II

Une assez vive jalousie avait éclaté à Alonville à cause de la manière

prompte et inattendue dont le meilleur _parti_ de la paroisse avait été

pour ainsi dire enlevé par une étrangère, et les langues des mères aussi

bien que celles des jeunes filles étaient également actives et sans

miséricorde à dénoncer ce mariage.

--Qu'a-t-il vu dans cette créature au visage de poupée, sans vie et sans

gaieté, qui l'ait séduit à ce point? Qu'est-ce qui a pu l'induire à

prendre en mariage une étrangère, quand il y avait dans son village tant

de jeunes et jolies filles qu'il connaissait depuis la plus tendre

enfance? Elle a de très petits pieds et des mains très-mignonnes, c'est

vrai; mais tout cela est-il bon à quelque chose? Ces mains peuvent-elles

boulanger, filer, traire ou faire quoi que ce soit d'utile? Ah! bien, la

rétribution ne manquera pas d'arriver, et Paul Durand pleurera sous le

sac et la cendre les jolies filles qu'il a laissées de côté pour ce

petit poupon!

Mais toutes ces récriminations et ces prophéties lugubres ne troublaient

en rien la sérénité de ceux qui en étaient l'objet. Étaient-elles sans

fondement? Hélas! pas tout-à-fait, comme on va le voir. La nouvelle

mariée avait peu, sinon aucune connaissance sur la tenue d'un ménage, et

c'est ce qu'il y avait de plus malheureux, car la vieille femme qui

avait conduit assez habilement la maison de Durand depuis la mort de sa

mère avait brusquement demandé son congé en apprenant les prochaines

épousailles.

Ce n'est pas que cette bonne dame eût été particulièrement froissée à

l'idée de voir une femme introduite dans l'établissement; mais, suivant

elle, la faute la plus grave qu'avait commise Paul, c'était d'avoir

méconnu les charmes d'une certaine nièce à elle qui pouvait produire à

la fois une jolie figure et une dot confortable, et que la mère Niquette

avait décidé depuis plusieurs mois déjà devoir être une compagne

très-convenable pour lui.

Ayant cet objet en vue, elle avait fait, du matin au soir, l'éloge de

Sophie, de ses qualités intellectuelles et morales, s'attachant

particulièrement à démontrer son habileté à tenir un ménage,--et la

patience avec laquelle Durand écoutait ces panégyriques qu'il

considérait comme des bavardages de commère, l'ayant malheureusement

confirmée dans ses illusions que la belle Sophie elle-même partageait,

elle s'était sentie trop vivement froissée pour rester plus longtemps

dans cette maison après avoir vu ses rêves aussi cruellement évanouis.

Les deux servantes inexpérimentées engagées au dernier moment pour la

remplacer, quoique vigoureuses et pleines de bonne volonté, étaient

tout-à-fait incompétentes,--de sorte que la nouvelle mariée dut s'en

rapporter entièrement à ses propre ressources. Ayant un vague

pressentiment des embarras qui allaient s'en suivre, Paul avait fait

tout son possible pour inviter madame Niquette à rester à son poste. Il

l'avait sollicitée, suppliée, lui offrant ce qui était alors considéré

comme des gages presque fabuleux; mais la vengeance a quelque chose de

doux pour certaines natures, et la vieille gouvernante ne pouvait pas se

priver de cette douceur.

Oubliant la bienveillance et la considération que son maître lui avait

toujours accordées, les cadeaux et les privilèges qu'il lui avait

distribués d'une main très-libérale, elle s'était persuadée qu'on la

traitait avec la plus noire ingratitude et qu'elle figurait dans la

maison un personnage réellement sacrifié.

--Ah! s'était-elle dit en le laissant par un «bonjour, M. Durand» auquel

celui-ci avait répondu avec froideur, ah! mon beau mari, je vous verrai

bientôt me supplier de revenir ici; mais je ne ferai pas cela avant que

vous et votre femme m'ayez longtemps et vivement sollicitée, et quand

je reviendrai, je vous apprendrai à tous deux à respecter la mère

Niquette.

Mais la bonne vieille dame s'était trompée: ni le maître ni sa femme

revinrent la troubler de nouvelles supplications. Bien qu'ayant demeuré

longtemps chez Durand, elle n'avait pu encore pénétrer entièrement son

caractère.

