Si l'ingénieuse et féconde Anne Radcliffe se fût trouvée à la place du
candide et maladroit narrateur de cette très véridique histoire, elle
n'eût pas laissé échapper une si bonne occasion de vous promener, madame
la lectrice, à travers les corridors, les trappes, les escaliers en
spirale, les ténèbres et les souterrains, pendant une demi-douzaine de
beaux et attachants volumes, pour vous révéler, seulement au septième,
tous les arcanes de son oeuvre savante. Mais la lectrice esprit fort que
nous avons charge de divertir ne prendrait peut-être pas aussi bien, au
temps où nous sommes, l'innocent stratagème du romancier. D'ailleurs,
comme il serait fort difficile de lui en faire accroire, nous lui
dirons, aussi vite que nous le pourrons, le mot de toutes nos énigmes.
Et pour lui en confesser deux d'un coup, nous lui avouerons que
Consuelo, après deux secondes de sang-froid, reconnut, dans la statue
animée qu'elle avait devant les yeux, le vieux comte Christian qui
récitait mentalement ses prières du matin dans son oratoire; et dans ce
soupir de componction qui venait de lui échapper à son insu, comme il
arrive souvent aux vieillards, le même soupir diabolique qu'elle avait
cru entendre à son oreille un soir, après avoir chanté l'hymne de
Notre-Dame-de-Consolation.
Un peu honteuse de sa frayeur, Consuelo resta enchaînée à sa place par
le respect, et par la crainte de troubler une si fervente prière. Rien
n'était plus solennel et plus touchant à voir que ce vieillard prosterné
sur la pierre, offrant son coeur à Dieu au lever de l'aube, et plongé
dans une sorte de ravissement céleste qui semblait fermer ses sens à
toute perception du monde physique. Sa noble figure ne trahissait aucune
émotion douloureuse. Un vent frais, pénétrant par la porte que Consuelo
avait laissée entr'ouverte, agitait autour de sa nuque une demi-couronne
de cheveux argentés; et son vaste front, dépouillé jusqu'au sommet du
crâne, avait le luisant jaunâtre des vieux marbres. Revêtu d'une robe de
chambre de laine blanche à l'ancienne mode, qui ressemblait un peu à un
froc de moine, et qui formait sur ses membres amaigris de gros plis
raides et lourds, il avait tout l'air d'une statue de tombeau; et quand
il eut repris son immobilité, Consuelo fut encore obligée de le regarder
à deux fois pour ne pas retomber dans sa première illusion.
Après qu'elle l'eut considéré attentivement, en se plaçant un peu de
côté pour le mieux voir, elle se demanda, comme malgré elle, tout au
milieu de son admiration et de son attendrissement, si le genre de
prière que ce vieillard adressait à Dieu était bien efficace pour la
guérison de son malheureux fils, et si une âme aussi passivement soumise
aux arrêts du dogme et aux rudes décrets de la destinée avait jamais
possédé la chaleur, l'intelligence et le zèle qu'Albert aurait eu besoin
de trouver dans l'âme de son père. Albert aussi avait une âme mystique:
lui aussi avait eu une vie dévote et contemplative, mais, d'après tout
ce qu'Amélie avait raconté à Consuelo, d'après ce qu'elle avait vu de
ses propres yeux depuis quelques jours passés dans le château, Albert
n'avait jamais rencontré le conseil, le guide et l'ami qui eût pu
diriger son imagination, apaiser la véhémence de ses sentiments, et
attendrir la rudesse brûlante de sa vertu. Elle comprenait qu'il avait
dû se sentir isolé, et se regarder comme étranger au milieu de cette
famille obstinée à le contredire ou à le plaindre en silence, comme un
hérétique ou comme un fou; elle le sentait elle-même, à l'espèce
d'impatience que lui causait cette impassible et interminable prière
adressée au ciel, comme pour se remettre à lui seul du soin qu'on eût dû
prendre soi-même de chercher le fugitif, de le rejoindre, de le
persuader, et de le ramener. Car il fallait de bien grands accès de
désespoir, et un trouble intérieur inexprimable, pour arracher ainsi un
jeune homme si affectueux et si bon du sein de ses proches, pour le
jeter dans un complet oubli de soi-même, et pour lui ravir jusqu'au
sentiment des inquiétudes et des tourments qu'il pouvait causer aux
êtres les plus chers.
