Candide apercevant un Milton, lui demanda s’il ne regardait pas cet

auteur comme un grand homme. Qui? dit Pococurante, ce barbare, qui fait

un long commentaire du premier chapitre de la Genèse, en dix livres de

vers durs? ce grossier imitateur des Grecs, qui défigure la création,

et qui, tandis que Moïse représente l’Etre éternel produisant le monde

par la parole, fait prendre un grand compas par le Messiah dans une

armoire du ciel pour tracer son ouvrage? Moi, j’estimerais celui qui a

gâté l’enfer et le diable du Tasse; qui déguise Lucifer tantôt en

crapaud, tantôt en pygmée; qui lui fait rebattre cent fois les mêmes

discours; qui le fait disputer sur la théologie; qui, en imitant

sérieusement l’invention comique des armes à feu de l’Arioste, fait

tirer le canon dans le ciel par les diables? Ni moi ni personne en

Italie n’a pu se plaire à toutes ces tristes extravagances. Le _Mariage

du Péché et de la Mort_, et les couleuvres dont le Péché accouche, font

vomir tout homme qui a le goût un peu délicat; et sa longue description

d’un hôpital n’est bonne que pour un fossoyeur. Ce poëme obscur,

bizarre, et dégoûtant, fut méprisé à sa naissance; je le traite

aujourd’hui comme il fut traité dans sa patrie par les

contemporains[4]. Au reste je dis ce que je pense, et je me soucie fort

peu que les autres pensent comme moi. Candide était affligé de ces

discours; il respectait Homère, il aimait un peu Milton. Hélas! dit-il

tout bas à Martin, j’ai bien peur que cet homme-ci n’ait un souverain

mépris pour nos poètes allemands. Il n’y aurait pas grand mal à cela,

dit Martin. Oh! quel homme supérieur! disait encore Candide entre ses

dents, quel grand génie que ce Pococurante! rien ne peut lui plaire.

[4] Voyez ce que Voltaire dit du _Paradis perdu_ de Milton, dans le

chapitre IX de l’_ Essai sur la poésie épique_, imprimé dans le tome X,

à la suite de la _Henriade_. B.

Après avoir fait ainsi la revue de tous les livres, ils descendirent

dans le jardin. Candide en loua toutes les beautés. Je ne sais rien de

si mauvais goût, dit le maître; nous n’avons ici que des colifichets:

mais je vais dès demain en faire planter un d’un dessin plus noble.

Quand les deux curieux eurent pris congé de son excellence: Or çà, dit

Candide à Martin, vous conviendrez que voilà le plus heureux de tous

les hommes, car il est au-dessus de tout ce qu’il possède. Ne

voyez-vous pas, dit Martin, qu’il est dégoûté de tout ce qu’il possède?

Platon a dit, il y a long-temps, que les meilleurs estomacs ne sont pas

ceux qui rebutent tous les aliments. Mais, dit Candide, n’y a-t-il pas

du plaisir à tout critiquer, à sentir des défauts où les autres hommes

croient voir des beautés? C’est-à-dire, reprit Martin, qu’il y a du

plaisir à n’avoir pas de plaisir? Oh bien! dit Candide, il n’y a donc

d’heureux que moi, quand je reverrai mademoiselle Cunégonde. C’est

toujours bien fait d’espérer, dit Martin.

Cependant les jours, les semaines, s’écoulaient; Cacambo ne revenait

point, et Candide était si abîmé dans sa douleur, qu’il ne fit pas même

réflexion que Paquette et frère Giroflée n’étaient pas venus seulement

le remercier.

CHAPITRE XXVI.

D’un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils

étaient.

Un soir que Candide, suivi de Martin, allait se mettre à table avec les

étrangers qui logeaient dans la même hôtellerie, un homme à visage

couleur de suie l’aborda par derrière, et, le prenant par le bras, lui

dit: Soyez prêt à partir avec nous, n’y manquez pas. Il se retourne, et

voit Cacambo. Il n’y avait que la vue de Cunégonde qui pût l’étonner et

lui plaire davantage. Il fut sur le point de devenir fou de joie. Il

embrasse son cher ami. Cunégonde est ici, sans doute? où est-elle?

