Voici un genre d'amusement qui demande une certaine habitude de la
versification et qui exerce l'esprit plus qu'aucun de ceux que nous
avons vus jusqu'à présent. On donne à quelqu'un des mots bizarres,
rimant ensemble, et il faut que chacun de ces mots s'ajuste au bout d'un
vers sans que le sens soit trop tourmenté. Quelques exemples vaudront
mieux que notre définition, et nous allons les prendre chez des auteurs
du dix-septième siècle, temps où les bouts-rimés étaient fort à la mode.
Celui-ci, qui est de Molière, fut composé à la demande du prince de
Conti, qui en avait sans doute donné les mots difficiles:
Que vous m'embarrassez avec votre _grenouille_,
Qui traîne à ses talons le doux nom d' _hypocras_!
Je hais des bouts-rimés le puéril _fatras_,
Et tiens qu'il vaudrait mieux filer une _quenouille_.
La gloire du bel air n'a rien qui me _chatouille_;
Vous m'assommez l'esprit, avec un gros _plâtras_,
Et je tiens heureux ceux qui sont morts à _Coutras_,
Voyant tout le papier qu'en sonnets on _barbouille_.
M'accable de rechef la haine du _cagot_,
Plus méchant mille fois que n'est un vieux _magot_,
Plutôt qu'un bout-rimé me fasse entrer en _danse_.
Je vous le chante clair, comme un _chardonneret_.
Au bout de l'univers je fuis dans une _manse_;
Adieu, grand prince, adieu; tenez-vous _guilleret_.
Si on relit les mots donnés, on verra qu'il était difficile de remplir
des bouts-rimés avec plus de bonheur; mais il semble que Molière
lui-même ait trouvé sa tâche pénible, et il est vrai qu'il faut
s'exercer assez longtemps pour parvenir à bien y réussir. Parmi ces
curiosités littéraires, nous pouvons encore donner un sonnet que cite
Ménage et qui est peut-être le chef-d'oeuvre du genre.
«En 1683, une jeune demoiselle qui sera ici nommée Iris, pleurait à
chaudes larmes un beau chat qu'on lui avait dérobé. Pour l'en consoler,
on s'avisa de lui adresser un sonnet dont les rimes n'étaient composées
que de noms de villes et de provinces.» L'invention était nouvelle; mais
quoique la difficulté fût, ce semble, capable de faire quitter la plume
aux plus hardis, il parut néanmoins que l'auteur du sonnet qui suit
l'avait heureusement ou surmontée ou éludée:
Iris, aimable Iris, honneur de la _Bourgogne_,
Vous pleurez votre chat plus que nous _Philipsbourg_[18].
Et fussiez-vous, je pense, au fond de la _Gascogne_.
On entendrait de là vos cris jusqu'à _Fribourg_.
La peau fut à vos yeux fourrure de _Pologne_[19];
On eût chassé pour lui Titi[20] de _Luxembourg_[21].
Il faisait l'ornement d'un couvent de _Cologne_.
Mais quoi, l'on vous l'a pris? On a bien pris _Strasbourg_[22].
D'aller pour une perte, Iris, comme la _Sienne_[23],
Se percer fortement la gorge d'une _Vienne_[24],
Il faudrait que l'on eût la cervelle à l' _Anvers_[25],
Chez moi le plus beau chat, je vous le dis, ma _Bonne_[26],
Vaut moins que ne vaudrait une orange à _Narbonne_,
Et qu'un verre commun ne se vend à _Nevers_.
Voilà bien des connaissances dépensées en bouts-rimés. On rapporte
l'origine de ce jeu d'esprit à Dulot, poëte médiocre, qui vivait au
dix-septième siècle. Ce poëte s'était plaint d'avoir perdu 300 sonnets,
dont il avait par avance fait les rimes; cette manière de procéder parut
si singulière, qu'on imagina d'en faire l'essai par forme de
passe-temps. C'est aussi comme simple passe-temps que nous conseillons
ce jeu d'esprit à nos jeunes filles.
[Note 18: Place importante que nous perdîmes en 1676.]
[Note 19: La Pologne fournit des fourrures.]
[Note 20: Titi est le nom d'un chien de Mademoiselle d'Orléans, sur la
mort duquel l'abbé Cotin fit un madrigal.]
[Note 21: Luxembourg ici est le palais qu'habitait Mademoiselle
d'Orléans.]
[Note 22: Strasbourg s'était rendu au roi (Louis XIV) en septembre
1681.]
[Note 23: Pronom féminin mis à la place de Sienne, ville de Toscane.]
[Note 24: Lame d'épée ainsi nommée, de Vienne en Dauphiné, où elles
étaient excellentes.]
[Note 25: Allusion d'Anvers à envers.]
[Note 26: Allusion de bonne, adjectif féminin, à Bonne, non commun à
plusieurs villes.]