Dosia dormit tout d'une traite; madame Zaptine eut le cauchemar et
Platon ne dormit pas du tout. Le soleil de juin, qui se lève de bonne
heure, le trouva assis sur son lit, les yeux ouverts, brisé par une nuit
d'insomnie. Ce qu'il avait pensé, souffert résolu cette nuit-là eût
suffi pour remplir la vie d'un de ces hommes paisibles qui vont du
berceau à la tombe sans avoir connu d'autre souci qu'une heure de retard
ou la corvée d'un travail supplémentaire.
Las de son immobilité, il s'habilla et descendit doucement au jardin.
Quatre heures sonnaient comme il passait devant le coucou de la salle à
manger. Il enjamba deux ou trois domestiques assoupis sur des nattes
dans les corridors, suivant la coutume russe immémoriale, ouvrit la
porte, fermée patriarcalement d'un simple loquet, et se trouva sur le
perron. Sous ses pieds, l'escalier casse-cou descendait vers la pelouse;
il s'y aventura, le descendit sans encombre et se mit à parcourir le
gazon à grands pas.
Tout était humide de rosée; le soleil envoyait des lames d'or à travers
les rameaux et dessinait sur le sable des allées les masses capricieuses
du feuillage. L'orchestre entier des oiseaux chantait l'aubade à plein
gosier; le bétail, déjà réuni dans les pâturages, donnait de la voix
dans le lointain comme une basse continue; parfois une vache laitière,
retenue à l'écurie pour les besoins de la journée, répondait à cet appel
par un mugissement sourd. Une abeille, éveillée de bon matin frôla la
joue de Platon et s'enfonça près de lui dans une grappe d'acacia
jaune... Mais le jeune homme n'avait guère souci des séductions d'une
matinée de printemps! Dans la feuillée lointaine, le coucou venait de
répéter dix-huit fois son appel mélancolique: la superstition veut que
le nombre des appels du coucou, quand on l'interroge, soit le même que
celui des années destinées à l'être auquel on a songé; Dosia ne quittait
pas les pensées du jeune officier;--et, bien qu'il ne fut pas
superstitieux, il sentit son coeur se serrer d'une nouvelle angoisse.
Devait-elle mourir à dix-huit ans?
Peut-être en ce moment même Dosia se débattait-elle sous l'étreinte de
la maladie? Peut-être la mort qu'elle avait appelée la veille
planait-elle à son chevet?--Et si elle n'aimait pas la vie "trop
difficile", comme elle l'avait dit, Platon n'en était-il pas la cause?
N'était-ce pas lui dont le rigorisme outré, la pédante sagesse avaient
attristé ce jeune coeur, jadis débordant de joie et de vie? Qu'avait-il
besoin d'exiger d'elle une perfection irréalisable?
--Si elle meurt, se dit-il que ferai-je? que sera ma vie! Quels remords!
et quels regrets!
Ses pas l'avaient conduit au petit pavillon moisi. Il s'assit sur le
banc et regarda la charmille où, la veille, Dosia lui était apparue.
--Comment, se dit-il, n'ai-je pas compris alors qu'elle ne tenait pas à
la vie? Comment dans ce regard navré n'ai-je pas lu la fatigue de la
lutte incessante?
Il resta longtemps à cette place; la rivière brillait non loin d'un bleu
froid; il sentit passer sur lui le frisson de l'onde glacée tel qu'il
avait dû passer la veille sur Dosia pendant qu'elle entrait si
courageusement dans l'eau.
Il s'accabla de reproches, tut en continuant à marcher au hasard pendant
longtemps. Lassé enfin, il rentra, se jeta sur son lit et s'endormit.
Il se réveilla à huit heures. Un bruit de ruche remplissait la maison
sonore, entièrement construite en bois de sapin. Il se hâte de descendre
dans la salle à manger où madame Zaptine préparait le café elle-même en
l'honneur de ses hôtes.
--Eh bien? madame, dit-il, prenant à peine le temps de leur souhaiter le
bonjour, comment va Do... mademoiselle Théodosie?