Ainsi que nous l'avons dit en commençant, les femmes dans la famille

Durand avaient toujours été de remarquables ménagères, et pendant le

long règne de la dernière qui avait porté ce nom, la maison de Paul

avait été la mieux conduite, la plus proprement tenue de toutes celles

du village, tandis que les produits de sa laiterie étaient également

renommés pour leur quantité et qualité. Cet état de chose satisfaisant

ne s'était que peu ou point détérioré pendant l'administration de madame

Niquette qui--nous devons lui rendre cette justice--avait veillé d'aussi

près que sa maîtresse au confort de Paul et aux intérêts de

l'établissement. Hélas! sous le régime nouveau, les choses étaient très

différentes, et il était heureux pour le repos d'esprit de la défunte

madame Durand qu'elle n'eût pas connaissance de ce qui se passait sous

le soleil et surtout des détails qui concernaient le ménage de son fils.

Celui-ci aimait la bonne table et y avait été toujours habitué;

maintenant la soupe était souvent ou brûlée ou trop liquide, le pain sûr

et chargeant, digne du mauvais beurre destiné à être mangé avec lui; et

puis les crêpes friables, les beignets et les délicieuses confitures qui

avaient autrefois si bien orné sa table, n'étaient plus qu'un souvenir

du passé. Cependant, avec toute la générosité d'un noble caractère, il

ne se plaignait ni ne murmurait mais se contentait de temps en temps de

faire en riant quelque remarque sur le sujet, évitant toutefois toute

allusion de ce genre lorsque sa femme paraissait ennuyée ou embarrassée.

La pauvre Geneviève faisait souvent des efforts surnaturels pour tâcher

d'acquérir une petite parcelle des précieuses connaissances dans

lesquelles elle faisait un défaut aussi absolu; mais les résultats en

étaient toujours des échecs décourageants, et elle en vint graduellement

à la conclusion fatale qu'il lui était tout-à-fait inutile d'essayer.

Pour comble de malheur, la soeur de Paul qui avait récemment perdu son

mari, venait d'envoyer une lettre dans laquelle elle annonçait que sa

santé, ébranlée par les chagrins et la fatigue qu'elle avait éprouvés

durant la maladie de son époux, avait besoin d'un changement d'air, et

elle terminait en se disant assurée que son frère et sa nouvelle soeur

la recevraient avec bonté pendant quelques semaines.

Oh! combien l'honnête Paul redouta cette visite! comme il s'émut en

songeant que les maladresse de sa pauvre petite femme seraient soumises

au regard perçant de sa soeur, un modèle de ménagère! Quant à Geneviève,

elle compta les jours et les heures, comme le criminel suppute le temps

qui le sépare de l'époque fixée pour l'exécution de sa sentence. Son

incertitude ne fut pas de longue durée, car trois jours après sa lettre,

madame Chartrand arriva. Malgré son deuil tout récent qu'elle sentait en

réalité très-profondément, malgré sa santé quelque peu délabrée, cette

dernière fut alarmée, presque terrifiée, en voyant l'état de chose qui

se faisait remarquer dans la maison de son frère. De vagues rumeurs sur

l'inhabilité de sa belle-soeur étaient bien parvenues jusque'à ses

oreilles, mais entièrement occupée par son mari qui avait été confiné

dans sa chambre pendant trois ou quatre mois avant sa mort, elle y avait

à peine prêté attention. Elles es présentèrent alors devant elle dans

toute leur affreuse réalité, et peut-être n'aurait-elle pu trouver de

plus grande distraction à son légitime chagrin que le nouveau champ de

regrets qui s'ouvrit devant elle.

--Comment, se disait-elle intérieurement, comment puis-je trouver le

temps de pleurer Louis quand je vois sur la table de mon frère du pain

aussi méchant et du beurre immangeable? Comment puis-je m'absorber à

déplorer mon veuvage quand je vois ces misérables servantes de mon frère

s'amuser avec leurs cavaliers pendant que le dîner brûle sur le poële et

que la crème se perd dans la laiterie? Ah! c'est désolant!

C'était en effet bien distrayant, car madame Chartrand n'avait pas été

huit jours dans la maison, qu'elle avait oublié ses peines et son deuil,

dans l'Étonnement profond où l'avait jetée un examen plus attentif des

gaspillages et de la mauvaise administration du ménage. Elle n'eut pour

Geneviève d'autre sentiment que celui d'une pitié dédaigneuse, et un vif

regret que Paul eût commis une aussi grave erreur dans le choix d'une

épouse. Cette femme robuste et active, habituée dès le berceau au

ménage, ne pouvait comprendre la langueur maladive et le découragement

auxquels sa délicate et nerveuse belle-soeur était si souvent en proie,

et plus d'une fois elle l'accusa intérieurement d'affectation.