Celte résolution qu'on avait prise de ne jamais le contrarier, et de
feindre le calme au milieu de l'épouvante, semblait à l'esprit ferme et
droit de Consuelo une sorte de négligence coupable ou d'erreur
grossière. Il y avait là l'espèce d'orgueil et d'égoïsme qu'inspire une
foi étroite aux gens qui consentent à porter le bandeau de
l'intolérance, et qui croient à un seul chemin, rigidement tracé par la
main du prêtre, pour aller au ciel.
«Dieu bon! disait Consuelo en priant dans son coeur; cette grande âme
d'Albert, si ardente, si charitable, si pure de passions humaines,
serait-elle donc moins précieuse à vos yeux que les âmes patientes et
oisives qui acceptent les injustices du monde, et voient sans
indignation la justice et la vérité méconnues sur la terre? Etait-il
donc inspiré par le diable, ce jeune homme qui, dès son enfance, donnait
tous ses jouets et tous ses ornements aux enfants des pauvres, et qui,
au premier éveil de la réflexion, voulait se dépouiller de toutes ses
richesses pour soulager les misères humaines? Et eux, ces doux et
bénévoles seigneurs, qui plaignent le malheur avec des larmes stériles
et le soulagent avec de faibles dons, sont-ils bien sages de croire
qu'ils vont gagner le ciel avec des prières et des actes de soumission à
l'empereur et au pape, plus qu'avec de grandes oeuvres et d'immenses
sacrifices? Non, Albert n'est pas fou; une voix me crie au fond de l'âme
que c'est le plus beau type du juste et du saint qui soit sorti des
mains de la nature. Et si des rêves pénibles, des illusions bizarres ont
obscurci la lucidité de sa raison, s'il est devenu aliéné enfin, comme
ils le croient, c'est la contradiction aveugle, c'est l'absence de
sympathie, c'est la solitude du coeur, qui ont amené ce résultat
déplorable. J'ai vu la logette où le Tasse a été enfermé comme fou, et
j'ai pensé que peut-être il n'était qu'exaspéré par l'injustice. J'ai
entendu traiter de fous, dans les salons de Venise, ces grands saints du
christianisme dont l'histoire touchante m'a fait pleurer et rêver dans
mon enfance: on appelait leurs miracles des jongleries, et leurs
révélations des songes maladifs. Mais de quel droit ces gens-ci, ce
pieux vieillard, cette timide chanoinesse, qui croient aux miracles des
saints et au génie des poètes, prononcent-ils sur leur enfant cette
sentence de honte et de réprobation qui ne devrait s'attacher qu'aux
infirmes et aux scélérats? Fou! Mais c'est horrible et repoussant, la
folie! c'est un châtiment de Dieu après les grands crimes; et à force de
vertu un homme deviendrait fou! Je croyais qu'il suffisait de faiblir
sous le poids d'un malheur immérité pour avoir droit au respect autant
qu'à la pitié des hommes. Et si j'étais devenue folle, moi; si j'avais
blasphémé le jour terrible où j'ai vu Anzoleto dans les bras d'une
autre, j'aurais donc perdu tout droit aux conseils, aux encouragements,
et aux soins spirituels de mes frères les chrétiens? On m'eût donc
chassée ou laissée errante sur les chemins, en disant: Il n'y a pas de
remède pour elle; faisons-lui l'aumône, et ne lui parlons pas; car pour
avoir trop souffert, elle ne peut plus rien comprendre? Eh bien, c'est
ainsi qu'on traite ce malheureux, comte Albert! On le nourrit, on
l'habille, on le soigne, on lui fait en un mot, l'aumône d'une
sollicitude puérile. Mais on ne lui parle pas; on se tait quand il
interroge, on baisse la tête ou on la détourne quand il cherche à
persuader. On le laisse fuir quand l'horreur de la solitude l'appelle
dans des solitudes plus profondes encore, et on attend qu'il revienne,
en priant Dieu de le surveiller et de le ramener sain et sauf, comme si
l'Océan était entre lui et les objets de son affection! Et cependant on
pense qu'il n'est pas loin; on me fait chanter pour l'éveiller, s'il est
en proie au sommeil léthargique dans l'épaisseur de quelque muraille ou
dans le tronc de quelque vieux arbre voisin. Et l'on n'a pas su explorer
tous les secrets de cette antique masure, on n'a pas creusé jusqu'aux
entrailles de ce sol miné! Ah! si j'étais le père ou la tante d'Albert,
je n'aurais pas laissé pierre sur pierre avant de l'avoir retrouvé; pas
un arbre de la forêt ne serait resté debout avant de me l'avoir rendu.»