--Mademoiselle Théodosie est là, répondit la voix légèrement enrouée de
la jeune fille; je me chauffe au soleil sur le balcon, monsieur Platon.
En trois enjambées il franchit la distance qui le séparait de la porte
et se trouva en présence de Dosia. Vêtue de laine blanche, elle s'était
pelotonnée dans un grand fauteuil; une ombrelle doublée de rose
protégeait sa jolie tête un peu pâle contre les rayons du soleil déjà
brûlant.
--Vous ne ressentez aucun mal? dit Platon d'une voix aussi rauque que
s'il avait subi l'immersion de la veille. Il n'osait avancer la main
vers celle de la jeune fille.
--Je n'ai rien du tout! j'ai dormi comme un loir! Il n'est rien de tel
qu'in bain froid pour faire dormir!
--Mais à cette époque de l'année...
--Dans quinze jours, tout le monde se baignera par partie de plaisir!
J'ai un peu devancé l'usage, voilà tout! Il n'y a pas là de quoi
fouetter le plus petit chat.
Elle se tut et baissa les yeux. Il la regardait comme on regarde un
trésor perdu et retrouvé soudain.
--Avez-vous pris votre café? dit-elle pour rompre le silence qui se
prolongeait.
--Non!
--Faites-vous apporter votre tasse ici, nous déjeunerons ensemble.
Platon obéit. L'instant d'après un petit domestique apportait un
guéridon avec le plateau du déjeuner.
La cordialité vient en mangeant. Si cette vérité n'est pas proverbe,
elle mérite de le devenir; mieux que tout le reste, le pain et le sel de
l'hospitalité établissent promptement la communauté des impressions.
Aussi Dosia se mit-elle bientôt à jaser comme autrefois. De temps en
temps une ombre passait devant ses yeux, mais elle la chassait d'un
geste enfantin, comme on écarte le sommeil en se frottant les paupières.
Quand les tasses furent vides, Dosia émietta sur le balcon le pin qui
lui était resté, et les oiseaux arrivèrent de toutes parts pour profiter
de cette aubaine.
--Ils me connaissent, dit Dosia en se laissant retomber dans son
fauteuil d'un air heureux et fatigué; ils m'aiment bien.
Elle ferma les yeux sur cette parole. Ses cils noirs portaient une ombre
foncée sur ses joues pâles, déjà précédemment amaigries. Platon éprouva
un vague sentiment d'effroi.
Le petit domestique vint chercher le plateau. Mourief, puis Sophie
s'approchèrent tour à tour de Dosia pour prendre de ses nouvelles.
Sophie alla rejoindre la famille dans la salle à manger et ferma
doucement la porte du balcon...
Platon était seul avec la jeune fille.
--Dosia! dit-il après un moment d'hésitation.
Elle ouvrit les yeux qu'elle avait refermés, et un flot de sang lui
monta au visage.
--Dosia! reprit le jeune homme, j'été très dur avec vous... je vous prie
de me le pardonner.
Elle étendit sa main comme pour l'empêcher de parler; il prit cette main
glacée et la garda dans la sienne.
--J'avais dans l'esprit, continua-t-il, un idéal de perfection
chimérique; je voulais vous obliger à lui devenue semblable... J'ai eu
tort: toute créature a ses instincts, ses sentiments, ses impressions
qui lui sont propres et qui lui font une originalité;--vous ne pouviez
pas...
--Etre pareille à Sophie? interrompit Dosia avec un soupir. Oh! non!
Elle retira sa main que Platon essayait timidement de retenir, poussa un
second soupir et détourna les yeux.
--Telle que vous êtes, Dosia reprit Platon, vous êtes bonne et
charmante; vous méritez l'estime et l'affection de tous... et vous
l'avez.
Un regard interrogateur, habitude de malice ou de coquetterie, glissa
entre les paupières de la jeune fille, puis retomba. Elle rougit.
--Je tines plus à l'estime de quelques-uns, dit-elle, qu'à l'estime de
tous.
