Depuis trois mois que la baronne Amélie s'était mis en tête d'avoir une
compagne, pour l'instruire bien moins que pour dissiper l'ennui de son
isolement, elle avait fait cent fois dans son imagination le portrait de
sa future amie. Connaissant l'humeur chagrine du Porpora, elle avait
craint qu'il ne lui envoyât une gouvernante austère et pédante. Aussi
avait-elle écrit en cachette au professeur pour lui annoncer qu'elle
ferait un très mauvais accueil à toute gouvernante âgée de plus de
vingt-cinq ans, comme s'il n'eût pas suffi qu'elle exprimât son désir à
de vieux parents dont elle était l'idole et la souveraine.
En lisant la réponse du Porpora, elle fut si transportée, qu'elle
improvisa tout d'un trait dans sa tête une nouvelle image de la
musicienne, fille adoptive du professeur, jeune, et Vénitienne surtout,
c'est-à-dire, dans les idées d'Amélie, faite exprès pour elle, à sa
guise et à sa ressemblance.
Elle fut donc un peu déconcertée lorsqu'au lieu de l'espiègle enfant
couleur de rose qu'elle rêvait déjà, elle vit une jeune personne pâle,
mélancolique et très interdite. Car au chagrin profond dont son pauvre
coeur était accablé, et à la fatigue d'un long et rapide voyage, une
impression pénible et presque mortelle était venue se joindre dans l'âme
de Consuelo, au milieu de ces vastes forêts de sapins battues par
l'orage, au sein de cette nuit lugubre traversée de livides éclairs, et
surtout à l'aspect de ce sombre château, où les hurlements de la meute
du baron et la lueur des torches que portaient les serviteurs
répandaient quelque chose de vraiment sinistre. Quel contraste avec le
_firmamento lucido_ de Marcello, le silence harmonieux des nuits de
Venise, la liberté confiante de sa vie passée au sein de l'amour et de
la riante poésie! Lorsque la voiture eut franchi lentement le pont-levis
qui résonna sourdement sous les pieds des chevaux, et que la herse
retomba derrière elle avec un affreux grincement, il lui sembla qu'elle
entrait dans l'enfer du Dante, et saisie de terreur, elle recommanda son
âme à Dieu.
Sa figure était donc bouleversée lorsqu'elle se présenta devant ses
hôtes; et celle du comte Christian venant à la frapper tout d'un coup,
cette longue figure blême, flétrie par l'âge et le chagrin, et ce grand
corps maigre et raide sous son costume antique, elle crut voir le
spectre d'un châtelain du moyen âge; et, prenant tout ce qui l'entourait
pour une vision, elle recula en étouffant un cri d'effroi.
Le vieux comte, n'attribuant son hésitation et sa pâleur qu'à
l'engourdissement de la voiture et à la fatigue du voyage, lui offrit
son bras pour monter le perron, en essayant de lui adresser quelques
paroles d'intérêt et de politesse. Mais le digne homme, outre que la
nature lui avait donné un extérieur froid et réservé, était devenu,
depuis plusieurs années d'une retraite absolue, tellement étranger au
monde, que sa timidité avait redoublé, et que, sous un aspect grave et
sévère au premier abord, il cachait le trouble et la confusion d'un
enfant. L'obligation qu'il s'imposa de parler italien (langue qu'il
avait sue passablement, mais dont il n'avait plus l'habitude) ajoutant à
son embarras, il ne put que balbutier quelques paroles que Consuelo
entendit à peine, et qu'elle prit pour le langage inconnu et mystérieux
des ombres.
Amélie, qui s'était promis de se jeter à son cou pour l'apprivoiser tout
de suite, ne trouva rien à lui dire, ainsi qu'il arrive souvent par
contagion aux natures les plus entreprenantes, lorsque la timidité
d'autrui semble prête à reculer devant leurs prévenances.
Consuelo fut introduite dans la grande salle où l'on avait soupé. Le
comte, partagé entre le désir de lui faire honneur, et la crainte de lui
montrer son fils plongé dans un sommeil léthargique, s'arrêta irrésolu;
et Consuelo, toute tremblante, sentant ses genoux fléchir, se laissa
tomber sur le premier siège qui se trouva auprès d'elle.
