périgourdin et d’une escouade. Voilà donc, dit-il, ces deux étrangers
suspects? Il les fait incontinent saisir, et ordonne à ses braves de
les traîner en prison. Ce n’est pas ainsi qu’on traite les voyageurs
dans Eldorado, dit Candide. Je suis plus manichéen que jamais, dit
Martin. Mais, monsieur, où nous menez-vous? dit Candide. Dans un cul de
basse-fosse, dit l’exempt.
Martin, ayant repris son sang froid, jugea que la dame qui se
prétendait Cunégonde était une friponne, monsieur l’abbé périgourdin un
fripon, qui avait abusé au plus vite de l’innocence de Candide, et
l’exempt un autre fripon dont on pouvait aisément se débarrasser.
Plutôt que de s’exposer aux procédures de la justice, Candide, éclairé
par son conseil, et d’ailleurs toujours impatient de revoir la
véritable Cunégonde, propose à l’exempt trois petits diamants d’environ
trois mille pistoles chacun. Ah! monsieur, lui dit l’homme au bâton
d’ivoire, eussiez-vous commis tous les crimes imaginables, vous êtes le
plus honnête homme du monde; trois diamants! chacun de trois mille
pistoles! Monsieur! je me ferais tuer pour vous, au lieu de vous mener
dans un cachot. On arrête tous les étrangers, mais laissez-moi faire;
j’ai un frère à Dieppe en Normandie; je vais vous y mener; et si vous
avez quelque diamant à lui donner, il aura soin de vous comme moi-même.
Et pourquoi arrête-t-on tous les étrangers? dit Candide. L’abbé
périgourdin prit alors la parole, et dit: C’est parcequ’un gueux du
pays d’Atrébatie[9] a entendu dire des sottises; cela seul lui a fait
commettre un parricide, non pas tel que celui de 1610 au mois de
mai[10], mais tel que celui de 1594 au mois de décembre[11], et tel que
plusieurs autres commis dans d’autres années et dans d’autres mois par
d’autres gueux qui avaient entendu dire des sottises.
[9] Artois. Damiens était né à Arras, capitale de l’Artois. K.
—L’attentat de Damiens est du 5 janvier 1757: voyez, tome XXI, le
chapitre XXXVII du _Précis du Siècle de Louis XV_; et tome XXII, page
339. B.
[10] Le 14 mai 1610 est le jour de l’assassinat de Henri IV par
Ravaillac: voyez tome XVIII, page 152. B.
[11] Le 27 décembre 1594, Jean Châtel, élève des jésuites, donna un
coup de couteau à Henri IV: voyez tome XVIII, page 147. B.
L’exempt alors expliqua de quoi il s’agissait. Ah! les monstres!
s’écria Candide; quoi! de telles horreurs chez un peuple qui danse et
qui chante! Ne pourrai-je sortir au plus vite de ce pays où des singes
agacent des tigres? J’ai vu des ours dans mon pays; je n’ai vu des
hommes que dans le Dorado. Au nom de Dieu, monsieur l’exempt, menez-moi
à Venise, où je dois attendre mademoiselle Cunégonde. Je ne peux vous
mener qu’en Basse-Normandie, dit le barigel[12]. Aussitôt il lui fait
ôter ses fers, dit qu’il s’est mépris, renvoie ses gens, emmène à
Dieppe Candide et Martin, et les laisse entre les mains de son frère.
Il y avait un petit vaisseau hollandais à la rade. Le Normand, à l’aide
de trois autres diamants, devenu le plus serviable des hommes, embarque
Candide et ses gens dans le vaisseau qui allait faire voile pour
Portsmouth en Angleterre. Ce n’était pas le chemin de Venise; mais
Candide croyait être délivré de l’enfer; et il comptait bien reprendre
la route de Venise à la première occasion.
[12] Chef de sbires. B.
CHAPITRE XXIII.
Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient.
Ah! Pangloss! Pangloss! Ah! Martin! Martin! Ah! ma chère Cunégonde!
qu’est-ce que ce monde-ci? disait Candide sur le vaisseau hollandais.