--L'un n'empêche pas l'autre, dit Platon. Vous m'avez inspiré un
sentiment profond, que j'ignorais avant vous et qui changera ma vie....
Il s'interrompit ému: ses yeux, fixés sur le visage de la jeune fille,
en avaient dit plus long que ses paroles. Elle se souleva brusquement
dans son fauteuil et s'assit toute droite.
--J'ai honte, dit-elle d'une voix basse, mais ferme, j'ai grande honte,
monsieur Platon, d'avoir volé une estime que je ne mérite pas. Vous
m'aimez pour ma sincérité, pour ma franchise,--car d'autres qualités, je
ne m'en vois guère! Et bien, cela aussi est de ma part hypocrisie et
mensonge. J'aurais dû vous le dire il y a longtemps, mais vous étiez
parfois sévère; je me disais: A quoi bon parler de toi à quelqu'un pour
qui tu n'es rien?... J'avais tort, je le vois aujourd'hui.
Platon l'écoutais indécis. Une lueur de joie indicible filtrait dans son
âme, mais il n'osait y croire.
--Vous venez, reprit-elle, de parler de sentiments qui changeront votre
vie. Avant qu'il soit trop tard, avant que ces sentiments fassent votre
chagrin comme ils ont fait...
Elle se mordit la lèvre, pâlit puis reprit:
--Je dois vous dire que je ne suis pas ce que vous croyez. L'an dernier,
à pareille époque, lasse de la contrainte dans laquelle j'étais tenue
ici, j'ai fait une folie qui me coûtera le bonheur de ma vie... Dans un
moment d'exaspération, j'ai prié mon cousin Pierre de m'enlever. Il se
m'aimait pas. Je crois bien que le le savais, même alors; mais j'avais
menacé... peu importe le moyen que j'employai; d'ailleurs j'étais
résolue à tout. Il consentit et m'emmena. Mais nous n'avions pas fait
quatre verstes que j'avais compris ma faute. Personne n'en avait
connaissance, je la regrettais, mon cousin voulut bien me ramener ici,
sans me faire les reproches que j'avais mérités. Après cela, monsieur,
après une faute qui n'a fait tort qu'à moi, puisque Pierre est innocent,
je ne suis plus digne de votre estime... pardonnez moi de l'avoir
usurpée si longtemps.
Elle se tut, deux grosses larmes roulèrent silencieusement sur la laine
blanche de son peignoir. Elle voulut se contraindre, mais elle n'en eut
pas la force; ses sanglots éclatèrent douloureux, brisés comme ceux
d'une créature désespérée, pour qui la vie n'a plus de ressources, et
elle cacha son visage contre le dossier du fauteuil.
--Dosia, dit la voix de Platon, si près qu'elle tressaillit: Dosia vous
êtes un ange... Je le savais!
Elle frémit de la tête aux pieds.
--Vous le saviez! Et vous m'aimiez un peu tout de même?
--Non, je ne vous aimais pas,--pas assez du moins,--pas comme je vous
aime à présent. Je me demandais si vous auriez assez de confiance en moi
pour parler...
--J'ai voulu le faire cent fois, mais vous étiez si sévère, vous aviez
si peu l'air de vous intéresser à moi... j'avais si grand'peur de vous!
--Maintenant, fit Dosia en souriant--ce sourire dans ses yeux mouillés
lui donnait une grâce idéale,--j'ai encore un peu peur de vous, mais pas
tant! Est-ce que vous m'estimez vraiment? Ah! j'ai bien souffert de
cette estime que je croyais volée!
--Oui, je vous estime quelque peu, répondit Platon en souriant aussi.
Vous êtes comme Bayard: vous avez sauvé votre semblable.
--Oh! quelle vétille! s'écria Dosia.
--Je n'en ai pas fait autant! mais comme je suis plus sage que vous,
cela rétablit un peu la parité. Vous rappelez-vous ce jour où nous
sommes tombés d'accord qu'il vous faudrait un mari très-sage?
