Au retour, Dosia ne s'isola point de la compagnie; trottant
paisiblement, tantôt à côté du drochki, tantôt auprès de la calèche,
elle fit preuve d'une bonne grâce, d'une amabilité que sa mère ne lui
connaissait pas.
--Comment! chère princesse, disait madame Zaptine émue jusqu'aux larmes,
c'est à vous que je dois ce changement? C'est vous qui avez fait de ma
sauvage Dosia cette aimable jeune fille?
--Il est bien resté un peu de l'ancienne Dosia au fond, tout au fond,
répondait la princesse en souriant.
Mais madame Zaptine n'entendait pas qu'on dépréciât sa fille; et l'objet
de ses commentaires continuai à trotter modestement è l'anglaise et à
charmer l'assistance par ses réflexions judicieuses, si bien que ses
soeurs, stupéfaites de cette nouveauté, oubliaient positivement d'en
être jalouses.
Le chemin de retour suivait le bord de la rivière. A quelque distance,
sur l'autre rive, un village étageait ses maisons de bois, les unes
noircies par le temps, les autres toutes neuves, rousses et dorées. Le
soleil, déjè bas, envoyait au visage des promeneurs des rayons presque
horizontaux, et les ombre s'allongeaient démesurément sur le sol.
Dosia s'amusait à trotter dans l'ombre des chevaux de la calèche. Tout
le monde était un peu fatigué, et les conversations languissaient.
La rivière coulait assez vite, bleue et profonde. A quelque distance
devant eux, deux ou trois perches annonçaient un gué. Beaucoup de
rivières, très-hautes au printemps, n'ont plus, en été qu'un filet
d'eau: les gués alors sont praticables à pied; mais la saison n'était
pas assez avancée pour qu'il en fût ainsi.
Un paysan, conduisant une télègue attelée d'un seul cheval, descendit du
village sur la rive opposée et entra dans l'eau, suivant la ligne tant
soit peu problématique indiquée par les perches.
Les équipages s'arrêtèrent pour voir comment il opérerait ce passage
assez périlleux. Le goût des spectacles est si naturel è l'homme, que
nul ne hait un peu d'émotion pour le compte d'autrui.
Le cheval du paysan ne témoignait pas d'un empressement prodigieux à
prendre le bain froid que lui préparait son maître; il ne se décida
qu'après avoir bien renâclé pour protester de son mieux. Voyant qu'il
n'était pas le plus fort, cependant, il avança de quelques pas, puis
s'arrêta. Le paysan le laissa souffler un moment.
--L'eau est haute, dit madame Zaptine; il aura quelque peine à s'en
tirer.
--Le gué est-il dangereux? demanda Platon.
--Non... Quand on le tient, l'eau ne dépasse guère le poitrail; mais si
on le perd, le lit de la rivière descend rapidement, et alors il faut
nager.
Le paysan s'était remis en route; le cheval avançait avec méfiance,
flairant l'eau; la charrette glissa rapidement... L'homme eut de l'eau
jusqu'à mi-corps; le cheval nageait et semblait vouloir se débattre dans
son harnais.
--Que Dieu me sauve! cria le paysan avec angoisse.
--Il a perdu le gué! s'écria-t-on tut d'une voix.
Dosia, les sourcils un peu froncés, les narines dilatées, regardait de
tousses yeux, mais n'avait pas encore dit un mot.
D'un geste de chasse, serré et rapide, elle ramena sur le devant de la
selle les plis traînants de sa jupe d'amazone, cingla Bayard de sa
cravache et prit le petit galop.
--Dosia! cria sa mère. Où vas-tu?
Une demi-douzaine de cris effarouchés partirent des équipages; les deux
jeunes gens sautèrent sur la route. Mais Dosia était déjà dans la
rivière. Bayard connaissait le gué, lui, et n'avait garde de se tromper.
Il avançait vaillamment, flairant l'eau non par crainte, mais par
précaution.
Quand Dosia fut au milieu de la rivière, une toise environ la séparait
encore du cheval en détresse qui battait l'eau de ses pieds; la
charrette avait presque disparu; le paysan invoquait tous les saints du
paradis. La jeune fille hésita un moment; puis, esquissant un signe de
croix rapide, elle quitta le gué; Bayard prit la nage, et ils firent
tous deux un plongeon formidable.
Un cri d'effroi retentit sur le rivage. Les deux jeunes gens avaient
jeté bas leurs uniformes et s'apprêtaient à entrer dans l'eau.
--Ce n'est pas la peine! cria Dosia. Avec l'aide de Dieu!...
