Quand Beethoven fit entendre sa huitième symphonie (en fa), elle eut

peu de succès; le public était comme désorienté, l'œuvre ne ressemble

pas à la symphonie en _la_ qui l'avait précédée. Il aurait dû savoir

que chaque symphonie de Beethoven a son caractère spécial, surtout

depuis celle où il ne reste plus de souvenir de Mozart: la troisième,

la symphonie héroïque. La huitième symphonie n'en est pas moins

parfaitement digne du maître. Le motif principal du second morceau est

pris d'un canon de société, dont Beethoven avait improvisé les paroles

et la musique dans une soirée donnée en l'honneur de Mælzel, qui

allait partir pour l'Angleterre. Je cite les paroles pour les curieux:

Lieber Mælzel, leben Sie wohl,

Banner der Zeit, grosser Metronom!

ce qui signifie: cher Mælzel, portez-vous bien, vous qui réglez le

temps, grand métronome. On voit que les paroles sont pure affaire de

circonstance; mais le motif improvisé avait plu à Beethoven, et il

l'avait continué pour en faire un morceau de symphonie.

On peut voir que, dans sa troisième manière, à laquelle appartient la

neuvième symphonie (avec chœurs), Beethoven songeait moins que jamais

à traduire sa musique en paroles. Dans les morceaux scéniques, comme

dans la musique d'_Egmont_, il rendait admirablement son sujet; dans

les ouvertures aussi, il se conformait au titre qu'il avait pris, mais

en gardant toute sa liberté de symphoniste. Par exemple, dans

l'ouverture de _Coriolan_, on peut distinguer l'obstination du fils,

l'agitation, l'inquiétude et les tendres supplications de la mère;

mais supprimez le titre, l'œuvre garde toute sa valeur, parce qu'elle

est complètement et très correctement symphonique. Il en est de même

de l'ouverture d'_Egmont_. Dans l'ouverture de _Léonore_, qui porte le

numéro 3 parmi les ouvertures de _Fidelio_, mais qui dans l'ordre

chronologique, est la deuxième, il y a un motif emprunté à l'opéra, il

y a une fanfare de trompettes annonçant la fin de la lutte; pour le

reste les motifs et leur développement sont complètement symphoniques

et, le morceau est considéré, avec raison, comme une des œuvres les

plus admirables de l'auteur.

Les œuvres de musique de chambre sont purement musicales, sans aucune

intention descriptive; il en est de même des sonates pour le piano,

une seule exceptée. Elles sont en trois styles, sans pouvoir être

exactement classées d'après ces styles. Elles offrent une très grande

variété; le titre de la symphonie pathétique est de l'auteur; mais à

part celle des _Adieux_, les titres qu'on a donnés à quelques-unes

sont purement ridicules. La sonate des _Adieux_ a le titre conforme à

sa destination; le premier morceau décrit les adieux des deux amis; le

deuxième, le chagrin sur l'absence, et le troisième, le plaisir de se

revoir. Ce n'est d'ailleurs pas la sonate la plus importante de

Beethoven. On sait que ses sonates sont des œuvres à part; il y en a

d'aussi admirables que les symphonies et ne pouvant être jouées que

par un pianiste exceptionnel, non pas à cause de la grande difficulté

du mécanisme, il n'y en a pas, mais à cause du style. Par exemple,

personne ne cherchera à expliquer en paroles la sonate en fa mineur

(œuvre 57), si claire qu'elle soit; ce serait presque une

profanation. C'est celle que les pianistes appellent _appassionnata_,

comme si d'autres sonates n'étaient pas aussi passionnées.

Haydn, Mozart aussi, dans leurs symphonies, leur musique de chambre

et leurs sonates, ne s'occupaient que de faire de la musique;

cependant, la musique imitative et descriptive était fort connue et

pratiquée; Haydn lui-même en a fait assez dans la _Création_ et les

_Saisons_.

