IV

L’eau froide se compose une allure factice

De soumission calme aux tours, au vent, au soir;

Mais elle cache en elle un vouloir subreptice

Et le cœur de son cœur est hermétique et noir.

A peine, en son dédain, garde-t-elle la trace

Des lourds chalands qui l’ont remuée un moment;

Et le visage humain demeure à la surface

S’il cherche à s’incruster dans ce miroir qui ment,

Miroir au tain bougeant qui s’éraille et dégèle.

A plus forte raison le passage d’une aile!

Et, quant aux arbres vains, dont c’est l’orgueil aussi

D’être répercutés dans l’eau qui les fait vastes,

Vite ils voient dépérir leur mirage transi.

Même le clair de lune et les étoiles chastes,

Encore que l’eau fière et triste soit leur sœur,

Ne vont pas plus avant dans cette eau qui les porte,

--Malgré leur insistance et leur air de douceur,--

Que ne va la lueur dans les yeux d’une morte!

C’est que le cœur de l’Eau, si résigné soit-il

A tout ce que la vie impérieuse inflige

Et le contraint à réfléchir dans son eau lige,

Ne garde des objets qu’un reflet volatil,

Et se conserve intact comme un cœur de Poète.

Asile impénétrable où rien n’est descendu

Des choses d’alentour dont le mirage est dû,

Mais où l’éternité du ciel seul se reflète.

V

Dans le cadre précis du bassin d’eau dormante

Où gît l’eau nostalgique et qu’un regret tourmente,

Tout est gris-doux comme la fin d’un demi-deuil.

L’eau se dilate; elle a des transparences d’œil,

Œil bénin, œil de femme où tout un ciel se rêve.

--Oh! l’émoi de descendre en cet iris profond

Et dans cette prunelle où les nuages vont!--

Mais l’ivresse de s’y rêver divin est brève

Car on se heurte vite aux si courtes parois,

Quand le cristal se brise en brusques désarrois

Et qu’un gouffre mortel, quoique exigu, succède

A tout cet infini qu’on supposait dans l’eau!

Mensonge équivalent d’un œil cher, d’un œil beau

Qu’on voudrait habiter comme une source tiède

Où l’azur sans limite irait à l’infini.

Mais le voyage aussi dans cet œil n’est qu’un leurre,

Car derrière l’iris au cristal aplani

L’amour naïf, qui plonge au fond, soudain s’épeure,

Se heurte et se fait mal à la froideur du cœur,

Dont le néant si proche est une vasque étroite.

Et dire qu’on rêvait tout un ciel en langueur

Et pour s’y dorloter des nuages de ouate.

Le règne du silence · 第 22 / 99 题