IX

Aux vitres de notre âme apparaissent le soir

Des visages anciens demeurés dans le verre;

Leur souvenir, malgré le temps, y persévère,

Visages du passé qu’on souffre de revoir:

Fronts sans cesse pâlis; lèvres déveloutées;

Yeux couverts chaque jour d’ombres surajoutées

Et qui dans la mémoire achèvent de mourir...

Visage d’une mère ou visage de femme

Qui jadis ont vécu le plus près de notre âme.

Encor si l’on pouvait un peu les refleurir

Ces faces, dans le verre, à peine nuancées

Et voir distinctement leurs traits dans nos pensées!

Faces mortes toujours près de s’évanouir

Et sans cesse émergeant,--sitôt qu’on les oublie,--

Au fil de l’âme, en des détresses d’Ophélie

Dont les cheveux de lin ont un air de rouir...

Ah! comment essayer d’avoir un peu de joie

Quand les vitres de l’âme aimante sont de l’eau

Où reparaît sans cesse et sans cesse se noie

Un doux visage intermittent dans un halo!

X

Combien de souvenirs anciens, combien de choses

Se dédorent en nous aux limbes de l’oubli;

Le missel ne sait plus la page où fut le pli,

Le jardin ne sait plus où sont mortes les roses.

Combien de souvenirs qui sont des pastels nus,

Portraits évaporés dont se brisa le verre,

Nous étant maintenant comme des inconnus

Où la mort du couchant seule se réverbère...

Combien de souvenirs, mais si vite oubliés!

La rivière bientôt dilue en son eau triste

Le reflet balancé des heureux peupliers.

Ah! comme tout s’en va! comme rien ne persiste!

Comme tout cet amas en nous de vieux décors

Pâlement restitue au fond de la mémoire

Un peu de la féerie en gaze rose et noire;

Et comme l’air lui-même est oublieux des cors

Qui firent, dans des soirs éloignés, violence

A la virginité pensive du silence;

Mais l’air en garde à peine un souvenir rosé;

L’air est non moins guéri, non moins cicatrisé

Que de quelque blessure infime d’ariette...

Comme tout se déprend! comme tout s’émiette!

Le règne du silence · 第 68 / 99 题