Quelque chose de bien fou et de bien abominable, répondait Martin.—Vous
connaissez l’Angleterre; y est-on aussi fou qu’en France? C’est une
autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont
en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada[1], et qu’elles
dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne
vaut. De vous dire précisément s’il y a plus de gens à lier dans un
pays que dans un autre, c’est ce que mes faibles lumières ne me
permettent pas; je sais seulement qu’en général les gens que nous
allons voir sont fort atrabilaires.
[1] Voyez, tome XXI, _Le précis du Siècle de Louis XV_, chapitre XXXV.
B.
En causant ainsi ils abordèrent à Portsmouth; une multitude de peuple
couvrait le rivage, et regardait attentivement un assez gros homme qui
était à genoux, les yeux bandés, sur le tillac d’un des vaisseaux de la
flotte; quatre soldats, postés vis-à-vis de cet homme, lui tirèrent
chacun trois balles dans le crâne, le plus paisiblement du monde; et
toute l’assemblée s’en retourna extrêmement satisfaite[2]. Qu’est-ce
donc que tout ceci? dit Candide; et quel démon exerce partout son
empire? Il demanda qui était ce gros homme qu’on venait de tuer en
cérémonie. C’est un amiral, lui répondit-on. Et pourquoi tuer cet
amiral? C’est, lui dit-on, parcequ’il n’a pas fait tuer assez de monde;
il a livré un combat à un amiral français, et on a trouvé qu’il n’était
pas assez près de lui. Mais, dit Candide, l’amiral français était aussi
loin de l’amiral anglais que celui-ci l’était de l’autre! Cela est
incontestable, lui répliqua-t-on; mais dans ce pays-ci il est bon de
tuer de temps en temps un amiral pour encourager les autres.
[2] L’amiral Byng. M. de Voltaire ne le connaissait pas, et fit des
efforts pour le sauver. Il n’abhorrait pas moins les atrocités
politiques que les atrocités théologiques; et il savait que Byng était
une victime que les ministres anglais sacrifiaient à l’ambition de
garder leurs places. K.—L’amiral Byng fut exécuté le 14 mars 1757:
voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du _Précis du Siècle de Louis XV_. B.
Candide fut si étourdi et si choqué de ce qu’il voyait et de ce qu’il
entendait, qu’il ne voulut pas seulement mettre pied à terre, et qu’il
fit son marché avec le patron hollandais (dût-il le voler comme celui
de Surinam), pour le conduire sans délai à Venise.
Le patron fut prêt au bout de deux jours. On côtoya la France; on passa
à la vue de Lisbonne, et Candide frémit. On entra dans le détroit et
dans la Méditerranée, enfin on aborda à Venise. Dieu soit loué! dit
Candide, en embrassant Martin; c’est ici que je reverrai la belle
Cunégonde. Je compte sur Cacambo comme sur moi-même. Tout est bien,
tout va bien, tout va le mieux qu’il soit possible.
CHAPITRE XXIV.
De Paquette, et de frère Giroflée.
Dès qu’il fut à Venise, il fit chercher Cacambo dans tous les cabarets,
dans tous les cafés, chez toutes les filles de joie, et ne le trouva
point. Il envoyait tous les jours à la découverte de tous les vaisseaux
et de toutes les barques: nulles nouvelles de Cacambo. Quoi! disait-il
à Martin, j’ai eu le temps de passer de Surinam à Bordeaux, d’aller de
Bordeaux à Paris, de Paris à Dieppe, de Dieppe à Portsmouth, de côtoyer
le Portugal et l’Espagne, de traverser toute la Méditerranée, de passer
quelques mois à Venise; et la belle Cunégonde n’est point venue! Je
n’ai rencontré au lieu d’elle qu’une drôlesse et un abbé périgourdin!
Cunégonde est morte, sans doute; je n’ai plus qu’à mourir. Ah! il
valait mieux rester dans le paradis du Dorado que de revenir dans cette
maudite Europe. Que vous avez raison, mon cher Martin! tout n’est
qu’illusion et calamité.
Il tomba dans une mélancolie noire, et ne prit aucune part à l’opéra
_alla moda_, ni aux autres divertissements du carnaval; pas une dame ne
lui donna la moindre tentation. Martin lui dit: Vous êtes bien simple,
en vérité, de vous figurer qu’un valet métis, qui a cinq ou six
millions dans ses poches, ira chercher votre maîtresse au bout du
monde, et vous l’amènera à Venise. Il la prendra pour lui, s’il la
trouve; s’il ne la trouve pas, il en prendra une autre: je vous
conseille d’oublier votre valet Cacambo et votre maîtresse Cunégonde.