Mène-moi vers elle, que je meure de joie avec elle. Cunégonde n’est

point ici, dit Cacambo, elle est à Constantinople. Ah ciel! à

Constantinople! mais fût-elle à la Chine, j’y vole, partons. Nous

partirons après souper, reprit Cacambo; je ne peux vous en dire

davantage; je suis esclave, mon maître m’attend; il faut que j’aille le

servir à table: ne dites mot, soupez, et tenez-vous prêt.

Candide, partagé entre la joie et la douleur, charmé d’avoir revu son

agent fidèle, étonné de le voir esclave, plein de l’idée de retrouver

sa maîtresse, le coeur agité, l’esprit bouleversé, se mit à table avec

Martin, qui voyait de sang froid toutes ces aventures, et avec six

étrangers, qui étaient venus passer le carnaval à Venise.

Cacambo, qui versait à boire à l’un de ces six étrangers, s’approcha de

l’oreille de son maître, sur la fin du repas, et lui dit: Sire, votre

majesté partira quand elle voudra, le vaisseau est prêt. Ayant dit ces

mots, il sortit. Les convives étonnés se regardaient sans proférer une

seule parole, lorsqu’un autre domestique s’approchant de son maître,

lui dit: Sire, la chaise de votre majesté est à Padoue, et la barque

est prête. Le maître fit un signe, et le domestique partit. Tous les

convives se regardèrent encore, et la surprise commune redoubla. Un

troisième valet s’approchant aussi d’un troisième étranger, lui dit:

Sire, croyez-moi, votre majesté ne doit pas rester ici plus long-temps,

je vais tout préparer; et aussitôt il disparut.

Candide et Martin ne doutèrent pas alors que ce ne fût une mascarade du

carnaval. Un quatrième domestique dit au quatrième maître: Votre

majesté partira quand elle voudra, et sortit comme les autres. Le

cinquième valet en dit autant au cinquième maître. Mais le sixième

valet parla différemment au sixième étranger qui était auprès de

Candide; il lui dit: Ma foi, sire, on ne veut plus faire crédit à votre

majesté ni à moi non plus, et nous pourrions bien être coffrés cette

nuit vous et moi; je vais pourvoir à mes affaires: adieu.

Tous les domestiques ayant disparu, les six étrangers, Candide, et

Martin, demeurèrent dans un profond silence. Enfin Candide le rompit:

Messieurs, dit-il, voilà une singulière plaisanterie. Pourquoi

êtes-vous tous rois? pour moi, je vous avoue que ni moi ni Martin nous

ne le sommes.

Le maître de Cacambo prit alors gravement la parole, et dit en italien:

Je ne suis point plaisant, je m’appelle Achmet III[1]; j’ai été

grand-sultan plusieurs années; je détrônai mon frère; mon neveu m’a

détrôné; on a coupé le cou à mes vizirs; j’achève ma vie dans le vieux

sérail; mon neveu le grand-sultan Mahmoud me permet de voyager

quelquefois pour ma santé; et je suis venu passer le carnaval à Venise.

[1] Achmet III, dont il est parlé dans l’_Histoire de Charles XII_ et

dans l’_Histoire de Russie sous Pierre-le-Grand_, avait été déposé en

1730; il est mort en 1736. B.

Un jeune homme qui était auprès d’Achmet parla après lui, et dit: Je

m’appelle Ivan[2]; j’ai été empereur de toutes les Russies; j’ai été

détrôné au berceau; mon père et ma mère ont été enfermés; on m’a élevé

en prison; j’ai quelquefois la permission de voyager, accompagné de

ceux qui me gardent; et je suis venu passer le carnaval à Venise.

[2] Ivan, né en 1730, détrôné la même année, emprisonné, et enfin

poignardé en 1762. B,

Le troisième dit: Je suis Charles-Édouard[3], roi d’Angleterre; mon

père m’a cédé ses droits au royaume; j’ai combattu pour les soutenir;

on a arraché le coeur à huit cents de mes partisans, et on leur en a

battu les joues; j’ai été mis en prison; je vais à Rome faire une

visite au roi mon père, détrôné ainsi que moi et mon grand-père; et je

suis venu passer le carnaval à Venise.

