XXIII.

Une tempête furieuse éclata durant le souper; lequel durait toujours

deux heures, ni plus ni moins, même les jours d'abstinence, que l'on

observait religieusement, mais qui ne dégageaient point le comte du joug

de ses habitudes, aussi sacrées pour lui que les ordonnances de l'église

romaine. L'orage était trop fréquent dans ces montagnes, et les immenses

forêts qui couvraient encore leurs flancs à cette époque, donnaient au

bruit du vent et de la foudre des retentissements et des échos trop

connus des hôtes du château, pour qu'un accident de cette nature les

émût énormément. Cependant l'agitation extraordinaire que montrait le

comte Albert se communiqua involontairement à la famille; et le baron,

troublé dans les douceurs de sa réfection, en eût éprouvé quelque

humeur, s'il eût été possible à sa douceur bienveillante de se démentir

un seul instant. Il se contenta de soupirer profondément lorsqu'un

épouvantable éclat de la foudre, survenu à l'entremets, impressionna

l'écuyer tranchant au point de lui faire manquer la _noix_ du jambon de

sanglier qu'il entamait en cet instant.

«C'est une affaire faite! dit-il, en adressant un sourire compatissant

au pauvre écuyer consterné de sa mésaventure.

--Oui, mon oncle, vous avez raison! s'écria le comte Albert d'une voix

forte, et en se levant; c'est une affaire faite. Le _Hussite_ est

abattu; la foudre le consume. Le printemps ne reverdira plus son

feuillage.

--Que veux-tu dire, mon fils? demanda le vieux Christian avec tristesse;

parles-tu du grand chêne de Schreckenstein[1]?

[1 Schreckenstein (_pierre d'épouvante_); plusieurs endroits portent ce

nom dans ces contrées.]

--Oui, mon père, je parle du grand chêne aux branches duquel nous avons

fait pendre, l'autre semaine, plus de vingt moines augustins.

--Il prend les siècles pour des semaines, à présent! dit la chanoinesse

à voix basse en faisant un grand signe de croix. S'il est vrai, mon cher

enfant, ajouta-t-elle plus haut et en s'adressant à son neveu, que vous

ayez vu dans votre rêve une chose réellement arrivée, ou devant arriver

prochainement (comme en effet ce hasard singulier s'est rencontré

plusieurs fois dans votre imagination), ce ne sera pas une grande perte

pour nous que ce vilain chêne à moitié desséché, qui nous rappelle,

ainsi que le rocher qu'il ombrage, de si funestes souvenirs historiques.

--Quant à moi, reprit vivement Amélie, heureuse de trouver enfin une

occasion de dégourdir un peu sa petite langue, je remercierais l'orage

de nous avoir débarrassés du spectacle de cette affreuse potence dont

les branches ressemblent à des ossements, et dont le tronc couvert d'une

mousse rougeâtre paraît toujours suinter du sang. Je ne suis jamais

passée le soir sous son ombre sans frissonner au souffle du vent qui

râle dans son feuillage, comme des soupirs d'agonie, et je recommande

alors mon âme à Dieu tout en doublant le pas et en détournant la tête.

--Amélie, reprit le jeune comte, qui, pour la première fois peut-être,

depuis bien des jours, avait écouté avec attention les paroles de sa

cousine, vous avez bien fait de ne pas rester sous le _Hussite_, comme

je l'ai fait des heures et des nuits entières. Vous eussiez vu et

entendu là des choses qui vous eussent glacée d'effroi, et dont le

souvenir ne se fût jamais effacé de votre mémoire.

--Taisez-vous, s'écria la jeune baronne en tressaillant sur sa chaise

comme pour s'éloigner de la table où s'appuyait Albert, je ne comprends

pas l'insupportable amusement que vous vous donnez de me faire peur,

chaque fois qu'il vous plaît de desserrer les dents.

--Plût au ciel, ma chère Amélie, dit le vieux Christian avec douceur,

que ce fût en effet un amusement pour votre cousin de dire de pareilles

choses!

--Non, mon père, c'est très-sérieusement que je vous parle, reprit le

comte Albert. Le chêne de la _pierre d'épouvante_ est renversé, fendu en

quatre, et vous pouvez demain envoyer les bûcherons pour le dépecer; je

planterai un cyprès à la place, et je l'appellerai non plus le Hussite,

mais le Pénitent; et la pierre d'épouvante, il y a longtemps que vous

eussiez dû la nommer _pierre d'expiation_.

