Près d'un bois, le soir à l'écart,
Dans une superbe prairie,
Des lapins s'amusaient sur l'herbette fleurie
A jouer au colin-maillard.
Des lapins! direz-vous; la chose est impossible!
Rien n'est plus vrai pourtant: une feuille flexible
Sur les yeux de l'un d'eux en bandeau s'appliquait,
Et puis sous le cou se nouait;
Un instant en faisait l'affaire.
Celui que le bandeau privait de la lumière
Se plaçait au milieu; les autres alentour
Riaient, sautaient, faisaient merveilles,
S'éloignaient, venaient tour à tour
Tirer sa queue ou ses oreilles.
Le pauvre aveugle alors, se retournant soudain,
Sans craindre pot au noir jette au hasard la patte
Mais la troupe échappe à la hâte,
Il ne prend que du vent: il se tourmente en vain;
Il y sera jusqu'à demain.
. . . . . . . . . .
A cette gracieuse description que nous empruntons encore à Florian,
ajoutons quelques détails qui manquent à son récit.
Au moment où l'on a bandé les yeux du _colin-maillard_, on le fait
tourner deux ou trois fois sur lui-même, afin de le désorienter.
L'exclamation _gare au pot au noir!_ est un avertissement que l'on donne
à l'aveugle quand il risque de se heurter contre quelque chose. On peut
également crier _casse-cou!_
Voici l'origine de ce jeu. Jean-Colin (ou Nicolas) Maillard était un
guerrier fameux du pays de Liége. Il avait pris le nom de Maillard,
parce que dans les combats il s'armait habituellement d'un maillet dont
il se servait en fort et vigoureux champion. Ses exploits lui méritèrent
l'honneur d'être fait chevalier en 999 par Robert, roi de France. Dans
la dernière bataille qu'il livra à un comte de Louvain, il eut les yeux
crevés; mais, guidé par ses écuyers, il ne cessa pas de se battre tant
que dura l'affaire qui était engagée. On assure que c'est à la suite de
cet événement que nos aïeux, il y a plus de huit siècles, inventèrent le
jeu de _colin-maillard_.
Colin-maillard assis à la baguette. Il y a deux manières de le jouer.
Dans l'une, la jeune fille qui a les yeux bandés est assise au milieu de
la chambre, et elle tient le bout d'un bâton que chacune des autres
vient saisir par l'autre bout en faisant quelque bruit, soit un petit
cri, soit un éclat de rire ou un miaulement, en déguisant sa voix pour
n'être pas reconnue. Le _colin-maillard_ nomme chaque fois une personne,
et, s'il a deviné, il cède la place à celle qui s'est trahie. L'autre
manière ne diffère qu'en ce que le _colin-maillard_ seul est debout; les
autres sont assis. Il tient également un bâton ou un mouchoir et en
dirige le bout vers les joueurs assis en inventant de petits cris
bizarres. Celui qu'il touche est obligé de saisir le bâton et de répéter
les bruits comme nous l'avons expliqué plus haut. On joue un autre
colin-maillard, où celui qui a les yeux bandés doit s'asseoir sur un des
joueurs, et le nommer sans le toucher; mais, outre que ce jeu est assez
peu convenable, il n'offre aussi que peu d'intérêt.
Colin-maillard à la silhouette. On ne peut y jouer qu'à la lumière. On
place quelqu'un dans l'enfoncement d'une fenêtre. On tire le rideau
devant lui, et on le tend comme si on voulait faire voir la lanterne
magique. A une certaine distance du rideau, on met une table et toutes
les lumières dessus. Chacun passe à son tour entre le rideau et la
table, en faisant des gestes ou des grimaces qui le rendent
méconnaissable. On s'affuble aussi de vêtements d'emprunt, de manière à
changer toute son apparence, et il faut que la personne qui est derrière
le rideau devine quelle est celle qui a passé[5].
[Note 5: On appelle _silhouette_ ces figures que l'on découpe en papier,
en copiant le profil de l'ombre d'une personne, et qui furent très à la
mode sous le règne de Louis XV. Ce talent de découper s'est à peu près
perdu; mais nos jeunes filles peuvent essayer de le retrouver, si elles
ont un peu l'habitude du dessin. Ce procédé reçut son nom de M.
Silhouette, contrôleur général, non parce qu'il en fut l'inventeur, mais
parce qu'une sorte de célébrité s'était attachée à lui pour avoir créé
un système financier qui eut d'abord des résultats avantageux pour le
pays, et plus tard, des conséquences funestes.]