déjà mon Bouddha entre les bras, je sortais!

Elle vint à moi, et se penchant jusqu' mes lèvres, avec le Bouddha entre

nous deux:

--Mais embrasse-moi donc, grosse bête!... Ça ne te va pas bien, Edmond,

le hâle tonkinois... Tu es bronzé, bronzé!...

Elle ajouta, gentiment: Reviendras-tu?

--Oh! oh! Il y a entre nous deux, maintenant, ma chère...

--Bouddha?

--Non, Achenbach!

--Ah! Tonkinois, va! Tonkinois!

Et, cette fois, elle me tendit la main, de bonne amitié.

Voilà l'histoire.

Si tu viens chez moi, hôtel de Suez, mon bon Roger, tu verras, sur ma

cheminée, le pauvre Bouddha, que je vais emporter, je ne sais où, dans

ma vie de garnison... Si tu le veux, mon Bouddha, il est à toi, tu sais?

Il a toujours sa tache de sang à l'oreille, sang du petit turco ou du

petit Chinois! Et après tout, çà et là des bibelots ou des Bouddhas

tachés de sang, c'est peut-être tout ce que nous aurons rapporté de la

terre de Chine! Allons, Roger, viens-tu à l'Hippodrome?

Le turco s'était levé, regardant toujours le boulevard du haut du balcon

du cercle.

--Allons à l'Hippodrome, dit l'officier d'artillerie.

Puis sérieusement, de sa voix jeune, habituée au commandement:

--Mon cher, veux-tu que je te dise? Tu n'as peut-être rapporté de là-bas

qu'un bibelot de bric-à-brac, mais quand je vous regardais, l'autre

jour, à Longchamps défilant devant tous ces hommes, toutes ces femmes,

ce Paris dont le coeur battait; quand je voyais les cols bleus des

marins et les vestes bleu clair de tes turcos passer sur l'herbe verte;

quand les tambours battaient aux champs pour saluer la croix

d'honneur qu'un officier supérieur attachait à la poitrine d'un autre

officier,--encore un bibelot et un bibelot taché de sang, cette croix

des braves, mon cher;--quand je voyais ça, je me disais que c'est peu de

chose sans doute un jour de triomphe pour tant de jours de sacrifices,

mais qu'après tout ça vaut bien les périls bravés, et les maladies,

et la marche, et le tremblement, cette vibration d'une foule, cette

acclamation des tribunes, cette sorte de baiser bruyant de tout un

peuple à son armée!...

Ils étaient devenus pensifs.

Derrière les rideaux de guipure des fenêtres, des silhouettes

apparaissaient, se dessinaient, puis s'effaçaient, les hôtes du Cercle:

jeunes gens, vieux généraux, allant, venant, causant, contant les

campagnes passées, les espoirs futurs.

Les deux amis rentrèrent.

Edmond de Laurière chercha, du regard, un journal qu'il avait, tout

à l'heure, posé sur une table, et ses yeux allèrent d'une panoplie

d'armes,--sabres en rosaces entrelacées de pistolets, crosses et lames

étincelant sous la lumière d'un lustre,--à une grande carte de France,

qui tapissait presque tout un pan du petit salon.

Alors il s'arrêta.

Et sur cette carte géante, montrant du doigt vers l'Est une large marque

noire qui semblait comme une plaque de deuil, comme la plaie d'une chair

arrachée:

--Tout ça, c'est très bien, dit l'officier de turcos; mais, vois-tu, ça

ne bouche pas ce trou-là!...

Et il descendit vers l'avenue de l'Opéra, fredonnant encore

machinalement, tout en allumant un nouveau cigare:

Ah! Bouddha, Bouddha,

Mon petit Bouddha,

Que tu m'as fait de la peine!

[Illustration 11.png]

Bouddha · 第 8 / 8 题