Martin n’était pas consolant. La mélancolie de Candide augmenta, et
Martin ne cessait de lui prouver qu’il y avait peu de vertu et peu de
bonheur sur la terre; excepté peut-être dans Eldorado[1], où personne
ne pouvait aller.
[1] Voyez chapitre XVIII. B.
En disputant sur cette matière importante, et en attendant Cunégonde,
Candide aperçut un jeune théatin dans la place Saint-Marc, qui tenait
sous le bras une fille. Le théatin paraissait frais, potelé, vigoureux;
ses yeux étaient brillants, son air assuré, sa mine haute, sa démarche
fière. La fille était très jolie, et chantait; elle regardait
amoureusement son théatin, et de temps en temps lui pinçait ses grosses
joues. Vous m’avouerez du moins, dit Candide à Martin, que ces gens-ci
sont heureux. Je n’ai trouvé jusqu’à présent dans toute la terre
habitable, excepté dans Eldorado, que des infortunés; mais pour cette
fille et ce théatin, je gage que ce sont des créatures très heureuses.
Je gage que non, dit Martin. Il n’y a qu’à les prier à dîner, dit
Candide, et vous verrez si je me trompe.
Aussitôt il les aborde, il leur fait son compliment, et les invite à
venir à son hôtellerie manger des macaronis, des perdrix de Lombardie,
des oeufs d’esturgeon, et à boire du vin de Montepulciano, du
lacryma-christi, du chypre, et du samos. La demoiselle rougit, le
théatin accepta la partie, et la fille le suivit en regardant Candide
avec des yeux de surprise et de confusion, qui furent obscurcis de
quelques larmes. A peine fut-elle entrée dans la chambre de Candide,
qu’elle lui dit: Eh quoi! monsieur Candide ne reconnaît plus Paquette!
A ces mots Candide, qui ne l’avait pas considérée jusque-là avec
attention, parcequ’il n’était occupé que de Cunégonde, lui dit: Hélas!
ma pauvre enfant, c’est donc vous qui avez mis le docteur Pangloss dans
le bel état où je l’ai vu?
Hélas! monsieur, c’est moi-même, dit Paquette; je vois que vous êtes
instruit de tout. J’ai su les malheurs épouvantables arrivés à toute la
maison de madame la baronne et à la belle Cunégonde. Je vous jure que
ma destinée n’a guère été moins triste. J’étais fort innocente quand
vous m’avez vue. Un cordelier, qui était mon confesseur, me séduisit
aisément. Les suites en furent affreuses; je fus obligée de sortir du
château quelque temps après que M. le baron vous eut renvoyé à grands
coups de pied dans le derrière. Si un fameux médecin n’avait pas pris
pitié de moi, j’étais morte. Je fus quelque temps par reconnaissance la
maîtresse de ce médecin. Sa femme, qui était jalouse à la rage, me
battait tous les jours impitoyablement; c’était une furie. Ce médecin
était le plus laid de tous les hommes, et moi la plus malheureuse de
toutes les créatures d’être battue continuellement pour un homme que je
n’aimais pas. Vous savez, monsieur, combien il est dangereux pour une
femme acariâtre d’être l’épouse d’un médecin. Celui-ci, outré des
procédés de sa femme, lui donna un jour, pour la guérir d’un petit
rhume, une médecine si efficace, qu’elle en mourut en deux heures de
temps dans des convulsions horribles. Les parents de madame intentèrent
à monsieur un procès criminel; il prit la fuite, et moi je fus mise en
prison. Mon innocence ne m’aurait pas sauvée, si je n’avais été un peu
jolie. Le juge m’élargit à condition qu’il succéderait au médecin. Je
fus bientôt supplantée par une rivale, chassée sans récompense, et
obligée de continuer ce métier abominable qui vous paraît si plaisant à
vous autres hommes, et qui n’est pour nous qu’un abîme de misère.