«Mon oncle, dit Amélie qui comprenait l'embarras du vieux comte, je
crois que nous ferions bien de recevoir ici la signora. Il y fait plus
chaud que dans le grand salon, et elle doit être transie par ce vent
d'orage si froid dans nos montagnes. Je vois avec chagrin qu'elle tombe
de fatigue, et je suis sûre qu'elle a plus besoin d'un bon souper et
d'un bon sommeil que de toutes nos cérémonies. N'est-il pas vrai, ma
chère signora?» ajouta-t-elle en s'enhardissant jusqu'à presser
doucement de sa jolie main potelée le bras languissant de Consuelo.
Le son de cette voix fraîche qui prononçait l'italien avec une rudesse
allemande très-franche, rassura Consuelo. Elle leva ses yeux voilés par
la crainte sur le joli visage de la jeune baronne, et ce regard échangé
entre elles rompit la glace aussitôt. La voyageuse comprit tout de suite
que c'était là son élève, et que cette charmante tête n'était pas celle
d'un fantôme. Elle répondit à l'étreinte de sa main, confessa qu'elle
était tout étourdie du bruit de la voiture, et que l'orage l'avait
beaucoup effrayée. Elle se prêta à tous les soins qu'Amélie voulut lui
rendre, s'approcha du feu, se laissa débarrasser de son mantelet,
accepta l'offre du souper quoiqu'elle n'eût pas faim le moins du monde,
et, de plus en plus rassurée par l'amabilité croissante de sa jeune
hôtesse, elle retrouva enfin la faculté de voir, d'entendre et de
répondre.
Tandis que les domestiques servaient le souper, la conversation
s'engagea naturellement sur le Porpora. Consuelo fut heureuse d'entendre
le vieux comte parler de lui comme de son ami, de son égal, et presque
de son supérieur. Puis on en revint à parler du voyage de Consuelo, de
la route qu'elle avait tenue, et surtout de l'orage qui avait dû
l'épouvanter.
«Nous sommes habitués, à Venise, répondit Consuelo, à des tempêtes
encore plus soudaines, et beaucoup plus dangereuses; car dans nos
gondoles, en traversant la ville, et jusqu'au seuil de nos maisons, nous
risquons de faire naufrage. L'eau, qui sert de pavé à nos rues, grossit
et s'agite comme les flots de la mer, et pousse nos barques fragiles le
long des murailles avec tant de violence, qu'elles peuvent s'y briser
avant que nous ayons eu le temps d'aborder. Cependant, bien que j'aie vu
de près de semblables accidents et que je ne sois pas très peureuse,
j'ai été plus effrayée ce soir que je ne l'avais été de ma vie, par la
chute d'un grand arbre que la foudre a jeté du haut de la montagne en
travers de la route; les chevaux se sont cabrés tout droits, et le
postillon s'est écrié: _C'est l'arbre du malheur qui tombe; c'est le
Hussite!_ Ne pourriez-vous m'expliquer, _signora baronessa_, ce que cela
signifie?»
Ni le comte ni Amélie ne songèrent à répondre à cette question. Ils
venaient de tressaillir fortement en se regardant l'un l'autre.
«Mon fils ne s'était donc pas trompé! dit le vieillard; étrange,
étrange, en vérité!»
Et, ramené à sa sollicitude pour Albert, il sortit de la salle pour
aller le rejoindre, tandis qu'Amélie murmurait en joignant les mains:
«II y a ici de la magie, et le Diable demeure avec nous!»
Ces bizarres propos ramenèrent Consuelo au sentiment de terreur
superstitieuse qu'elle avait éprouvé en entrant dans la demeure des
Rudolstadt. La subite pâleur d'Amélie, le silence solennel de ces vieux
valets à culottes rouges, à figures cramoisies, toutes semblables,
toutes larges et carrées, avec ces yeux sans regards et sans vie que
donnent l'amour et l'éternité de la servitude; la profondeur de cette
salle, boisée de chêne noir, où la clarté d'un lustre chargé de bougies
ne suffisait pas à dissiper l'obscurité; les cris de l'effraie qui
recommençait sa chasse après l'orage autour du château; les grands
portraits de famille, les énormes têtes de cerf et de sanglier sculptées
en relief sur la boiserie, tout, jusqu'aux moindres circonstances,
réveillait en elle les sinistres émotions qui venaient à peine de se
dissiper. Les réflexions de la jeune baronne n'étaient pas de nature à
la rassurer beaucoup.
«Ma chère signora, disait-elle en s'apprêtant à la servir, il faut vous
préparer à voir ici des choses inouïes, inexplicables, fastidieuses le
plus souvent, effrayantes parfois; de véritables scènes de roman, que
personne ne voudrait croire si vous les racontiez, et que vous serez
engagée sur l'honneur à ensevelir dans un éternel silence.»