[3] Sur Charles-Édouard, voyez, tome XXI, le chapitre XXXV du _Précis

du Siècle de Louis XV_. B.

Le quatrième prit alors la parole et dit: Je suis roi des Polaques; le

sort de la guerre m’a privé de mes états héréditaires[4]; mon père a

éprouvé les mêmes revers; je me résigne à la Providence comme le sultan

Achmet, l’empereur Ivan, et le roi Charles-Édouard, à qui Dieu donne

une longue vie; et je suis venu passer le carnaval à Venise.

[4] Auguste, électeur de Saxe et roi de Pologne, chassé de ses états

héréditaires pendant la guerre de 1756, se réfugia en Pologne: voyez,

tome XXI, le chapitre XXXII du _Précis du Siècle de Louis XV_; il est

mort en 1763. B.

Le cinquième dit; Je suis aussi roi des Polaques[5]; j’ai perdu mon

royaume deux fois; mais la Providence m’a donné un autre état dans

lequel j’ai fait plus de bien que tous les rois des Sarmates ensemble

n’en ont jamais pu faire sur les bords de la Vistule. Je me résigne

aussi à la Providence; et je suis venu passer le carnaval à Venise.

[5] Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV: voyez, tome XXI, le

chapitre IV du _Précis du Siècle de Louis XV_; il est mort en 1763. B.

Il restait au sixième monarque à parler. Messieurs, dit-il, je ne suis

pas si grand seigneur que vous; mais enfin j’ai été roi tout comme un

autre; je suis Théodore[6]; on m’a élu roi en Corse; on m’a appelé

_Votre Majesté_, et à présent à peine m’appelle-t-on _Monsieur_; j’ai

fait frapper de la monnaie, et je ne possède pas un denier; j’ai eu

deux secrétaires d’état, et j’ai à peine un valet; je me suis vu sur un

trône, et j’ai long-temps été à Londres en prison sur la paille; j’ai

bien peur d’être traité de même ici, quoique je sois venu, comme vos

majestés, passer le carnaval à Venise.

[6] Sur le roi de Corse, Théodore, mort le 2 décembre 1756, voyez tome

XXI, le chapitre XL du _Précis du Siècle de Louis XV_. B.

Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble compassion.

Chacun d’eux donna vingt sequins au roi Théodore pour avoir des habits

et des chemises; Candide lui fit présent d’un diamant de deux mille

sequins. Quel est donc, disaient les cinq rois, cet homme qui est en

état de donner cent fois autant que chacun de nous, et qui le donne?

Etes-vous roi aussi, monsieur?—Non, messieurs, et n’en ai nulle envie.

Dans l’instant qu’on sortait de table, il arriva dans la même

hôtellerie quatre altesses sérénissimes qui avaient aussi perdu leurs

états par le sort de la guerre, et qui venaient passer le reste du

carnaval à Venise; mais Candide ne prit pas seulement garde à ces

nouveaux venus. Il n’était occupé que d’aller trouver sa chère

Cunégonde à Constantinople.

CHAPITRE XXVII.

Voyage de Candide à Constantinople.

Le fidèle Cacambo avait déjà obtenu du patron turc qui allait

reconduire le sultan Achmet à Constantinople qu’il recevrait Candide et

Martin sur son bord. L’un et l’autre s’y rendirent après s’être

prosternés devant sa misérable hautesse. Candide, chemin fesant, disait

à Martin: Voilà pourtant six rois détrônés avec qui nous avons soupé!

et encore dans ces six rois il y en a un à qui j’ai fait l’aumône.

Peut-être y a-t-il beaucoup d’autres princes plus infortunés. Pour moi,

je n’ai perdu que cent moutons, et je vole dans les bras de Cunégonde.

Mon cher Martin, encore une fois, Pangloss avait raison, tout est bien.