--Assez, assez, mon fils, dit le vieillard avec une angoisse extrême.

Éloignez de vous ces tristes images, et remettez-vous à Dieu du soin de

juger les actions des hommes.

--Les tristes images ont disparu, mon père; elles rentrent dans le néant

avec ces instruments de supplice que le souffle de l'orage et le feu du

ciel viennent de coucher dans la poussière. Je vois, à la place des

squelettes qui pendaient aux branches, des fleurs et des fruits que le

zéphyr balance aux rameaux d'une tige nouvelle. A la place de l'homme

noir qui chaque nuit rallumait le bûcher, je vois une âme toute blanche

et toute céleste qui plane sur ma tète et sur la vôtre. L'orage se

dissipe, ô mes chers parents! Le danger est passé, ceux qui voyagent

sont à l'abri; mon âme est en paix. Le temps de l'expiation touche à sa

fin. Je me sens renaître.

--Puisses-tu dire vrai, ô mon fils bien-aimé! répondit le vieux

Christian d'une voix émue et avec un accent de tendresse profonde;

puisses-tu être délivré des visions et des fantômes qui assiègent ton

repos! Dieu me ferait-il cette grâce, de rendre à mon cher Albert le

repos, l'espérance, et la lumière de la foi!»

Avant que le vieillard eût achevé ces affectueuses paroles, Albert

s'était doucement incliné sur la table, et paraissait tombé subitement

dans un paisible sommeil.

«Qu'est-ce que cela signifie encore? dit la jeune baronne à son père; le

voilà qui s'endort à table? c'est vraiment fort galant!

--Ce sommeil soudain et profond, dit le chapelain en regardant le jeune

homme avec intérêt, est une crise favorable et qui me fait présager,

pour quelque temps du moins, un heureux changement dans sa situation.

--Que personne ne lui parle, dit le comte Christian, et ne cherche à le

tirer de cet assoupissement.

--Seigneur miséricordieux! dit la chanoinesse avec effusion en joignant

les mains, faites que sa prédiction constante se réalise, et que le jour

où il entre dans sa trentième année soit celui de sa guérison

définitive!

--Amen, ajouta le chapelain avec componction. Élevons tous nos coeurs

vers le Dieu de miséricorde; et, en lui rendant grâces de la nourriture

que nous venons de prendre, supplions-le de nous accorder la délivrance

de ce noble enfant, objet de toutes nos sollicitudes.»

On se leva pour réciter _les grâces_, et chacun resta debout pendant

quelques minutes, occupé à prier intérieurement pour le dernier des

Rudolstadt. Le vieux Christian y mit tant de ferveur, que deux grosses

larmes coulèrent sur ses joues flétries.

Le vieillard venait de donner à ses fidèles serviteurs l'ordre

d'emporter son fils dans son appartement, lorsque le baron Frédérick,

ayant cherché naïvement dans sa cervelle par quel acte de dévouement il

pourrait contribuer au bien-être de son cher neveu, dit à son aîné d'un

air de satisfaction enfantine: «Il me vient une bonne idée, frère. Si

ton fils se réveille dans la solitude de son appartement, au milieu de

sa digestion, il peut lui venir encore quelques idées noires, par suite

de quelques mauvais rêves. Fais-le transporter dans le salon, et qu'on

l'asseye sur mon grand fauteuil. C'est le meilleur de la maison pour

dormir. Il y sera mieux que dans son lit; et quand il se réveillera, il

trouvera du moins un bon feu pour égayer ses regards, et des figures

amies pour réjouir son coeur.

--Vous avez raison, mon frère, répondit Christian: on peut en effet le

transporter au salon, et le coucher sur le grand sofa.

--Il est très-pernicieux de dormir étendu après souper, s'écria le

baron. Croyez-moi, frère, je sais cela par expérience. Il faut lui

donner mon fauteuil. Oui, je veux absolument qu'il ait mon fauteuil.»