Comme la baronne parlait ainsi, la porte s'ouvrit lentement, et la
chanoinesse Wenceslawa, avec sa bosse, sa figure anguleuse et son
costume sévère, rehaussé du grand cordon de son ordre qu'elle ne
quittait jamais, entra de l'air le plus majestueusement affable qu'elle
eût eu depuis le jour mémorable où l'impératrice Marie-Thérèse, au
retour de son voyage en Hongrie, avait fait au château des Géants
l'insigne honneur d'y prendre, avec sa suite, un verre d'hypocras et une
heure de repos. Elle s'avança vers Consuelo, qui surprise et terrifiée,
la regardait d'un oeil hagard sans songer à se lever, lui fit deux
révérences, et, après un discours en allemand qu'elle semblait avoir
appris par coeur longtemps d'avance, tant il était compassé, s'approcha
d'elle pour l'embrasser au front. La pauvre enfant, plus froide qu'un
marbre, crut recevoir le baiser de la mort, et, prête à s'évanouir,
murmura un remerciement inintelligible.
Quand la chanoinesse eut passé dans le salon, car elle voyait bien que
sa présence intimidait la voyageuse plus qu'elle ne l'avait désiré,
Amélie partit d'un grand éclat de rire.
«Vous avez cru, je gage, dit-elle à sa compagne, voir le spectre de la
reine Libussa? Mais tranquillisez-vous. Cette bonne chanoinesse est ma
tante, la plus ennuyeuse et la meilleure des femmes.»
A peine remise de cette émotion, Consuelo entendit craquer derrière elle
de grosses bottes hongroises. Un pas lourd et mesuré ébranla le pavé, et
une figure massive, rouge et carrée au point que celles des gros
serviteurs parurent pâles et fines à côté d'elle, traversa la salle dans
un profond silence, et sortit par la grande porte que les valets lui
ouvrirent respectueusement. Nouveau tressaillement de Consuelo, nouveau
rire d'Amélie.
«Celui-ci, dit-elle, c'est le baron de Rudolstadt, le plus chasseur, le
plus dormeur, et le plus tendre des pères. Il vient d'achever sa sieste
au salon. A neuf heures sonnantes, il se lève de son fauteuil, sans pour
cela se réveiller: il traverse cette salle sans rien voir et sans rien
entendre, monte l'escalier, toujours endormi; se couche sans avoir
conscience de rien, et s'éveille avec le jour, aussi dispos, aussi
alerte, et aussi actif qu'un jeune homme, pour aller préparer ses
chiens, ses chevaux et ses faucons pour la chasse.»
A peine avait-elle fini cette explication, que le chapelain vint à
passer. Celui-là aussi était gros, mais court et blême comme un
lymphatique. La vie contemplative ne convient pas à ces épaisses natures
slaves, et l'embonpoint du saint homme était maladif. Il se contenta de
saluer profondément les deux dames, parla bas à un domestique, et
disparut par le même chemin que le baron avait pris. Aussitôt, le vieux
Hanz et un autre de ces automates que Consuelo ne pouvait distinguer les
uns des autres, tant ils appartenaient au même type robuste et grave, se
dirigèrent vers le salon. Consuelo, ne trouvant plus la force de faire
semblant de manger, se retourna pour les suivre des yeux. Mais avant
qu'ils eussent franchi la porte située derrière elle, une nouvelle
apparition plus saisissante que toutes les autres se présenta sur le
seuil: c'était un jeune homme d'une haute taille et d'une superbe
figure, mais d'une pâleur effrayante. Il était vêtu de noir de la tête
aux pieds, et une riche pelisse de velours garnie de martre était
retenue sur ses épaules par des brandebourgs et des agrafes d'or. Ses
longs cheveux, noirs comme l'ébène, tombaient en désordre sur ses joues
pâles, un peu voilées par une barbe soyeuse qui bouclait naturellement.
Il fit aux serviteurs qui s'étaient avancés à sa rencontre un geste
impératif, qui les força de reculer et les tint immobiles à distance,
comme si son regard les eût fascinés. Puis, se retournant vers le comte
Christian, qui venait derrière lui:
«Je vous assure, mon père, dit-il d'une voix harmonieuse et avec
l'accent le plus noble, que je n'ai jamais été aussi calme. Quelque
chose de grand s'est accompli dans ma destinée, et la paix du ciel est
descendue sur notre maison.
