XXIV.

Depuis trois mois que la baronne Amélie s'était mis en tête d'avoir une

compagne, pour l'instruire bien moins que pour dissiper l'ennui de son

isolement, elle avait fait cent fois dans son imagination le portrait de

sa future amie. Connaissant l'humeur chagrine du Porpora, elle avait

craint qu'il ne lui envoyât une gouvernante austère et pédante. Aussi

avait-elle écrit en cachette au professeur pour lui annoncer qu'elle

ferait un très mauvais accueil à toute gouvernante âgée de plus de

vingt-cinq ans, comme s'il n'eût pas suffi qu'elle exprimât son désir à

de vieux parents dont elle était l'idole et la souveraine.

En lisant la réponse du Porpora, elle fut si transportée, qu'elle

improvisa tout d'un trait dans sa tête une nouvelle image de la

musicienne, fille adoptive du professeur, jeune, et Vénitienne surtout,

c'est-à-dire, dans les idées d'Amélie, faite exprès pour elle, à sa

guise et à sa ressemblance.

Elle fut donc un peu déconcertée lorsqu'au lieu de l'espiègle enfant

couleur de rose qu'elle rêvait déjà, elle vit une jeune personne pâle,

mélancolique et très interdite. Car au chagrin profond dont son pauvre

coeur était accablé, et à la fatigue d'un long et rapide voyage, une

impression pénible et presque mortelle était venue se joindre dans l'âme

de Consuelo, au milieu de ces vastes forêts de sapins battues par

l'orage, au sein de cette nuit lugubre traversée de livides éclairs, et

surtout à l'aspect de ce sombre château, où les hurlements de la meute

du baron et la lueur des torches que portaient les serviteurs

répandaient quelque chose de vraiment sinistre. Quel contraste avec le

_firmamento lucido_ de Marcello, le silence harmonieux des nuits de

Venise, la liberté confiante de sa vie passée au sein de l'amour et de

la riante poésie! Lorsque la voiture eut franchi lentement le pont-levis

qui résonna sourdement sous les pieds des chevaux, et que la herse

retomba derrière elle avec un affreux grincement, il lui sembla qu'elle

entrait dans l'enfer du Dante, et saisie de terreur, elle recommanda son

âme à Dieu.

Sa figure était donc bouleversée lorsqu'elle se présenta devant ses

hôtes; et celle du comte Christian venant à la frapper tout d'un coup,

cette longue figure blême, flétrie par l'âge et le chagrin, et ce grand

corps maigre et raide sous son costume antique, elle crut voir le

spectre d'un châtelain du moyen âge; et, prenant tout ce qui l'entourait

pour une vision, elle recula en étouffant un cri d'effroi.

Le vieux comte, n'attribuant son hésitation et sa pâleur qu'à

l'engourdissement de la voiture et à la fatigue du voyage, lui offrit

son bras pour monter le perron, en essayant de lui adresser quelques

paroles d'intérêt et de politesse. Mais le digne homme, outre que la

nature lui avait donné un extérieur froid et réservé, était devenu,

depuis plusieurs années d'une retraite absolue, tellement étranger au

monde, que sa timidité avait redoublé, et que, sous un aspect grave et

sévère au premier abord, il cachait le trouble et la confusion d'un

enfant. L'obligation qu'il s'imposa de parler italien (langue qu'il

avait sue passablement, mais dont il n'avait plus l'habitude) ajoutant à

son embarras, il ne put que balbutier quelques paroles que Consuelo

entendit à peine, et qu'elle prit pour le langage inconnu et mystérieux

des ombres.

Amélie, qui s'était promis de se jeter à son cou pour l'apprivoiser tout

de suite, ne trouva rien à lui dire, ainsi qu'il arrive souvent par

contagion aux natures les plus entreprenantes, lorsque la timidité

d'autrui semble prête à reculer devant leurs prévenances.

Consuelo fut introduite dans la grande salle où l'on avait soupé. Le

comte, partagé entre le désir de lui faire honneur, et la crainte de lui

montrer son fils plongé dans un sommeil léthargique, s'arrêta irrésolu;

et Consuelo, toute tremblante, sentant ses genoux fléchir, se laissa

tomber sur le premier siège qui se trouva auprès d'elle.