J’allai exercer la profession à Venise. Ah! monsieur, si vous pouviez
vous imaginer ce que c’est que d’être obligée de caresser
indifféremment un vieux marchand, un avocat, un moine, un gondolier, un
abbé; d’être exposée à toutes les insultes, à toutes les avanies;
d’être souvent réduite à emprunter une jupe pour aller se la faire
lever par un homme dégoûtant; d’être volée par l’un de ce qu’on a gagné
avec l’autre; d’être rançonnée par les officiers de justice, et de
n’avoir en perspective qu’une vieillesse affreuse, un hôpital, et un
fumier, vous concluriez que je suis une des plus malheureuses créatures
du monde.
Paquette ouvrait ainsi son coeur au bon Candide, dans un cabinet, en
présence de Martin, qui disait à Candide: Vous voyez que j’ai déjà
gagné la moitié de la gageure.
Frère Giroflée était resté dans la salle à manger, et buvait un coup en
attendant le dîner. Mais, dit Candide à Paquette, vous aviez l’air si
gai, si content, quand je vous ai rencontrée; vous chantiez, vous
caressiez le théatin avec une complaisance naturelle; vous m’avez paru
aussi heureuse que vous prétendez être infortunée. Ah! monsieur,
répondit Paquette, c’est encore là une des misères du métier. J’ai été
hier volée et battue par un officier, et il faut aujourd’hui que je
paraisse de bonne humeur pour plaire à un moine.
Candide n’en voulut pas davantage; il avoua que Martin avait raison. On
se mit à table avec Paquette et le théatin; le repas fut assez amusant,
et sur la fin on se parla avec quelque confiance. Mon père, dit Candide
au moine, vous me paraissez jouir d’une destinée que tout le monde doit
envier; la fleur de la santé brille sur votre visage, votre physionomie
annonce le bonheur; vous avez une très jolie fille pour votre
récréation, et vous paraissez très content de votre état de théatin.
Ma foi, monsieur, dit frère Giroflée, je voudrais que tous les théatins
fussent au fond de la mer. J’ai été tenté cent fois de mettre le feu au
couvent, et d’aller me faire turc. Mes parents me forcèrent, à l’âge de
quinze ans, d’endosser cette détestable robe, pour laisser plus de
fortune à un maudit frère aîné, que Dieu confonde! La jalousie, la
discorde, la rage, habitent dans le couvent. Il est vrai que j’ai
prêché quelques mauvais sermons qui m’ont valu un peu d’argent dont le
prieur me vole la moitié; le reste me sert à entretenir des filles:
mais quand je rentre le soir dans le monastère, je suis prêt à me
casser la tête contre les murs du dortoir; et tous mes confrères sont
dans le même cas.
Martin se tournant vers Candide avec son sang froid ordinaire: Eh bien!
lui dit-il, n’ai-je pas gagné la gageure tout entière? Candide donna
deux mille piastres à Paquette, et mille piastres à frère Giroflée. Je
vous réponds, dit-il, qu’avec cela ils seront heureux. Je n’en crois
rien du tout, dit Martin; vous les rendrez peut-être avec ces piastres
beaucoup plus malheureux encore. Il en sera ce qui pourra, dit Candide:
mais une chose me console, je vois qu’on retrouve souvent les gens
qu’on ne croyait jamais retrouver; il se pourra bien faire qu’ayant
rencontré mon mouton rouge et Paquette, je rencontre aussi Cunégonde.
Je souhaite, dit Martin, qu’elle fasse un jour votre bonheur; mais
c’est de quoi je doute fort. Vous êtes bien dur, dit Candide. C’est que
j’ai vécu, dit Martin. Mais regardez ces gondoliers, dit Candide: ne
chantent-ils pas sans cesse? Vous ne les voyez pas dans leur ménage,
avec leurs femmes et leurs marmots d’enfants, dit Martin. Le doge a ses
chagrins, les gondoliers ont les leurs. Il est vrai qu’à tout prendre
le sort d’un gondolier est préférable à celui d’un doge; mais je crois
la différence si médiocre, que cela ne vaut pas la peine d’être
examiné.
On parle, dit Candide, du sénateur Pococurante, qui demeure dans ce
beau palais sur la Brenta, et qui reçoit assez bien les étrangers. On
prétend que c’est un homme qui n’a jamais eu de chagrin. Je voudrais
voir une espèce si rare, dit Martin. Candide aussitôt fit demander au
seigneur Pococurante la permission de venir le voir le lendemain.