Je le souhaite, dit Martin. Mais, dit Candide, voilà une aventure bien

peu vraisemblable que nous avons eue à Venise. On n’avait jamais vu ni

ouï conter que six rois détrônés soupassent ensemble au cabaret. Cela

n’est pas plus extraordinaire, dit Martin, que la plupart des choses

qui nous sont arrivées. Il est très commun que des rois soient

détrônés; et à l’égard de l’honneur que nous avons eu de souper avec

eux, c’est une bagatelle qui ne mérite pas notre attention. Qu’importé

avec qui l’on soupe, pourvu qu’on fasse bonne chère?

A peine Candide fut-il dans le vaisseau, qu’il sauta au cou de son

ancien valet, de son ami Cacambo. Eh bien! lui dit-il, que fait

Cunégonde? est-elle toujours un prodige de beauté? m’aime-t-elle

toujours? comment se porte-t-elle? Tu lui as, sans doute, acheté un

palais à Constantinople?

Mon cher maître, répondit Cacambo, Cunégonde lave les écuelles sur le

bord de la Propontide, chez un prince qui a très peu d’écuelles; elle

est esclave dans la maison d’un ancien souverain, nommé Ragotski[1], à

qui le Grand-Turc donne trois écus par jour dans son asile; mais, ce

qui est bien plus triste, c’est qu’elle a perdu sa beauté, et qu’elle

est devenue horriblement laide. Ah! belle ou laide, dit Candide, je

suis honnête homme, et mon devoir est de l’aimer toujours. Mais comment

peut-elle être réduite à un état si abject avec les cinq ou six

millions que tu avais emportés? Bon, dit Cacambo, ne m’en a-t-il pas

fallu donner deux au senor don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y

Mascarenès, y Lampourdos, y Souza, gouverneur de Buénos-Ayres, pour

avoir la permission de reprendre mademoiselle Cunégonde? et un pirate

ne nous a-t-il pas bravement dépouillés de tout le reste? Ce pirate ne

nous a-t-il pas menés au cap de Matapan, à Milo, à Nicarie, à Samos, à

Petra, aux Dardanelles, à Marmara, à Scutari? Cunégonde et la vieille

servent chez ce prince dont je vous ai parlé, et moi je suis esclave du

sultan détrôné. Que d’épouvantables calamités enchaînées les unes aux

autres! dit Candide. Mais, après tout, j’ai encore quelques diamants;

je délivrerai aisément Cunégonde. C’est bien dommage qu’elle soit

devenue si laide.

[1] Voltaire a parlé de Ragotski dans le chap. XXII du _Siècle de Louis

XIV_; voyez tome XX. Ragotski est mort en 1785. B.

Ensuite, se tournant vers Martin: Que pensez-vous, dit-il, qui soit le

plus à plaindre, de l’empereur Achmet, de l’empereur Ivan, du roi

Charles-Édouard, ou de moi? Je n’en sais rien, dit Martin; il faudrait

que je fusse dans vos coeurs pour le savoir. Ah! dit Candide, si

Pangloss était ici, il le saurait, et nous l’apprendrait. Je ne sais,

dit Martin, avec quelles balances votre Pangloss aurait pu peser les

infortunes des hommes, et apprécier leurs douleurs. Tout ce que je

présume c’est qu’il y a des millions d’hommes sur la terre cent fois

plus à plaindre que le roi Charles-Édouard, l’empereur Ivan, et le

sultan Achmet. Cela pourrait bien être, dit Candide.

On arriva en peu de jours sur le canal de la mer Noire. Candide

commença par racheter Cacambo fort cher; et, sans perdre de temps, il

se jeta dans une galère, avec ses compagnons, pour aller sur le rivage

de la Propontide chercher Cunégonde, quelque laide qu’elle pût être.

Il y avait dans la chiourme deux forçats qui ramaient fort mal, et à

qui le levanti patron appliquait de temps en temps quelques coups de

nerf de boeuf sur leurs épaules nues; Candide, par un mouvement

naturel, les regarda plus attentivement que les autres galériens, et

s’approcha d’eux avec pitié. Quelques traits de leurs visages défigurés

lui parurent avoir un peu de ressemblance avec Pangloss et avec ce

malheureux jésuite, ce baron, ce frère de mademoiselle Cunégonde. Cette

idée l’émut et l’attrista. Il les considéra encore plus attentivement.