Christian comprit que refuser l'offre de son frère serait lui faire un

véritable chagrin. On installa donc le jeune comte dans le fauteuil de

cuir du vieux chasseur, sans qu'il s'aperçût en aucune façon du

dérangement, tant son sommeil était voisin de l'état léthargique. Le

baron s'assit tout joyeux et tout fier sur un autre siège, se chauffant

les tibias devant un feu digne des temps antiques, et souriant d'un air

de triomphe chaque fois que le chapelain faisait la remarque que ce

sommeil du comte Albert devait avoir un heureux résultat. Le bonhomme se

promettait de sacrifier sa sieste aussi bien que son fauteuil, et de

s'associer au reste de sa famille pour veiller sur le jeune comte; mais,

au bout d'un quart d'heure, il s'habitua si bien à son nouveau siège,

qu'il se mit à ronfler sur un ton à couvrir les derniers grondements du

tonnerre, qui se perdaient par degrés dans l'éloignement.

Le bruit de la grosse cloche du château (celle qu'on ne sonnait que pour

les visites extraordinaires) se fit tout à coup entendre, et le vieux

Hanz, le doyen des serviteurs de la maison, entra peu après, tenant une

grande lettre qu'il présenta au comte Christian, sans dire une seule

parole. Puis il sortit pour attendre dans la salle voisine les ordres de

son maître; Christian ouvrit la lettre, et, ayant jeté les yeux sur la

signature, présenta ce papier à la jeune baronne en la priant de lui en

faire la lecture. Amélie, curieuse et empressée, s'approcha d'une

bougie, et lut tout haut ce qui suit:

«Illustre et bien-aimé seigneur comte,»

«Votre excellence me fait l'honneur de me demander un service. C'est

m'en rendre un plus grand encore que tous ceux que j'ai reçus d'elle, et

dont mon coeur chérit et conserve le souvenir. Malgré mon empressement à

exécuter ses ordres révérés, je n'espérais pas, cependant, trouver la

personne qu'elle me demande aussi promptement et aussi convenablement

que je désirais le faire. Mais des circonstances favorables venant à

coïncider d'une manière imprévue avec les désirs de votre seigneurie, je

m'empresse de lui envoyer une jeune personne qui remplit une partie des

conditions imposées. Elle ne les remplit cependant pas toutes. Aussi, je

ne l'envoie que provisoirement, et pour donner à votre illustre et

aimable nièce le loisir d'attendre sans trop d'impatience un résultat

plus complet de mes recherches et de mes démarches.»

«La personne qui aura l'honneur de vous remettre cette lettre est mon

élève, et ma fille adoptive en quelque sorte; elle sera, ainsi que le

désire l'aimable baronne Amélie, à la fois une demoiselle de compagnie

obligeante, et gracieuse, et une institutrice savante dans la musique.

Elle n'a point, du reste, l'instruction que vous réclamez d'une

gouvernante. Elle parle facilement plusieurs langues; mais elle ne les

sait peut-être pas assez correctement pour les enseigner. Elle possède à

fond la musique, et chante remarquablement bien. Vous serez satisfait de

son talent, de sa voix et de son maintien. Vous ne le serez pas moins de

la douceur et de la dignité de son caractère, et vos seigneuries

pourront l'admettre dans leur intimité sans crainte de lui voir jamais

commettre une inconvenance, ni donner la preuve d'un mauvais sentiment.

Elle désire être libre dans la mesure de ses devoirs envers votre noble

famille, et ne point recevoir d'honoraires. En un mot, ce n'est ni une

_duègne_ ni une _suivante_ que j'adresse à l'aimable baronne, mais une

_compagne_ et une _amie_, ainsi qu'elle m'a fait l'honneur de me le

demander dans le gracieux post-scriptum ajouté de sa belle main à la

lettre de votre excellence.»

«Le seigneur Corner, nommé à l'ambassade d'Autriche, attend l'ordre de

son départ. Mais il est à peu près certain que cet ordre n'arrivera pas

avant deux mois. La signora Corner, sa digne épouse et ma généreuse

élève, veut m'emmener, à Vienne, où, selon elle, ma carrière doit

prendre une face plus heureuse. Sans croire à un meilleur avenir, je

cède à ses offres bienveillantes, avide que je suis de quitter l'ingrate

Venise où je n'ai éprouvé que déceptions, affronts et revers de tous

genres. Il me tarde de revoir la noble Allemagne, où j'ai connu des

jours plus heureux et plus doux, et les amis vénérables que j'y ai

laissés. Votre seigneurie sait bien qu'elle occupe une des premières

places dans les souvenirs de ce vieux coeur froissé, mais non refroidi,

qu'elle a rempli d'une éternelle affection et d'une profonde gratitude.