«Mon oncle, dit Amélie qui comprenait l'embarras du vieux comte, je

crois que nous ferions bien de recevoir ici la signora. Il y fait plus

chaud que dans le grand salon, et elle doit être transie par ce vent

d'orage si froid dans nos montagnes. Je vois avec chagrin qu'elle tombe

de fatigue, et je suis sûre qu'elle a plus besoin d'un bon souper et

d'un bon sommeil que de toutes nos cérémonies. N'est-il pas vrai, ma

chère signora?» ajouta-t-elle en s'enhardissant jusqu'à presser

doucement de sa jolie main potelée le bras languissant de Consuelo.

Le son de cette voix fraîche qui prononçait l'italien avec une rudesse

allemande très-franche, rassura Consuelo. Elle leva ses yeux voilés par

la crainte sur le joli visage de la jeune baronne, et ce regard échangé

entre elles rompit la glace aussitôt. La voyageuse comprit tout de suite

que c'était là son élève, et que cette charmante tête n'était pas celle

d'un fantôme. Elle répondit à l'étreinte de sa main, confessa qu'elle

était tout étourdie du bruit de la voiture, et que l'orage l'avait

beaucoup effrayée. Elle se prêta à tous les soins qu'Amélie voulut lui

rendre, s'approcha du feu, se laissa débarrasser de son mantelet,

accepta l'offre du souper quoiqu'elle n'eût pas faim le moins du monde,

et, de plus en plus rassurée par l'amabilité croissante de sa jeune

hôtesse, elle retrouva enfin la faculté de voir, d'entendre et de

répondre.

Tandis que les domestiques servaient le souper, la conversation

s'engagea naturellement sur le Porpora. Consuelo fut heureuse d'entendre

le vieux comte parler de lui comme de son ami, de son égal, et presque

de son supérieur. Puis on en revint à parler du voyage de Consuelo, de

la route qu'elle avait tenue, et surtout de l'orage qui avait dû

l'épouvanter.

«Nous sommes habitués, à Venise, répondit Consuelo, à des tempêtes

encore plus soudaines, et beaucoup plus dangereuses; car dans nos

gondoles, en traversant la ville, et jusqu'au seuil de nos maisons, nous

risquons de faire naufrage. L'eau, qui sert de pavé à nos rues, grossit

et s'agite comme les flots de la mer, et pousse nos barques fragiles le

long des murailles avec tant de violence, qu'elles peuvent s'y briser

avant que nous ayons eu le temps d'aborder. Cependant, bien que j'aie vu

de près de semblables accidents et que je ne sois pas très peureuse,

j'ai été plus effrayée ce soir que je ne l'avais été de ma vie, par la

chute d'un grand arbre que la foudre a jeté du haut de la montagne en

travers de la route; les chevaux se sont cabrés tout droits, et le

postillon s'est écrié: _C'est l'arbre du malheur qui tombe; c'est le

Hussite!_ Ne pourriez-vous m'expliquer, _signora baronessa_, ce que cela

signifie?»

Ni le comte ni Amélie ne songèrent à répondre à cette question. Ils

venaient de tressaillir fortement en se regardant l'un l'autre.

«Mon fils ne s'était donc pas trompé! dit le vieillard; étrange,

étrange, en vérité!»

Et, ramené à sa sollicitude pour Albert, il sortit de la salle pour

aller le rejoindre, tandis qu'Amélie murmurait en joignant les mains:

«II y a ici de la magie, et le Diable demeure avec nous!»

Ces bizarres propos ramenèrent Consuelo au sentiment de terreur

superstitieuse qu'elle avait éprouvé en entrant dans la demeure des

Rudolstadt. La subite pâleur d'Amélie, le silence solennel de ces vieux

valets à culottes rouges, à figures cramoisies, toutes semblables,

toutes larges et carrées, avec ces yeux sans regards et sans vie que

donnent l'amour et l'éternité de la servitude; la profondeur de cette

salle, boisée de chêne noir, où la clarté d'un lustre chargé de bougies

ne suffisait pas à dissiper l'obscurité; les cris de l'effraie qui

recommençait sa chasse après l'orage autour du château; les grands

portraits de famille, les énormes têtes de cerf et de sanglier sculptées

en relief sur la boiserie, tout, jusqu'aux moindres circonstances,

réveillait en elle les sinistres émotions qui venaient à peine de se

dissiper. Les réflexions de la jeune baronne n'étaient pas de nature à

la rassurer beaucoup.

«Ma chère signora, disait-elle en s'apprêtant à la servir, il faut vous

préparer à voir ici des choses inouïes, inexplicables, fastidieuses le

plus souvent, effrayantes parfois; de véritables scènes de roman, que

personne ne voudrait croire si vous les racontiez, et que vous serez

engagée sur l'honneur à ensevelir dans un éternel silence.»