CHAPITRE XXV.
Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien.
Candide et Martin allèrent en gondole sur la Brenta, et arrivèrent au
palais du noble Pococurante. Les jardins étaient bien entendus, et
ornés de belles statues de marbre; le palais d’une belle architecture.
Le maître du logis, homme de soixante ans, fort riche, reçut très
poliment les deux curieux, mais avec très peu d’empressement, ce qui
déconcerta Candide, et ne déplut point à Martin.
D’abord deux filles jolies et proprement mises servirent du chocolat,
qu’elles firent très bien mousser. Candide ne put s’empêcher de les
louer sur leur beauté, sur leur bonne grâce, et sur leur adresse. Ce
sont d’assez bonnes créatures, dit le sénateur Pococurante; je les fais
quelquefois coucher dans mon lit; car je suis bien las des dames de la
ville, de leurs coquetteries, de leurs jalousies, de leurs querelles,
de leurs humeurs, de leurs petitesses, de leur orgueil, de leurs
sottises, et des sonnets qu’il faut faire ou commander pour elles;
mais, après tout, ces deux filles commencent fort à m’ennuyer.
Candide, après le déjeuner, se promenant dans une longue galerie, fut
surpris de la beauté des tableaux. Il demanda de quel maître étaient
les deux premiers. Ils sont de Raphaël, dit le sénateur; je les achetai
fort cher par vanité, il y a quelques années; on dit que c’est ce qu’il
y a de plus beau en Italie, mais ils ne me plaisent point du tout: la
couleur en est très rembrunie, les figures ne sont pas assez arrondies,
et ne sortent point assez; les draperies ne ressemblent en rien à une
étoffe: en un mot, quoi qu’on en dise, je ne trouve point là une
imitation vraie de la nature. Je n’aimerai un tableau que quand je
croirai voir la nature elle-même: il n’y en a point de cette espèce.
J’ai beaucoup de tableaux, mais je ne les regarde plus.
Pococurante, en attendant le dîner, se fit donner un concerto. Candide
trouva la musique délicieuse. Ce bruit, dit Pococurante, peut amuser
une demi-heure; mais s’il dure plus long-temps, il fatigue tout le
monde, quoique personne n’ose l’avouer. La musique aujourd’hui n’est
plus que l’art d’exécuter des choses difficiles, et ce qui n’est que
difficile ne plaît point à la longue.
J’aimerais peut être mieux l’opéra, si on n’avait pas trouvé le secret
d’en faire un monstre qui me révolte. Ira voir qui voudra de mauvaises
tragédies en musique, où les scènes ne sont faites que pour amener très
mal à propos deux ou trois chansons ridicules qui font valoir le gosier
d’une actrice; se pâmera de plaisir qui voudra ou qui pourra, en voyant
un châtré fredonner le rôle de César et de Caton, et se promener d’un
air gauche sur des planches: pour moi, il y a long-temps que j’ai
renoncé à ces pauvretés qui font aujourd’hui la gloire de l’Italie, et
que des souverains paient si chèrement. Candide disputa un peu, mais
avec discrétion. Martin fut entièrement de l’avis du sénateur.
On se mit à table; et, après un excellent dîner, on entra dans la
bibliothèque. Candide, en voyant un Homère magnifiquement relié, loua
l’illustrissime sur son bon goût. Voilà, dit-il, un livre qui fesait
les délices du grand Pangloss, le meilleur philosophe de l’Allemagne.
Il ne fait pas les miennes, dit froidement Pococurante: on me fit
accroire autrefois que j’avais du plaisir en le lisant; mais cette
répétition continuelle de combats qui se ressemblent tous, ces dieux
qui agissent toujours pour ne rien faire de décisif, cette Hélène qui
est le sujet de la guerre, et qui à peine est une actrice de la pièce;
cette Troie qu’on assiège et qu’on ne prend point; tout cela me causait
le plus mortel ennui. J’ai demandé quelquefois à des savants s’ils
s’ennuyaient autant que moi à cette lecture: tous les gens sincères
m’ont avoué que le livre leur tombait des mains, mais qu’il fallait
toujours l’avoir dans sa bibliothèque, comme un monument de
l’antiquité, et comme ces médailles rouillées qui ne peuvent être de
commerce.