Perdue dans ses pensées, Consuelo était sortie sans bruit de l'oratoire
du comte Christian, et elle avait trouvé, sans savoir comment, une porte
sur la campagne. Elle errait parmi les sentiers de la forêt, et
cherchait les plus sauvages, les plus difficiles, guidée, par un
instinct romanesque et plein d'héroïsme qui lui faisait espérer de
retrouver Albert. Aucun attrait vulgaire, aucune ombre de fantaisie
imprudente ne la portait à ce dessein aventureux. Albert remplissait son
imagination, et occupait tous ses rêves, il est vrai; mais à ses yeux ce
n'était point un jeune homme beau et enthousiasmé d'elle qu'elle allait
cherchant dans les lieux déserts, pour le voir et se trouver seule avec
lui; c'était un noble infortuné qu'elle s'imaginait pouvoir sauver ou
tout au moins calmer par la pureté de son zèle. Elle eût cherché de même
un vénérable ermite malade pour le soigner, ou un enfant perdu pour le
ramener à sa mère. Elle était un enfant elle-même, et cependant il y
avait en elle une révélation de l'amour maternel; il y avait une foi
naïve, une charité brûlante, une bravoure exaltée.
Elle rêvait et entreprenait ce pèlerinage, comme Jeanne d'Arc avait rêvé
et entrepris la délivrance de sa patrie. Il ne lui venait pas seulement
à l'esprit qu'on pût railler ou blâmer sa résolution; elle ne concevait
pas qu'Amélie, guidée par la voix du sang, et, dans le principe, par les
espérances de l'amour, n'eût pas conçu le même projet, et qu'elle n'eût
pas réussi à l'exécuter. Elle marchait avec rapidité; aucun obstacle ne
l'arrêtait. Le silence de ces grands bois ne portait plus la tristesse
ni l'épouvante dans son âme. Elle voyait la piste des loups sur le
sable, et ne s'inquiétait pas de rencontrer leur troupe affamée. Il lui
semblait qu'elle était poussée par une main divine qui la rendait
invulnérable. Elle qui savait le Tasse par coeur, pour l'avoir chanté
toutes les nuits sur les lagunes, elle s'imaginait marcher à l'abri de
son talisman, comme le généreux Ubalde à la reconnaissance de Renaud à
travers les embûches de la forêt enchantée. Elle marchait svelte et
légère, parmi les ronces et les rochers, le front rayonnant d'une
secrète fierté, et les joues colorées d'une légère rougeur. Jamais elle
n'avait été plus belle à la scène dans les rôles héroïques; et pourtant
elle ne pensait pas plus à la scène en cet instant qu'elle n'avait pensé
à elle-même en montant sur le théâtre.
De temps en temps elle s'arrêtait rêveuse et recueillie.
«Et si je venais à le rencontrer tout à coup, se disait-elle, que lui
dirais-je qui pût le convaincre et le tranquilliser? Je ne sais rien de
ces choses mystérieuses et profondes qui l'agitent. Je les comprends à
travers un voile de poésie qu'on a à peine soulevé devant mes yeux,
éblouis de visions si nouvelles. Il faudrait avoir plus que le zèle et
la charité, il faudrait avoir la science et l'éloquence pour trouver des
paroles dignes d'être écoutées par un homme si supérieur à moi, par un
fou si sage auprès de tous les êtres raisonnables au milieu desquels
j'ai vécu. Allons, Dieu m'inspirera quand le moment sera venu; car pour
moi, j'aurais beau chercher, je me perdrais de plus en plus dans les
ténèbres de mon ignorance. Ah! si j'avais lu beaucoup de livres de
religion et d'histoire, comme le comte Christian et la chanoinesse
Wenceslawa! si je savais par coeur toutes les règles de la dévotion et
toutes les prières de l'Eglise, je trouverais bien à en appliquer
heureusement quelqu'une à la circonstance; mais j'ai à peine compris, à
peine retenu par conséquent quelques phrases du catéchisme, et je ne
sais prier qu'au lutrin. Quelque sensible qu'il soit à la musique, je ne
persuaderai pas ce savant théologien avec une cadence ou avec une phrase
de chant. N'importe! il me semble qu'il y a plus de puissance dans mon
coeur pénétré et résolu, que dans toutes les doctrines étudiées par ses
parents, si bons et si doux, mais indécis et froids comme les
brouillards et les neiges de leur patrie.»