Elle allongea le bras, saisit la bride du pauvre bidet affolé, qui
obéit, sentant le salut. Bayard, bien dirigé, retrouva le gué, reprit
terre, et, un instant après, les deux chevaux, la charrette et Dosia
elle-même, tout ruisselants, arrivaient au rivage, semblables à la cour
de Neptune.
Le paysan se confondait en remerciements et en excuses.
--Tu mourras de froid, Dosia! criait madame Zaptine. Il faut avoir perdu
la tête! Cette enfant me fera mourir...
Pendant qu'elle gémissait, Dosia était déjà loin. Bayard l'emportait
vers la maison, du plus vigoureux galop qui fût dans ses moyens.
Personne ne souffla mot, durant le trajet, dans les deux équipages.
Chacun avait trop à faire avec ses propres pensées. Les cochers
n'avaient pas eu besoin d'ordres pour mettre leurs équipages ventre à
terre, tandis que les yeux des promeneurs suivaient la trace du passage
de Dosia marquée par un filet d'eau non interrompu dans la poussière.
Enfin les chevaux hors d'haleine s'arrêtèrent devant le perron.
Malgré la hâte générale, Platon fut le premier dans la salle à manger,
et le premier objet qui frappa ses yeux fut Dosia, déjà déshabillée et
revêtue d'un grand peignoir de flanelle appartenant à sa mère.
Elle était debout, très-pâle et tremblant de froid. La masse de ses
effets mouillés gisait sur le plancher devant elle.
--Je n'ai pas pris la pine de monter, maman, dit-elle en voyant sa mère:
on m'a mis vos habits. Voyez comme c'est drôle!
Elle riait, mais ses dents claquaient, quoi qu'elle en eût.
On la coucha sur un canapé; on la roula dans une chaude couverture
malgré ses protestations, et le samovar, grâce aux soins des domestiques
intelligents apparut aussitôt. Dès la seconde tasse de thé bouillant,
Dosia cessa de trembler, et la couleur revient à ses joues.
Alors madame Zaptine, jusque-là fort inquiète, entama un sermon.
--Maman, dit la jeune fille, en lui coupant peu cérémonieusement la
parole, mon père m'a enseigné qu'il faut toujours secourir son
semblable, même au péril de sa vie; or, il n'y avait aucun péril. Bayard
connaît le gué comme pas un;--nous l'avons passé cent fois à nous deux.
--Et la fluxion de poitrine, malheureuse enfant?
--Cela s'attrape aussi au bal, répondit philosophiquement Dosia; et
alors cela ne profite à personne. Maman, s'il vous plaît, donnez-moi
encore une tasse de thé.
Il fallut bien terminer là cette semonce. Mais Dosia avait une idée, et
elle tenait à la mettre à exécution.
--N'est-ce pas, maman, que Bayard s'est bien conduit?
--J'avoue, dit madame Zaptine, que je n'attendais pas cela de lui.
--C'est que vous l'avez toujours méconnu, maman. Il a sauvé son
semblable, Bayard. Aussi il mérite une récompense, n'est-ce pas?
--Certainement; veux-tu que je lui fasse donner double ration d'avoine?
--Un picotin d'honneur? Oui, c'est gentil; je vous remercie pour lui,
maman, mais je voudrais autre chose.
--Quoi donc?
--Il ne faut plus qu'il traîne le tonneau, maman! C'est un vrai
chevalier, vous ne pouvez plus vouloir l'avilir.
Au milieu des rires de la société, madame Zaptine déclara solennellement
que Bayard serait désormais dispensé du service domestique. Mais ce
n'était pas assez qu'une promesse; il fallut convoquer les cochers et
leur intimer l'ordre de ne plus chagriner la bonne bête.
Quand ils furent sortis:
--Je suis très-contente, maman, dit Dosia, je vous remercie. Il me
semble qu'à présent je dormirais bien.
--On va te porter dans ta chambre, fit la mère, pleine de sollicitude.
--Me porter! s'écria Dosia en éclatant de rire, me porter comme une
corbeille de linge qui revient de la buanderie?... oh! non, j'irai bien
sur mes deux pieds!
Elle se leva, rejeta au loin la couverture, dont le pan tomba dans la
tasse de sa soeur, et se tirant avec une dextérité merveilleuse de son
peignoir deux fois trop long, elle se dirigea vers la porte. Au moment
de sortir, elle se retourna et adressa aux assistants une révérence
collective.
--Bonsoir! dit-elle; soupez de bon appétit; moi, je meurs de sommeil.
Son regard évita celui de Platon qui ne l'avait pas quittée depuis qu'il
était entré, et l'on entendit son rire dans l'escalier qu'elle avait
peine à monter, embarrassée par ses vêtements.