--J'ai bien pleuré ce jour-là! murmura Dosia.
--Vous ne pleurerez plus. Me trouvez-vous assez sage pour être votre
mari?
Dosia le regarda, lui tendit les bras, puis, par un mouvement de pudeur
virginale, les replia sur sa poitrine et s'affaissa dans le fond du
fauteuil, toute pâle, mais sans le quitter des yeux.
Il l'enleva et l'entraîna,--la porta presque,--jusque dans la maison.
Madame Zaptine eut alors une belle occasion de lever les bras au ciel à
cette apparition incongrue, mais elle la manqua. Sophie la prévint d'un
mot.
--Je crois, chère madame, dit-elle tranquillement, que mon frère à
quelque chose à vous communiquer.
--Madame, dit Platon, veuillez m'accorder la main de mademoiselle
Théodosie.
Dosia ressuscitée d'un coup de baguette, monta mettre une robe, et au
bout d'un quart d'heure réapparut, coiffée, habillée,--digne, en un mot,
de sa nouvelle position de fiancée. On dansa, on joua à colin-maillard;
le vieil orgue de Barbarie qui jouait le _Calife de Bagdad_ et _Aline,
reine de Golconde_, fut si bien mis à contribution, que la manivelle en
resta dans la main trop zélée de Mourief; enfin, on fit tant de bruit et
l'on s'amusa si bien que, jusqu'à l'heure du repos, les soeurs de Dosia
n'eurent pas le temps de méditer sur la grande injustice que la destinée
leur avait faite ce jour-là.
--Nous nous marierons dans huit jours, dit Platon comme on servait la
soupe.
--Comment! comment! cria madame Zaptine, et le trousseau?
--Ce n'est pas le trousseau que j'épouse; nous aurons le trousseau plus
tard. Mais nous nous marieront dans huit jours, en même temps que
Sophie. N'est-ce pas, Dosia?
--Certainement, fit celle-ci. J'emmène Bayard.
--Quel bonheur! s'écrièrent les soeurs toutes d'une vois.
--Ne vous réjouissez pas trop, fit Dosia en levant l'index d'un air
menaçant; sans quoi je vous laisserais mon chien.
On demanda grâce, et il fut convenu que Dosia emmènerait aussi son
chien.
En sortant de table, toute la société descendit l'escalier casse-cou, et
madame Zaptine, fidèle é une habitude de sa jeunesse, alla s'asseoir sur
la balançoire flexible. Depuis trente-huit ans elle venait y faire un
peu d'exercice après le dîner pour activer sa digestion.
Elle n'était pas assise depuis une demi-minute que deux de ses filles
vinrent l'y rejoindre, puis Dosia, suivie de Platon qui riait, enfin
toute la compagnie, è l'exception de Mourief qui, debout, à dix pas, les
regardait en fumant sa cigarette.
--Vous avez l'air d'un vol d'hirondelles perchées sur un fil
télégraphique, dit-il en se délectant à cette vue; ma tante surtout, par
sa diaphanéité.
Madame Zaptine rit de bon coeur; elle était si contente ce jour-là
qu'elle avait oublié d'être malade. La balançoire se mit en branle.
Mourief les regardait sauter d'un air amusé.
--Dis donc, Dosia, s'écria-t-il, te souviens-tu? l'an dernier...
Il s'arrêta vexé, craignant d'avoir fait une sottise.
--Oui, je m'en souviens, répondit Dosia en regardant Platon. Tu n'étais
pas aussi aimable qu'aujourd'hui! Allons, viens aussi faire un tour de
balançoire.
Pierre jeta sa cigarette, vint s'asseoir près de Sophie et donna une
vigoureuse impulsion à la planche lourdement chargée. Au milieu des
rires chacun prit le mouvement.
--Vous allez casser la balançoire, criait madame Zaptine en faisant de
vains efforts pour s'arrêter.
--Ça ne fait rien, ma tante, répondit Mourief. Allons! Hop! hop! en
famille!