Avec Mendelssohn, nous sommes un peu plus près de la réalité; il a dit

lui-même dans ses lettres, qu'il aimait à mettre dans ses compositions

un souvenir des pays où il avait passé. C'est ainsi que dans la

symphonie écossaise la meilleure (la troisième, en _la_ mineur) le

motif principal du premier morceau me semble une réminiscence d'un

climat froid, montagneux et venteux; en tout cas, l'auteur a mis dans

ce morceau un ouragan, qui n'a pas d'autre raison d'être. La

conclusion du dernier morceau paraît être un air national; mais à part

ces détails, Mendelssohn s'est maintenu exactement dans la voie

purement symphonique.

Dans le _Songe d'une nuit d'été_, il s'est conformé à l'expression

scénique, et le caractère des entr'actes est très marqué et très

facile à définir. Dans sa musique de chambre et ses œuvres pour

piano, il n'a pas non plus songé à faire de la musique descriptive.

Parmi ses soixante mélodies sans paroles, la barcarolle est la seule à

laquelle l'auteur ait donné un titre; les autres, telles que: la

«Fileuse, Chant du printemps, la Chasse», ont été baptisées à Paris;

un éditeur a même fait mettre des titres à toutes, et je pourrais

nommer la personne qui les a mis.

Pour les ouvertures, Weber avait donné dans le _Freischütz_ un modèle

qui a été souvent imité. A part le solo de cor du début, tous les

motifs sont pris dans l'opéra, et il représente une lutte entre deux

principes où la victoire reste au bon principe. Weber lui-même a fait

sur un autre plan les ouvertures d'_Euryanthe_ et d'_Obéron_. Une des

premières compositions de Mendelssohn est intitulée: _Le calme de la

mer, heureuse traversée_. L'œuvre est faible; on voit comment

l'auteur a voulu rendre les différentes parties de la traversée.

L'ouverture du _Songe d'une nuit d'été_ est préférable; elle a été

écrite assez longtemps avant le reste. Une des meilleures ouvertures

est précisément celle où l'on ne saurait dire exactement ce que

l'auteur a voulu exprimer; c'est celle des _Hébrides_ (_la grotte de

Fingal_). Les autres, ou du moins les plus connues, s'expliquent par

l'opposition des motifs.

Schumann ne paraît pas avoir été partisan de la musique descriptive;

l'ouverture de _Manfred_ représente les souffrances, la lutte et la

mort du personnage. C'est une des meilleures œuvres de l'auteur,

quoiqu'elle ne soit pas de nature à plaire beaucoup au public. Je ne

m'explique pas que Schumann ait ajouté dans une de ses symphonies un

morceau destiné, à ce qu'on dit, à rendre l'impression produite par

l'aspect de la cathédrale de Cologne. Quoi qu'il en soit, le morceau

reste énigmatique, déplacé, déplaisant. Traduire l'architecture en

musique, autant vaudrait traduire la musique en architecture; les deux

arts se trouvent aux pôles opposés.

Tout différent de presque tous les maîtres que je viens de nommer,

Berlioz veut suppléer la parole par la musique. Avec sa nature

nerveuse, et trop porté aux extrêmes, il croyait réellement dire et il

entendait ce qu'il avait dans la pensée. Il supposait bien que le

public n'était pas aussi clairvoyant que lui, mais il croyait qu'au

besoin on trouverait toujours un intérêt musical assez intense pour

goûter ses œuvres, et il le disait. Dans _Roméo et Juliette_, il

commence par représenter une querelle de deux partis ennemis, et le

prince venant la faire cesser, en prononçant un discours par un

récitatif de trombones. Voilà la parole supprimée purement et

simplement. Berlioz a écrit la scène d'amour uniquement pour

l'orchestre; il espérait la rendre ainsi plus poétique et plus

expressive; il s'est trompé, malgré le soin extrême et le talent très

remarquable avec lesquels il a rempli sa tâche. Dans le scherzo

instrumental de la reine Mab, voyez-vous une reine voyageant dans une

coquille de noix, déranger le cerveau des hommes? Berlioz paraît avoir

dit dans ce scherzo bien des choses que je ne vois pas. A mon avis, il

y mérite le reproche que lui a fait Wagner, de mettre en musique des

scènes qui ne s'y prêtent nullement. Ce scherzo se place entre la

scène d'amour et le convoi funèbre de Juliette. Dans la scène de bal,

les trombones répètent le chant de Roméo, pendant une musique un peu

contrainte et qui n'est pas d'une gaîté extrême. Ce petit tour de

force n'était d'ailleurs pas nouveau; Monsigny, entre autres, l'avait

fait dans le _Déserteur_, et il n'était pas un grand contrepointiste,

comme il l'avouait franchement lui-même.