En vérité, dit-il à Cacambo, si je n’avais pas vu pendre maître

Pangloss, et si je n’avais pas eu le malheur de tuer le baron, je

croirais que ce sont eux qui rament dans cette galère.

Au nom du baron et de Pangloss les deux forçats poussèrent un grand

cri, s’arrêtèrent sur leur banc, et laissèrent tomber leurs rames. Le

levanti patron accourait sur eux, et les coups de nerf de boeuf

redoublaient. Arrêtez! arrêtez! seigneur, s’écria Candide; je vous

donnerai tant, d’argent que vous voudrez. Quoi! c’est Candide! disait

l’un des forçats; quoi! c’est Candide! disait l’autre. Est-ce un songe?

dit Candide; veille-je? suis-je dans cette galère? Est-ce là monsieur

le baron, que j’ai tué? est-ce là maître Pangloss, que j’ai vu pendre?

C’est nous-mêmes, c’est nous-mêmes, répondaient-ils. Quoi! c’est là ce

grand philosophe? disait Martin. Eh! monsieur le levanti patron, dit

Candide, combien voulez-vous d’argent pour la rançon de M. de

Thunder-ten-tronckh, un des premiers barons de l’empire, et de M.

Pangloss, le plus profond métaphysicien d’Allemagne? Chien de chrétien,

répondit le levanti patron, puisque ces deux chiens de forçats

chrétiens sont des barons et des métaphysiciens, ce qui est sans doute

une grande dignité dans leur pays, tu m’en donneras cinquante mille

sequins. Vous les aurez, monsieur; remenez-moi comme un éclair à

Constantinople, et vous serez payé sur-le-champ. Mais non, menez-moi

chez mademoiselle Cunégonde. Le levanti patron, sur la première offre

de Candide, avait déjà tourné la proue vers la ville, et il fesait

ramer plus vite qu’un oiseau ne fend les airs.

Candide embrassa cent fois le baron et Pangloss. Et comment ne vous

ai-je pas tué, mon cher baron? et mon cher Pangloss, comment êtes-vous

en vie, après avoir été pendu? et pourquoi êtes-vous tous deux aux

galères en Turquie? Est-il bien vrai que ma chère soeur soit dans ce

pays? disait le baron. Oui, répondait Cacambo. Je revois donc mon cher

Candide! s’écriait Pangloss. Candide leur présentait Martin et Cacambo.

Ils s’embrassaient tous; ils parlaient tous à-la-fois. La galère

volait, ils étaient déjà dans le port. On fit venir un Juif, à qui

Candide vendit pour cinquante mille sequins un diamant de la valeur de

cent mille, et qui lui jura par Abraham qu’il n’en pouvait donner

davantage. Il paya incontinent la rançon du baron et de Pangloss.

Celui-ci se jeta aux pieds de son libérateur, et les baigna de larmes;

l’autre le remercia par un signe de tête, et lui promit de lui rendre

cet argent à la première occasion. Mais est-il bien possible que ma

soeur soit en Turquie? disait-il. Rien n’est si possible, reprit

Cacambo, puisqu’elle écure la vaisselle chez un prince de Transylvanie.

On fit aussitôt venir deux Juifs; Candide vendit encore des diamants;

et ils repartirent tous dans une autre galère pour aller délivrer

Cunégonde.

CHAPITRE XXVIII.

Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc.

Pardon, encore une fois, dit Candide au baron; pardon, mon révérend

père, de vous avoir donné un grand coup d’épée au travers du corps.

N’en parlons plus, dit le baron; je fus un peu trop vif, je l’avoue;

mais puisque vous voulez savoir par quel hasard vous m’avez vu aux

galères, je vous dirai qu’après avoir été guéri de ma blessure par le

frère apothicaire du collège, je fus attaqué et enlevé par un parti

espagnol; on me mit en prison à Buénos-Ayres dans le temps que ma soeur

venait d’en partir. Je demandai à retourner à Rome auprès du père

général. Je fus nommé pour aller servir d’aumônier à Constantinople

auprès de monsieur l’ambassadeur de France. Il n’y avait pas huit jours

que j’étais entré en fonction, quand je trouvai sur le soir un jeune

icoglan très bien fait. Il fesait fort chaud: le jeune homme voulut se

baigner; je pris cette occasion de me baigner aussi. Je ne savais pas

que ce fût un crime capital pour un chrétien d’être trouvé tout nu avec

un jeune musulman. Un cadi me fit donner cent coups de bâton sous la

plante des pieds, et me condamna aux galères. Je ne crois pas qu’on ait

fait une plus horrible injustice. Mais je voudrais bien savoir pourquoi

ma soeur est dans la cuisine d’un souverain de Transylvanie réfugié

chez les Turcs.

