Après bien des détours et des retours dans les inextricables sentiers de
cette forêt jetée sur un terrain montueux et tourmenté, Consuelo se
trouva sur une élévation semée de roches et de ruines qu'il était assez
difficile de distinguer les unes des autres, tant la main de l'homme,
jalouse de celle du temps, y avait été destructive. Ce n'était plus
qu'une montagne de débris, où jadis un village avait été brûlé par
l'ordre du _redoutable aveugle_, le célèbre chef Calixtin Jean Ziska,
dont Albert croyait descendre, et dont il descendait peut-être en effet.
Durant une nuit profonde et lugubre, le farouche et infatigable
capitaine ayant commandé à sa troupe de donner l'assaut à la forteresse
des Géants, alors gardée pour l'Empereur par des Saxons, il avait
entendu murmurer ses soldats, et un entre autres dire non loin de lui:
«Ce maudit aveugle croit que, pour agir, chacun peut, comme lui, se
passer de la lumière.» Là-dessus Ziska, se tournant vers un des quatre
disciples dévoués qui l'accompagnaient partout, guidant son cheval ou
son chariot, et lui rendant compte avec précision de la position
topographique et des mouvements de l'ennemi, il lui avait dit, avec
cette sûreté de mémoire ou cet esprit de divination qui suppléaient en
lui au sens de la vue: «II y a ici près un village?--Oui, père, avait
répondu le conducteur taborite; à ta droite, sur une éminence, en face
de la forteresse.» Alors Ziska avait fait appeler le soldat mécontent
dont le murmure avait fixé son attention: «Enfant, lui avait-il dit, tu
te plains des ténèbres, va-t'en bien vite mettre le feu au village qui
est sur l'éminence, à ma droite; et, à la lueur des flammes, nous
pourrons marcher et combattre.»
L'ordre terrible avait été exécuté. Le village incendié avait éclairé la
marche et l'assaut des Taborites. Le château des Géants avait été
emporté en deux heures, et Ziska en avait pris possession. Le lendemain,
au jour, on remarqua et on lui fit savoir qu'au milieu des décombres du
village, et tout au sommet de la colline qui avait servi de plate-forme
aux soldats pour observer les mouvements de la forteresse, un jeune
chêne, unique dans ces contrées, et déjà robuste, était resté debout et
verdoyant, préservé apparemment de la chaleur des flammes qui montaient
autour de lui par l'eau d'une citerne qui baignait ses racines.
«Je connais bien la citerne, avait répondu Ziska. Dix des nôtres y ont
été jetés par les damnés habitants de ce village, et depuis ce temps la
pierre qui la couvre n'a point été levée. Qu'elle y reste et leur serve
de monument, puisque, aussi bien, nous ne sommes pas de ceux qui croient
les âmes errantes repoussées à la porte des cieux par le patron romain
(Pierre, le porte-clefs, dont ils ont fait un saint), parce que les
cadavres pourrissent dans une terre non bénite par la main des prêtres
de Bélial. Que les os de nos frères reposent en paix dans cette citerne;
leurs âmes sont vivantes. Elles ont déjà revêtu d'autres corps, et ces
martyrs combattent parmi nous, quoique nous ne les connaissions point.
Quant aux habitants du village, ils ont reçu leur paiement; et quant au
chêne, il a bien fait de se moquer de l'incendie: une destinée plus
glorieuse que celle d'abriter des mécréants lui était réservée. Nous
avions besoin d'une potence, et la voici trouvée. Allez-moi chercher ces
vingt moines augustins que nous avons pris hier dans leur couvent, et
qui se font prier pour nous suivre. Courons les pendre haut et court aux
branches de ce brave chêne, à qui cet ornement rendra tout à fait la
santé.»
Aussitôt dit, aussitôt fait. Le chêne, depuis ce temps là, avait été
nommé le _Hussite_, la pierre de la citerne, _Pierre d'épouvante_, et le
village détruit sur la colline abandonnée, _Schreckenstein_.