Votre excellence ne pense pas ainsi de Virgile? dit Candide. Je
conviens, dit Pococurante, que le second, le quatrième, et le sixième
livre de son Énéide, sont excellents; mais pour son pieux Énée, et le
fort Cloanthe, et l’ami Achates, et le petit Ascanius, et l’imbécile
roi Latinus, et la bourgeoise Amata, et l’insipide Lavinia, je ne crois
pas qu’il y ait rien de si froid et de plus désagréable. J’aime mieux
le Tasse et les contes à dormir debout de l’Arioste.
Oserais-je vous demander, monsieur, dit Candide, si vous n’avez pas un
grand plaisir à lire Horace? Il y a des maximes, dit Pococurante, dont
un homme du monde peut faire son profit, et qui, étant resserrées dans
des vers énergiques, se gravent plus aisément dans la mémoire: mais je
me soucie fort peu de son voyage à Brindes, et de sa description d’un
mauvais dîner, et de la querelle de crocheteurs entre je ne sais quel
Pupilus[1] dont les paroles, dit-il, _étaient pleines de pus_, et un
autre dont les paroles _étaient du vinaigre_[2]. Je n’ai lu qu’avec un
extrême dégoût ses vers grossiers contre des vieilles et contre des
sorcières; et je ne vois pas quel mérite il peut y avoir à dire à son
ami Mecenas que, s’il est mis par lui au rang des poètes lyriques, il
frappera les astres de son front sublime[3]. Les sots admirent tout
dans un auteur estimé. Je ne lis que pour moi; je n’aime que ce qui est
à mon usage. Candide, qui avait été élevé à ne jamais juger de rien par
lui-même, était fort étonné de ce qu’il entendait; et Martin trouvait
la façon de penser de Pococurante assez raisonnable.
[1] Ce n’est pas Pupilus, mais Rupilius, que nomme Horace, livre Ier,
satire VII, vers I:
Rupili pus atque venenum. B.
[2] _Italo perfusus aceto_, dit Horace, dans la même pièce, vers 32. B.
[3] Horace, odes, I, I. B.
Oh! voici un Cicéron, dit Candide: pour ce grand homme-là, je pense que
vous ne vous lassez point de le lire. Je ne le lis jamais, répondit le
Vénitien. Que m’importe qu’il ait plaidé pour Rabirius ou pour
Cluentius? J’ai bien assez des procès que je juge; je me serais mieux
accommodé de ses oeuvres philosophiques; mais quand j’ai vu qu’il
doutait de tout, j’ai conclu que j’en savais autant que lui, et que je
n’avais besoin de personne pour être ignorant.
Ah! voilà quatre-vingts volumes de recueils d’une académie des
sciences, s’écria Martin; il se peut qu’il y ait là du bon. Il y en
aurait, dit Pococurante, si un seul des auteurs de ces fatras avait
inventé seulement l’art de faire des épingles; mais il n’y a dans tous
ces livres que de vains systèmes, et pas une seule chose utile.
Que de pièces de théâtre je vois là, dit Candide, en italien, en
espagnol, en français! Oui, dit le sénateur, il y en a trois mille, et
pas trois douzaines de bonnes. Pour ces recueils de sermons, qui tous
ensemble ne valent pas une page de Sénèque, et tous ces gros volumes de
théologie, vous pensez bien que je ne les ouvre jamais, ni moi, ni
personne.
Martin aperçut des rayons chargés de livres anglais. Je crois, dit-il,
qu’un républicain doit se plaire à la plupart de ces ouvrages écrits si
librement. Oui, répondit Pococurante, il est beau d’écrire ce qu’on
pense; c’est le privilège de l’homme. Dans toute notre Italie, on
n’écrit que ce qu’on ne pense pas; ceux qui habitent la patrie des
Césars et des Antonins n’osent avoir une idée sans la permission d’un
jacobin. Je serais content de la liberté qui inspire les génies
anglais, si la passion et l’esprit de parti ne corrompaient pas tout ce
que cette précieuse liberté a d’estimable.