Mais vous, mon cher Pangloss, dit Candide, comment se peut-il que je

vous revoie? Il est vrai, dit Pangloss, que vous m’avez vu pendre; je

devais naturellement être brûlé mais vous vous souvenez qu’il plut à

verse lorsqu’on allait me cuire: l’orage fut si violent qu’on désespéra

d’allumer le feu; je fus pendu, parcequ’on ne put mieux faire: un

chirurgien acheta mon corps, m’emporta chez lui, et me disséqua. Il me

fit d’abord une incision cruciale depuis le nombril jusqu’à la

clavicule. On ne pouvait pas avoir été plus mal pendu que je l’avais

été. L’exécuteur des hautes oeuvres de la sainte inquisition, lequel

était sous-diacre, brûlait à la vérité les gens à merveille, mais il

n’était pas accoutumé à pendre: la corde était mouillée et glissa mal,

elle fut mal nouée; enfin je respirais encore: l’incision cruciale me

fit jeter un si grand cri, que mon chirurgien tomba à la renverse; et

croyant qu’il disséquait le diable, il s’enfuit en mourant de peur, et

tomba encore sur l’escalier en fuyant. Sa femme accourut au bruit d’un

cabinet voisin: elle me vit sur la table étendu avec mon incision

cruciale; elle eut encore plus de peur que son mari, s’enfuit, et tomba

sur lui. Quand ils furent un peu revenus à eux, j’entendis la

chirurgienne qui disait au chirurgien: Mon bon, de quoi vous

avisez-vous aussi de disséquer un hérétique? ne savez-vous pas que le

diable est toujours dans le corps de ces gens-là? je vais vite chercher

un prêtre pour l’exorciser. Je frémis à ce propos, et je ramassai le

peu de forces qui me restaient pour crier: Ayez pitié de moi! Enfin le

barbier portugais s’enhardit: il recousit ma peau; sa femme même eut

soin de moi; je fus sur pied au bout de quinze jours. Le barbier me

trouva une condition, et me fit laquais d’un chevalier de Malte qui

allait à Venise: mais mon maître n’ayant pas de quoi me payer, je me

mis au service d’un marchand vénitien, et je le suivis à

Constantinople.

Un jour il me prit fantaisie d’entrer dans une mosquée; il n’y avait

qu’un vieux iman et une jeune dévote très jolie qui disait ses

patenôtres; sa gorge était toute découverte: elle avait entre ses deux

tétons un beau bouquet de tulipes, de roses, d’anémones, de renoncules,

d’hyacinthes, et d’oreilles d’ours: elle laissa tomber son bouquet; je

le ramassai, et je le lui remis avec un empressement très respectueux.

Je fus si long-temps à le lui remettre, que l’iman se mit en colère, et

voyant que j’étais chrétien, il cria à l’aide. On me mena chez le cadi,

qui me fit donner cent coups de latte sous la plante des pieds, et

m’envoya aux galères. Je fus enchaîné précisément dans la même galère

et au même banc que monsieur le baron. Il y avait dans cette galère

quatre jeunes gens de Marseille, cinq prêtres napolitains, et deux

moines de Corfou, qui nous dirent que de pareilles aventures arrivaient

tous les jours. Monsieur le baron prétendait qu’il avait essuyé une

plus grande injustice que moi: je prétendais, moi, qu’il était beaucoup

plus permis de remettre un bouquet sur la gorge d’une femme que d’être

tout nu avec un icoglan. Nous disputions sans cesse, et nous recevions

vingt coups de nerf de boeuf par jour, lorsque l’enchaînement des

événements de cet univers vous a conduit dans notre galère, et que vous

nous avez rachetés.