Comme la baronne parlait ainsi, la porte s'ouvrit lentement, et la

chanoinesse Wenceslawa, avec sa bosse, sa figure anguleuse et son

costume sévère, rehaussé du grand cordon de son ordre qu'elle ne

quittait jamais, entra de l'air le plus majestueusement affable qu'elle

eût eu depuis le jour mémorable où l'impératrice Marie-Thérèse, au

retour de son voyage en Hongrie, avait fait au château des Géants

l'insigne honneur d'y prendre, avec sa suite, un verre d'hypocras et une

heure de repos. Elle s'avança vers Consuelo, qui surprise et terrifiée,

la regardait d'un oeil hagard sans songer à se lever, lui fit deux

révérences, et, après un discours en allemand qu'elle semblait avoir

appris par coeur longtemps d'avance, tant il était compassé, s'approcha

d'elle pour l'embrasser au front. La pauvre enfant, plus froide qu'un

marbre, crut recevoir le baiser de la mort, et, prête à s'évanouir,

murmura un remerciement inintelligible.

Quand la chanoinesse eut passé dans le salon, car elle voyait bien que

sa présence intimidait la voyageuse plus qu'elle ne l'avait désiré,

Amélie partit d'un grand éclat de rire.

«Vous avez cru, je gage, dit-elle à sa compagne, voir le spectre de la

reine Libussa? Mais tranquillisez-vous. Cette bonne chanoinesse est ma

tante, la plus ennuyeuse et la meilleure des femmes.»

A peine remise de cette émotion, Consuelo entendit craquer derrière elle

de grosses bottes hongroises. Un pas lourd et mesuré ébranla le pavé, et

une figure massive, rouge et carrée au point que celles des gros

serviteurs parurent pâles et fines à côté d'elle, traversa la salle dans

un profond silence, et sortit par la grande porte que les valets lui

ouvrirent respectueusement. Nouveau tressaillement de Consuelo, nouveau

rire d'Amélie.

«Celui-ci, dit-elle, c'est le baron de Rudolstadt, le plus chasseur, le

plus dormeur, et le plus tendre des pères. Il vient d'achever sa sieste

au salon. A neuf heures sonnantes, il se lève de son fauteuil, sans pour

cela se réveiller: il traverse cette salle sans rien voir et sans rien

entendre, monte l'escalier, toujours endormi; se couche sans avoir

conscience de rien, et s'éveille avec le jour, aussi dispos, aussi

alerte, et aussi actif qu'un jeune homme, pour aller préparer ses

chiens, ses chevaux et ses faucons pour la chasse.»

A peine avait-elle fini cette explication, que le chapelain vint à

passer. Celui-là aussi était gros, mais court et blême comme un

lymphatique. La vie contemplative ne convient pas à ces épaisses natures

slaves, et l'embonpoint du saint homme était maladif. Il se contenta de

saluer profondément les deux dames, parla bas à un domestique, et

disparut par le même chemin que le baron avait pris. Aussitôt, le vieux

Hanz et un autre de ces automates que Consuelo ne pouvait distinguer les

uns des autres, tant ils appartenaient au même type robuste et grave, se

dirigèrent vers le salon. Consuelo, ne trouvant plus la force de faire

semblant de manger, se retourna pour les suivre des yeux. Mais avant

qu'ils eussent franchi la porte située derrière elle, une nouvelle

apparition plus saisissante que toutes les autres se présenta sur le

seuil: c'était un jeune homme d'une haute taille et d'une superbe

figure, mais d'une pâleur effrayante. Il était vêtu de noir de la tête

aux pieds, et une riche pelisse de velours garnie de martre était

retenue sur ses épaules par des brandebourgs et des agrafes d'or. Ses

longs cheveux, noirs comme l'ébène, tombaient en désordre sur ses joues

pâles, un peu voilées par une barbe soyeuse qui bouclait naturellement.

Il fit aux serviteurs qui s'étaient avancés à sa rencontre un geste

impératif, qui les força de reculer et les tint immobiles à distance,

comme si son regard les eût fascinés. Puis, se retournant vers le comte

Christian, qui venait derrière lui:

«Je vous assure, mon père, dit-il d'une voix harmonieuse et avec

l'accent le plus noble, que je n'ai jamais été aussi calme. Quelque

chose de grand s'est accompli dans ma destinée, et la paix du ciel est

descendue sur notre maison.