Berlioz a longuement développé la scène finale de la réconciliation.

Malgré son génie étonnant, le plus mauvais opéra donnera une idée

plus juste de l'histoire de Roméo et de Juliette que l'œuvre de

Berlioz; celui-ci n'y avait vu que des prétextes pour un grand

déploiement musical, sans s'occuper d'une logique rigoureuse de

l'action.

Il en est de même de la damnation de Faust; seulement, cette fois-ci,

il a fait grand usage de la parole. Faust est damné, personne ne sait

pourquoi, il n'y a nulle trace d'un pacte qu'il ait signé; il a une

maîtresse qu'il a vue une fois, et qui ensuite l'a attendu vainement;

c'est tout. Mais Berlioz voulut faire une diablerie, avec jargon

emprunté à Swedenborg. Pour introduire la marche hongroise, il a

supposé que Faust assistait au défilé d'une armée, et il dit qu'il

l'aurait conduit partout, s'il y avait trouvé de l'avantage pour la

musique. Il savait cependant écrire de la musique sans exagération, et

il l'a montré dans l'_Enfance du Christ_.

Il disait souvent, dans ses dernières années: «Après ma mort, on

jouera ma musique.» Il ne s'attendait peut-être pas à dire si vrai et

à faire école. Les jeunes compositeurs se mirent à écrire de la

musique descriptive; ils pouvaient croire l'absence d'idées originales

déguisée par l'adresse du métier. Des musiciens passés maîtres se

mirent même de la partie. Seulement Berlioz croyait exprimer

réellement ce qu'il voulait dire; les jeunes musiciens ne furent pas

si difficiles. Les fables de Lafontaine, les trois drames de

_Wallenstein_ de Schiller servirent d'enseigne à des symphonies

descriptives. C'étaient des titres comme ceux des valses «_le beau

Danube bleu_, _la Vie est un songe_». Il est assez curieux que

précisément la meilleure production de ce genre n'ait pas été destinée

primitivement à être de la musique descriptive: c'est la _Danse

macabre_ de M. Saint-Saëns. L'auteur avait mis en musique pour une

voix, avec accompagnement de piano, des vers dont un couplet ne

pourrait pas être chanté en public. La chanson a été gravée sous

cette forme et doit se trouver encore chez l'éditeur; puis M.

Saint-Saëns eut l'idée de prendre les deux motifs de la mélodie, et de

les développer symphoniquement pour l'orchestre, avec l'habileté

consommée qu'il possède.

Résumons maintenant ce que nous avons dit. La musique est un art qui a

sa nature spéciale, tout autre que celle des arts du dessin et de la

poésie; les sons qu'elle a pour domaine lui appartiennent en propre;

ils ont leurs lois fondées dans l'esprit humain, comme les lois de la

pensée. Les beautés musicales sont donc des beautés spécifiques, qui

ne peuvent pas plus se traduire en paroles articulées qu'en sculpture

ou en peinture. Mais l'expression musicale peut varier, depuis la plus

énergique jusqu'à la plus tendre, depuis la plus emportée jusqu'à la

plus délicate, depuis la plus pompeuse, la plus noble, jusqu'à la

trivialité. La musique peut donc répondre à un caractère précis, et

elle peut le faire sans rien renier de ses formes fondamentales, comme

l'a fait Beethoven; elle peut aussi varier son expression d'après un

plan arrêté, répondre plus ou moins exactement à un programme donné.

Lorsqu'elle prétend rivaliser avec la parole articulée et suppléer à

celle-ci, la rendre inutile, elle sort de son domaine et risque

d'échouer; cela s'applique particulièrement à Berlioz.

Quand la musique répond à des scènes données, ces scènes peuvent

servir d'éclaircissement, et la musique se trouve bien à la place.

