Aux vitres de notre âme apparaissent le soir
Des visages anciens demeurés dans le verre;
Leur souvenir, malgré le temps, y persévère,
Visages du passé qu’on souffre de revoir:
Fronts sans cesse pâlis; lèvres déveloutées;
Yeux couverts chaque jour d’ombres surajoutées
Et qui dans la mémoire achèvent de mourir...
Visage d’une mère ou visage de femme
Qui jadis ont vécu le plus près de notre âme.
Encor si l’on pouvait un peu les refleurir
Ces faces, dans le verre, à peine nuancées
Et voir distinctement leurs traits dans nos pensées!
Faces mortes toujours près de s’évanouir
Et sans cesse émergeant,--sitôt qu’on les oublie,--
Au fil de l’âme, en des détresses d’Ophélie
Dont les cheveux de lin ont un air de rouir...
Ah! comment essayer d’avoir un peu de joie
Quand les vitres de l’âme aimante sont de l’eau
Où reparaît sans cesse et sans cesse se noie
Un doux visage intermittent dans un halo!
X
Combien de souvenirs anciens, combien de choses
Se dédorent en nous aux limbes de l’oubli;
Le missel ne sait plus la page où fut le pli,
Le jardin ne sait plus où sont mortes les roses.
Combien de souvenirs qui sont des pastels nus,
Portraits évaporés dont se brisa le verre,
Nous étant maintenant comme des inconnus
Où la mort du couchant seule se réverbère...
Combien de souvenirs, mais si vite oubliés!
La rivière bientôt dilue en son eau triste
Le reflet balancé des heureux peupliers.
Ah! comme tout s’en va! comme rien ne persiste!
Comme tout cet amas en nous de vieux décors
Pâlement restitue au fond de la mémoire
Un peu de la féerie en gaze rose et noire;
Et comme l’air lui-même est oublieux des cors
Qui firent, dans des soirs éloignés, violence
A la virginité pensive du silence;
Mais l’air en garde à peine un souvenir rosé;
L’air est non moins guéri, non moins cicatrisé
Que de quelque blessure infime d’ariette...
Comme tout se déprend! comme tout s’émiette!