--Que Dieu t'entende, mon enfant!» répondit le vieillard en étendant la
main, comme pour le bénir.
Le jeune homme inclina profondément sa tête sous la main de son père;
puis, se redressant avec une expression douce et sereine, il s'avança
jusqu'au milieu de la salle, sourit faiblement en touchant du bout des
doigts la main que lui tendait Amélie, et regarda fixement Consuelo
pendant quelques secondes. Frappée d'un respect involontaire, Consuelo
le salua en baissant les yeux. Mais il ne lui rendit pas son salut, et
continua à la regarder.
«Cette jeune personne, lui dit la chanoinesse en allemand, c'est celle
que ...»
Mais il l'interrompit par un geste qui semblait dire: Ne me parlez pas,
ne dérangez pas le cours de mes pensées. Puis il se détourna sans donner
le moindre témoignage de surprise ou d'intérêt, et sortit lentement par
la grande porte.
«Il faut, ma chère demoiselle, dit la chanoinesse, que vous excusiez....
--Ma tante, je vous demande pardon de vous interrompre, dit Amélie; mais
vous parlez allemand à la signora qui ne l'entend point.
--Pardonnez-moi, bonne signora, répondit Consuelo en italien; j'ai parlé
beaucoup de langues dans mon enfance, car j'ai beaucoup voyagé; je me
souviens assez de l'allemand pour le comprendre parfaitement. Je n'ose
pas encore essayer de le prononcer; mais si vous voulez me donner
quelques leçons, j'espère m'y remettre dans peu de jours.
--Vraiment, c'est comme moi, repartit la chanoinesse en allemand. Je
comprends tout ce que dit mademoiselle, et cependant je ne saurais
parler sa langue. Puisqu'elle m'entend, je lui dirai que mon neveu vient
de faire, en ne la saluant pas, une impolitesse qu'elle voudra bien
pardonner lorsqu'elle saura que ce jeune homme a été ce soir fortement
indisposé ... et qu'après son évanouissement il était encore si faible,
que sans doute il ne l'a point vue ... N'est-il pas vrai, mon frère?
ajouta la bonne Wenceslawa, toute troublée des mensonges qu'elle venait
de faire, et cherchant son excuse dans les yeux du comte Christian.
--Ma chère soeur, répondit le vieillard, vous êtes généreuse d'excuser
mon fils. La signora voudra bien ne pas trop s'étonner de certaines
choses que nous lui apprendrons demain à coeur ouvert, avec la confiance
que doit nous inspirer la fille adoptive du Porpora, j'espère dire
bientôt l'amie de notre famille.»
C'était l'heure où chacun se retirait, et la maison était soumise à des
habitudes si régulières, que si les deux jeunes filles fussent restées
plus longtemps à table, les serviteurs, comme de véritables machines,
eussent emporté, je crois, leurs sièges et soufflé les bougies sans
tenir compte de leur présence. D'ailleurs il tardait à Consuelo de se
retirer; et Amélie la conduisit à la chambre élégante et confortable
qu'elle lui avait fait réserver tout à côté de la sienne propre.
«J'aurais bien envie de causer avec vous une heure ou deux, lui dit-elle
aussitôt que la chanoinesse, qui avait fait gravement les honneurs de
l'appartement, se fut retirée. Il me tarde de vous mettre au courant de
tout ce qui se passe ici, avant que vous ayez à supporter nos
bizarreries. Mais vous êtes si fatiguée que vous devez désirer avant
tout de vous reposer.
--Qu'à cela ne tienne, signora, répondit Consuelo. J'ai les membres
brisés, il est vrai; mais j'ai la tête si échauffée, que je suis bien
certaine de ne pas dormir de la nuit. Ainsi parlez-moi tant que vous
voudrez; mais à condition que ce sera en allemand, cela me servira de
leçon; car je vois que l'italien n'est pas familier au seigneur comte,
et encore moins à madame la chanoinesse.
--Faisons un accord, dit Amélie. Vous allez vous mettre au lit pour
reposer vos pauvres membres brisés. Pendant ce temps, j'irai passer une
robe de nuit et congédier ma femme de chambre. Je reviendrai après
m'asseoir à votre chevet, et nous parlerons allemand jusqu'à ce que le
sommeil nous vienne. Est-ce convenu?
--De tout mon coeur, répondit la nouvelle gouvernante.