J'ai cité particulièrement _Egmont_ de Beethoven; en général la

musique scénique a souvent sa place au théâtre; la musique descriptive

peut être compréhensible ainsi, et le rapport des mouvements

mélodiques avec les mouvements mimiques sert légitimement pour la

musique des ballets. Weber a écrit pour la fonte des balles du

_Freischütz_ une musique qui se rapporte aux différentes apparitions

pendant la fonte, mais qui n'est pas destinée à être exécutée

isolément.

Je n'ai considéré que la musique en elle-même, c'est-à-dire la musique

instrumentale; quand elle se joint à la parole pour le chant, les

conditions changent tout à fait, et l'effet doit être par l'union des

deux; les illusions produites par cette union sont variées et presque

continuelles; elles sont, pour l'instant, hors de mon ressort.

La peinture et la sculpture se prêtent à tous les goûts et s'emploient

aux usages les plus ordinaires, les plus familiers. La musique fait de

même, d'autant plus que sa place est au foyer des familles. Elle peut

fort bien se plier à tous les goûts; elle a un mérite particulier,

c'est de ne point pouvoir être mise, comme la peinture et la

sculpture, au service de l'immoralité. Elle peut être très triviale,

mais rien de plus. Quand on la joint à des paroles trop légères, la

faute en est aux paroles, non pas à elle.

Je dois ajouter seulement quelques observations complémentaires, pour

ce que j'ai dit au chapitre précédent.

Nous avons vu ce qui est arrivé pour le système de versification sur

lequel Wagner croyait d'abord pouvoir baser son drame nouveau. Dès que

l'attention de l'auditeur est absorbée par le rythme et la sonorité

musicale, les enfantillages des allitérations et des assonances sont

nuls et non avenus. Wagner, n'a pas refait les paroles de sa

tétralogie, c'eût été inutile; mais il est revenu au système ordinaire

de versification, que, dans _Opéra et Drame_, il avait répudié.

Il arriverait un fait semblable, si l'on mettait en musique les deux

vers de Racine sur lesquels s'extasient les rhétoriciens, et auxquels

je n'ai pas ménagé l'éloge. Si l'on se bornait à noter la déclamation,

on appauvrirait considérablement le débit. Si, au contraire, on

écrivait une mélodie peu liée aux paroles, celle-ci pourrait accaparer

l'attention de l'auditeur, et les littérateurs crieraient, comme

d'habitude, à la profanation. Je vois cependant une solution: c'est

que la musique respecte la prosodie et la déclamation des paroles, de

manière à rester intelligible, mais en y ajoutant une mélodie

profondément expressive; cette expression devrait rendre les

sentiments de douleur et de regret du personnage qui parle. Pour

expliquer ma pensée par un exemple connu de tout le monde, je ne crois

pas que Racine lui-même se plaindrait, si on ajoutait à ses vers une

musique comme celle de l'air (tout entier): «Chants paternels» de

_Joseph_, de Méhul. Je ne veux certes pas dire qu'on peut mettre en

musique n'importe quel texte, tout au contraire; je voulais seulement

montrer que le bon accord de la poésie et de la musique n'est pas

impossible.

[Illustration: décoration]

[Illustration: décoration]

TABLE DES MATIÈRES

Pages

PRÉFACE v

PREMIÈRE PARTIE

I. La musique n'est pas un art conventionnel 1

II. Erreurs causées par l'ignorance, l'habitude

ou la prévention 17

DEUXIÈME PARTIE

III. La musique imitative 48

IV. La musique descriptive 74

V. La couleur locale 99

VI. La folie, l'extase, le mysticisme et la satire

en musique 128

VII. Les caractères des gammes et des modes 139

VIII. La musique religieuse 146

IX. La musique des vers.

1º Des limites de la poésie 163

2º Éléments sonores: Voyelles et consonnes 167

3º L'Harmonie imitative 177

4º Allitérations et Assonances 179

5º La Rime 184

6º Le Rythme 186

7º Principes fondamentaux de l'harmonie des vers 197

TROISIÈME PARTIE

X. Le rôle caractéristique de la musique dans les

beaux-arts 207

1º L'unité tonale 208

2º Les aveugles, juges des couleurs 219

3º L'expression musicale 227

[Illustration: décoration]

Imprimerie alsacienne anciennement G. Fischbach, Strasbourg.--4381

Les illusions musicales et la vérité sur l'expression · 第 9 / 9 段