--Que Dieu t'entende, mon enfant!» répondit le vieillard en étendant la

main, comme pour le bénir.

Le jeune homme inclina profondément sa tête sous la main de son père;

puis, se redressant avec une expression douce et sereine, il s'avança

jusqu'au milieu de la salle, sourit faiblement en touchant du bout des

doigts la main que lui tendait Amélie, et regarda fixement Consuelo

pendant quelques secondes. Frappée d'un respect involontaire, Consuelo

le salua en baissant les yeux. Mais il ne lui rendit pas son salut, et

continua à la regarder.

«Cette jeune personne, lui dit la chanoinesse en allemand, c'est celle

que ...»

Mais il l'interrompit par un geste qui semblait dire: Ne me parlez pas,

ne dérangez pas le cours de mes pensées. Puis il se détourna sans donner

le moindre témoignage de surprise ou d'intérêt, et sortit lentement par

la grande porte.

«Il faut, ma chère demoiselle, dit la chanoinesse, que vous excusiez....

--Ma tante, je vous demande pardon de vous interrompre, dit Amélie; mais

vous parlez allemand à la signora qui ne l'entend point.

--Pardonnez-moi, bonne signora, répondit Consuelo en italien; j'ai parlé

beaucoup de langues dans mon enfance, car j'ai beaucoup voyagé; je me

souviens assez de l'allemand pour le comprendre parfaitement. Je n'ose

pas encore essayer de le prononcer; mais si vous voulez me donner

quelques leçons, j'espère m'y remettre dans peu de jours.

--Vraiment, c'est comme moi, repartit la chanoinesse en allemand. Je

comprends tout ce que dit mademoiselle, et cependant je ne saurais

parler sa langue. Puisqu'elle m'entend, je lui dirai que mon neveu vient

de faire, en ne la saluant pas, une impolitesse qu'elle voudra bien

pardonner lorsqu'elle saura que ce jeune homme a été ce soir fortement

indisposé ... et qu'après son évanouissement il était encore si faible,

que sans doute il ne l'a point vue ... N'est-il pas vrai, mon frère?

ajouta la bonne Wenceslawa, toute troublée des mensonges qu'elle venait

de faire, et cherchant son excuse dans les yeux du comte Christian.

--Ma chère soeur, répondit le vieillard, vous êtes généreuse d'excuser

mon fils. La signora voudra bien ne pas trop s'étonner de certaines

choses que nous lui apprendrons demain à coeur ouvert, avec la confiance

que doit nous inspirer la fille adoptive du Porpora, j'espère dire

bientôt l'amie de notre famille.»

C'était l'heure où chacun se retirait, et la maison était soumise à des

habitudes si régulières, que si les deux jeunes filles fussent restées

plus longtemps à table, les serviteurs, comme de véritables machines,

eussent emporté, je crois, leurs sièges et soufflé les bougies sans

tenir compte de leur présence. D'ailleurs il tardait à Consuelo de se

retirer; et Amélie la conduisit à la chambre élégante et confortable

qu'elle lui avait fait réserver tout à côté de la sienne propre.

«J'aurais bien envie de causer avec vous une heure ou deux, lui dit-elle

aussitôt que la chanoinesse, qui avait fait gravement les honneurs de

l'appartement, se fut retirée. Il me tarde de vous mettre au courant de

tout ce qui se passe ici, avant que vous ayez à supporter nos

bizarreries. Mais vous êtes si fatiguée que vous devez désirer avant

tout de vous reposer.

--Qu'à cela ne tienne, signora, répondit Consuelo. J'ai les membres

brisés, il est vrai; mais j'ai la tête si échauffée, que je suis bien

certaine de ne pas dormir de la nuit. Ainsi parlez-moi tant que vous

voudrez; mais à condition que ce sera en allemand, cela me servira de

leçon; car je vois que l'italien n'est pas familier au seigneur comte,

et encore moins à madame la chanoinesse.

--Faisons un accord, dit Amélie. Vous allez vous mettre au lit pour

reposer vos pauvres membres brisés. Pendant ce temps, j'irai passer une

robe de nuit et congédier ma femme de chambre. Je reviendrai après

m'asseoir à votre chevet, et nous parlerons allemand jusqu'à ce que le

sommeil nous vienne. Est-ce convenu?

--De tout mon coeur, répondit la nouvelle gouvernante.

Consuelo, Tome 1 (1861) · 第 40 / 56 题