Consuelo avait déjà entendu raconter dans tous ses détails, par la
baronne Amélie, cette sombre chronique. Mais, comme elle n'en avait
encore aperçu le théâtre que de loin, ou pendant la nuit au moment de
son arrivée au château, elle ne l'eût pas reconnu, si, en jetant les
yeux au-dessous d'elle, elle n'eût vu, au fond du ravin que traversait
la route, les formidables débris du chêne, brisé par la foudre, et
qu'aucun habitant de la campagne, aucun serviteur du château n'avait osé
dépecer ni enlever, une crainte superstitieuse s'attachant encore pour
eux, après plusieurs siècles, à ce monument d'horreur, à ce contemporain
de Jean Ziska.
Les visions et les prédictions d'Albert avaient donné à ce lieu tragique
un caractère plus émouvant encore. Aussi Consuelo, en se trouvant seule
et amenée à l'improviste à la pierre d'épouvante, sur laquelle même elle
venait de s'asseoir, brisée de fatigue, sentit-elle faiblir son courage,
et son coeur se serrer étrangement. Non seulement, au dire d'Albert,
mais à celui de tous les montagnards de la contrée, des apparitions
épouvantables hantaient le Schreckenstein, et en écartaient les
chasseurs assez téméraires pour venir y guetter le gibier. Cette
colline, quoique très-rapprochée du château, était donc souvent le
domicile des loups et des animaux sauvages, qui y trouvaient un refuge
assuré contre les poursuites du baron et de ses limiers. L'impassible
Frédérick ne croyait pas beaucoup, pour son compte, au danger d'y être
assailli par le diable, avec lequel il n'eût pas craint d'ailleurs de se
mesurer corps à corps; mais, superstitieux à sa manière, et dans l'ordre
de ses préoccupations dominantes, il était persuadé qu'une pernicieuse
influence y menaçait ses chiens, et les y atteignait de maladies
inconnues et incurables. Il en avait perdu plusieurs pour les avoir
laissés se désaltérer dans les filets d'eau claire qui s'échappaient des
veines de la colline, et qui provenaient peut-être de la citerne
condamnée, antique tombeau des Hussites. Aussi rappelait-il de toute
l'autorité de son sifflet sa griffonne Pankin ou son _double-nez_
Saphyr, lorsqu'ils s'oubliaient aux alentours du Schreckenstein.
Consuelo, rougissant des accès de pusillanimité qu'elle avait résolu de
combattre, s'imposa de rester un instant sur la pierre fatale, et de ne
s'en éloigner qu'avec la lenteur qui convient à un esprit calme, en ces
sortes d'épreuves. Mais, au moment où elle détournait ses regards du
chêne calciné qu'elle apercevait à deux cents pieds au-dessous d'elle,
pour les reporter sur les objets environnants, elle vit qu'elle n'était
pas seule sur la pierre d'épouvante, et qu'une figure incompréhensible
venait de s'y asseoir à ses côtés, sans annoncer son approche par le
moindre bruit.
C'était une grosse tête ronde et béante, remuant sur un corps
contrefait, grêle et crochu comme une sauterelle, couvert d'un costume
indéfinissable qui n'était d'aucun temps et d'aucun pays, et dont le
délabrement touchait de près à la malpropreté. Cependant cette figure
n'avait d'effrayant que son étrangeté et l'imprévu de son apparition car
elle n'avait rien d'hostile. Un sourire doux et caressant courait sur sa
large bouche, et une expression enfantine adoucissait l'égarement
d'esprit que trahissaient le regard vague et les gestes précipités.
Consuelo, en se voyant seule avec un fou, dans un endroit où personne
assurément ne fût venu lui porter secours, eut véritablement peur,
malgré les révérences multipliées et les rires affectueux que lui
adressait cet insensé. Elle crut devoir lui rendre ses saluts et ses
signes de tête, pour ne pas l'irriter; mais elle se hâta de se lever et
de s'éloigner, toute pâle et toute tremblante.