C'est donc à vous, seigneur illustrissime, que je recommande et confie

ma fille adoptive, vous demandant pour elle hospitalité, protection et

bénédiction. Elle saura reconnaître vos bontés par son zèle à se rendre

utile et agréable à la jeune baronne. Dans trois mois au plus j'irai la

reprendre, et vous présenter à sa place une institutrice qui pourra

contracter avec votre illustre famille de plus longs engagements.»

«En attendant ce jour fortuné où je presserai dans mes mains la main du

meilleur des hommes, j'ose me dire, avec respect et fierté, le plus

humble des serviteurs et le plus dévoué des amis de votre excellence

_chiarissima, stimatissima, illustrissima_, etc.»

«NICOLAS PORPORA.

Maître de chapelle, compositeur et professeur de chant,

«Venise, le...., 17..»

Amélie sauta de joie en achevant cette lettre, tandis que le vieux comte

répétait à plusieurs reprises avec attendrissement: «Digne Porpora,

excellent ami, homme respectable!

--Certainement, certainement, dit la chanoinesse Wenceslawa, partagée

entre la crainte de voir les habitudes de la famille dérangées par

l'arrivée d'une étrangère, et le désir d'exercer noblement les devoirs

de l'hospitalité: il faudra la bien recevoir, la bien traiter ... Pourvu

qu'elle ne s'ennuie pas ici!...

--Mais, mon oncle, où donc est ma future amie, ma précieuse maîtresse?

s'écria la jeune baronne sans écouter les réflexions de sa tante. Sans

doute elle va arriver bientôt en personne?... Je l'attends avec une

impatience ...»

Le comte Christian sonna. «Hanz, dit-il au vieux serviteur, par qui

cette lettre vous a-t-elle été remise?

--Par une dame, monseigneur maître.

--Elle est déjà ici? s'écria Amélie. Où donc, où donc?

--Dans sa chaise de poste, à l'entrée du pont-levis.

--Et vous l'avez laissée se morfondre à la porte du château, au lieu de

l'introduire tout de suite au salon?

--Oui, madame la baronne, j'ai pris la lettre; j'ai défendu au postillon

de mettre le pied hors de l'étrier, ni de quitter ses rênes. J'ai fait

relever le pont derrière moi, et j'ai remis la lettre à monseigneur

maître.

--Mais c'est absurde, impardonnable, de faire attendre ainsi par le

mauvais temps les hôtes qui nous arrivent! Ne dirait-on pas que nous

sommes dans une forteresse, et que tous les gens qui en approchent sont

des ennemis! Courez donc, Hanz!»

Hanz resta, immobile comme une statue. Ses yeux seuls exprimaient le

regret de ne pouvoir obéir aux désirs de sa jeune maîtresse; mais un

boulet de canon passant sur sa tête n'eût pas dérangé d'une ligne

l'attitude impassible dans laquelle il attendait les ordres souverains

de son vieux maître.

«Le fidèle Hanz ne connaît que son devoir et sa consigne, ma chère

enfant, dit enfin le comte Christian avec une lenteur qui fit bouillir

le sang de la baronne. Maintenant, Hanz, allez faire ouvrir la grille et

baisser le pont. Que tout le monde aille avec des flambeaux recevoir la

voyageuse; qu'elle soit ici la bienvenue!»

Hanz ne montra pas la moindre surprise d'avoir à introduire d'emblée une

inconnue dans cette maison, où les parents les plus proches et les amis

les plus sûrs n'étaient jamais admis sans précautions et sans lenteurs.

La chanoinesse alla donner des ordres pour le souper de l'étrangère.

Amélie voulut courir au pont-levis; mais son oncle, tenant à honneur

d'aller lui-même à la rencontre de son hôtesse, lui offrit son bras; et

force fut à l'impétueuse petite baronne de se traîner majestueusement

jusqu'au péristyle, où déjà la chaise de poste venait de déposer sur les

premières marches l'errante et fugitive Consuelo.

Consuelo, Tome 1 (1861) · 第 39 / 56 题