Eh bien! mon cher Pangloss, lui dit Candide, quand vous avez été pendu,

disséqué, roué de coups, et que vous avez ramé aux galères, avez-vous

toujours pensé que tout allait le mieux du monde? Je suis toujours de

mon premier sentiment, répondit Pangloss; car enfin je suis philosophe;

il ne me convient pas de me dédire, Leibnitz ne pouvant pas avoir tort,

et l’harmonie préétablie étant d’ailleurs la plus belle chose du monde,

aussi bien que le plein et la matière subtile.

CHAPITRE XXIX.

Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille.

Pendant que Candide, le baron, Pangloss, Martin, et Cacambo, contaient

leurs aventures, qu’ils raisonnaient sur les événements contingents ou

non contingents de cet univers, qu’ils disputaient sur les effets et

les causes, sur le mal moral et sur le mal physique, sur la liberté et

la nécessité, sur les consolations que l’on peut éprouver lorsqu’on est

aux galères en Turquie, ils abordèrent sur le rivage de la Propontide,

à la maison du prince de Transylvanie. Les premiers objets qui se

présentèrent furent Cunégonde et la vieille, qui étendaient des

serviettes sur des ficelles pour les faire sécher.

Le baron pâlit à cette vue. Le tendre amant Candide en voyant sa belle

Cunégonde rembrunie, les yeux éraillés, la gorge sèche, les joues

ridées, les bras rouges et écaillés, recula trois pas, saisi d’horreur,

et avança ensuite par bon procédé. Elle embrassa Candide et son frère:

on embrassa la vieille: Candide les racheta toutes deux.

Il y avait une petite métairie dans le voisinage; la vieille proposa à

Candide de s’en accommoder, en attendant que toute la troupe eût une

meilleure destinée. Cunégonde ne savait pas qu’elle était enlaidie,

personne ne l’en avait avertie: elle fit souvenir Candide de ses

promesses avec un ton si absolu, que le bon Candide n’osa pas la

refuser. Il signifia donc au baron qu’il allait se marier avec sa

soeur. Je ne souffrirai jamais, dit le baron, une telle bassesse de sa

part, et une telle insolence de la vôtre; cette infamie ne me sera

jamais reprochée: les enfants de ma soeur ne pourraient entrer dans les

chapitres d’Allemagne. Non, jamais ma soeur n’épousera qu’un baron de

l’empire. Cunégonde se jeta à ses pieds, et les baigna de larmes; il

fut inflexible. Maître fou, lui dit Candide, je t’ai réchappé des

galères, j’ai payé ta rançon, j’ai payé celle de ta soeur; elle lavait

ici des écuelles, elle est laide, j’ai la bonté d’en faire ma femme; et

tu prétends encore t’y opposer! je te retuerais si j’en croyais ma

colère. Tu peux me tuer encore, dit le baron, mais tu n’épouseras pas

ma soeur de mon vivant.

CHAPITRE XXX.

Conclusion.

Candide, dans le fond de son coeur, n’avait aucune envie d’épouser

Cunégonde; mais l’impertinence extrême du baron le déterminait à

conclure le mariage; et Cunégonde le pressait si vivement qu’il ne

pouvait s’en dédire. Il consulta Pangloss, Martin, et le fidèle

Cacambo. Pangloss fit un beau mémoire par lequel il prouvait que le

baron n’avait nul droit sur sa soeur, et qu’elle pouvait, selon toutes

les lois de l’empire, épouser Candide de la main gauche. Martin conclut

à jeter le baron dans la mer; Cacambo décida qu’il fallait le rendre au

levanti patron, et le remettre aux galères, après quoi on l’enverrait à

Rome au père général par le premier vaisseau. L’avis fut trouvé fort

bon; la vieille l’approuva; on n’en dit rien à sa soeur; la chose fut

exécutée pour quelque argent, et on eut le plaisir d’attraper un

jésuite, et de punir l’orgueil d’un baron allemand.

Candide, ou l'optimisme(#4650) · 第 7 / 8 段