Le fou ne la poursuivit point, et ne fit rien pour la rappeler; il
grimpa seulement sur la pierre d'épouvante pour la suivre des yeux, et
continua à la saluer de son bonnet en sautillant et en agitant ses bras
et ses jambes, tout en articulant à plusieurs reprises un mot bohème que
Consuelo ne comprit pas. Quand elle se vit à une certaine distance de
lui, elle reprit un peu de courage pour le regarder et l'écouter. Elle
se reprochait déjà d'avoir eu horreur de la présence d'un de ces
malheureux que, dans son coeur, elle plaignait et vengeait des mépris et
de l'abandon des hommes un instant auparavant. «C'est un fou
bienveillant, se dit-elle, c'est peut-être un fou par amour. Il n'a
trouvé de refuge contre l'insensibilité et le dédain que sur cette roche
maudite où nul autre n'oserait habiter, et où les démons et les spectres
sont plus humains pour lui que ses semblables, puisqu'ils ne l'en
chassent pas et ne troublent pas l'enjouement de son humeur. Pauvre
homme! qui ris et folâtres comme un petit enfant, avec une barbe
grisonnante et un dos voûté! Dieu, sans doute, te protège et te bénit
dans ton malheur, puisqu'il ne t'envoie que des pensées riantes, et
qu'il ne t'a point rendu misanthrope et furieux comme tu aurais droit de
l'être!»
Le fou, voyant qu'elle ralentissait sa marche, et paraissant comprendre
son regard bienveillant, se mit à lui parler bohème avec une excessive
volubilité; et sa voix avait une douceur extrême, un charme pénétrant,
qui contrastait avec sa laideur. Consuelo, ne le comprenant pas, songea
qu'elle devait lui donner l'aumône; et, tirant une pièce de monnaie de
sa poche, elle la posa sur une grosse pierre, après avoir élevé le bras
pour la lui montrer et lui désigner l'endroit où elle la déposait. Mais
le fou se mit à rire plus fort en se frottant les mains et en lui disant
en mauvais allemand:
«Inutile, inutile! Zdenko n'a besoin de rien, Zdenko est heureux, bien
heureux! Zdenko a de la consolation, consolation, consolation!»
Puis, comme s'il se fût rappelé un mot qu'il cherchait depuis longtemps,
il s'écria avec un éclat de joie, et intelligiblement, quoiqu'il
prononçât fort mal: «_Consuelo, Consuelo, Consuelo de mi alma!_»
Consuelo s'arrêta stupéfaite, et lui adressant la parole en espagnol:
«Pourquoi m'appelles-tu ainsi? lui cria-t-elle, qui t'a appris ce nom?
Comprends-tu la langue que je te parle?»
A toutes ces questions, dont Consuelo attendit vainement la réponse, le
fou ne fit que sautiller en se frottant les mains comme un homme
enchanté de lui-même; et d'aussi loin qu'elle put saisir les sons de sa
voix, elle lui entendit répéter son nom sur des inflexions différentes,
avec des rires et des exclamations de joie, comme lorsqu'un oiseau
parleur s'essaie à articuler un mot qu'on lui a appris, et qu'il
entrecoupe du gazouillement de son chant naturel.
En reprenant le chemin du château, Consuelo se perdait dans ses
réflexions. «Qui donc, se disait-elle, a trahi le secret de mon
incognito, au point que le premier sauvage que je rencontre dans ces
solitudes me jette mon vrai nom à la tête? Ce fou m'aurait-il vue
quelque part? Ces gens-là voyagent: peut-être a-t-il été en même temps
que moi à Venise.» Elle chercha en vain à se rappeler la figure de tous
les mendiants et de tous les vagabonds qu'elle avait l'habitude de voir
sur les quais et sur la place Saint-Marc, celle du fou de la pierre
d'épouvante ne se présenta point à sa mémoire.
Mais, comme elle repassait le pont-levis, il lui vint à l'esprit un
rapprochement d'idées plus logique et plus intéressant. Elle résolut
d'éclaircir ses soupçons, et se félicita secrètement de n'avoir pas tout
à fait manqué son but dans l'expédition qu'elle venait de tenter.