XIX

Les cygnes blancs, dans les canaux des villes mortes,

Parmi l’eau pâle où les vieux murs sont décalqués

Avec des noirs usés d’estampes et d’eaux-fortes,

Les cygnes vont comme du songe entre les quais.

Et le soir, sur les eaux doucement remuées,

Ces cygnes imprévus, venant on ne sait d’où,

Dans un chemin lacté d’astres et de nuées

Mangent des fleurs de lune en allongeant le cou.

Or ces cygnes, ce sont des âmes de naguères

Qui n’ont vécu qu’à peine et renaîtront plus tard,

Poètes s’apprenant aux silences de l’Art,

Qui s’épurent encore en ces blancs sanctuaires,

Poètes décédés enfants, sans avoir pu

Fleurir avec des pleurs une gloire et des nimbes,

Ames qui reprendront leur Œuvre interrompu

Et demeurent dans ces canaux comme en des Limbes!

* * * * *

Mais les cygnes royaux sentant la mort venir

Se mettront à chanter parmi ces eaux plaintives

Et leur voix presque humaine ira meurtrir les rives

D’un air de commencer plutôt que de finir...

Car dans votre agonie, ô grands oiseaux insignes,

Ce qui chante déjà c’est l’âme s’évadant

D’enfants-poètes qui vont revivre en gardant

Quelque chose de vous, les ancêtres, les cygnes!

Le règne du silence · 第 90 / 99 题