Les choses ne pouvaient pas rester longtemps dans ce état sans fournir à

quelqu'un l'occasion de se décharger le coeur, et un dimanche après-midi

qu'elle avait sous un prétexte quelconque refusé d'accompagner Geneviève

aux vêpres, madame Chartrand entra dans la chambre où Paul fumait sa

pipe dans une calme solitude. Celui-ci ne se méprit pas sur la

détermination qui se lisait dans les yeux aussi bien que dans la

solennité des allures de sa soeur, et il se prépara à une scène; mais

comme un habile tacticien, il attendit l'attaque en silence.

--Paul, s'écria-t-elle brusquement, déposes là ta pipe et écoutes-moi.

Je vaux avoir un entretien avec toi.

--Un entretien! et sur quel sujet? répondit-il d'un ton bref.

--Sur quel sujet! dis-tu. Peut-il y en avoir d'autre que la manière

déplorable dont est conduit ton ménage?

--Je crois que c'est une affaire qui ne regarde que Geneviève et moi,

répondit-il sèchement en reprenant sa pipe qu'il avait momentanément

déposée sur la table.

--Ceci est une réponse digne tout au plus d'être faite à un étranger,

mais ce n'est pas celle que tu devrais faire à ta soeur aînée et unique

qui, en te parlant ainsi, n'est mue que par un affectueux intérêt pour

toi. Accordes-moi un peu de patiente attention, je ne t'en demanderai

pas davantage. Laisse-moi te dire maintenant sans réserve tout ce que

j'ai sur le coeur, et puis si tu le désires, je garderai ensuite le

silence.

Pensant qu'il y avait quelque vérité dans ce que sa soeur lui disait,

Durand inclina la tête, et elle reprit:

--Du temps de notre pauvre mère, bien que tu n'eusses pas plus de vaches

dans tes pâturages qu'il y en a maintenant, et peut-être moins puisque

tu as ajouté trois belles génisses à ton troupeau, il y avait toujours

rangés dans ta cave plusieurs quartauts de bon beurre bien fait,

attendant que les prix fussent satisfaisants pour être transportés au

marché; toujours il y avait sur tes tablettes des rangées de fromages et

des paniers d'oeufs. Et aujourd'hui? il n'y a rien à vendre pour le

présent et rien pour plus tard. Dans un coin de la laiterie malpropre un

quartaut d'une certaine substance rance que nous devons appeler beurre

parce qu'elle ne répondrait à aucun autre nom, une douzaine d'oeufs

peut-être sur une assiette fêlée, et un peu de crêpe moisie: voilà toute

ta richesse de laitage. L'état des choses est-il meilleur dans la

basse-cour? Quand je songe aux nombreuses couvées de grasses volailles,

de dindes et d'oies qui la peuplaient jadis, mon coeur souffre en n'y

voyant maintenant qu'une couple d'oisons et de dindes solitaires, ainsi

que les quelques chétifs bantams aussi sauvages que des bécasses qui

prennent leur nourriture où ils peuvent, car la plupart du temps on

oublie de leur en donner, bien que les restes de repas qui sont perdus

suffiraient amplement pour faire d'eux des volailles de prix... Qu'as-tu

à répondre à tout cela, frère? Oui, je te le dis: tu es sur le grand

chemin de la ruine.

--Non, Françoise, il n'y a, quant à cela, aucun danger. Dieu est

très-bon pour moi.--En disant cela, Paul ôta son chapeau en signe de

respect.--Ma récolte a été cette année beaucoup plus considérable que

toutes celles que j'ai cueillies jusqu'ici, quoique bien souvent mes

greniers aient été remplis jusqu'au comble. Avec moi tout a prospéré en

quantité et en qualité, et grâce au ciel, nous ne nous apercevrons pas

des pertes qui peuvent se faire sentir dans la laiterie ou la

basse-cour.

--Eh! bien, Paul c'est très-heureux que tu jouisses d'une aussi bonne

fortune, car tu en as grand besoin... Mais voyons maintenant pour ton

propre confort. Ta table--tu ne dois pas m'en vouloir si je te parle

aussi franchement, car tu m'as permis de te dire tout ce que j'ai sur le

coeur--ta table est j'en suis certaine, la plus mal fournie de toutes

celles de la paroisse.

--Mais, chère soeur, nous avons eu dernièrement de très-bons pâtés et

d'excellentes tartes, il me semble.

--Ah! frère, tu peux bien paraître embarrassé et regarder le fourneau de

ta pipe en disant cela; quoique tu fasses, tu ne me donneras pas le

change. En deux ou trois occasions différentes, j'ai vu la petite fille

de la veuve Lapointe passer dans la cour portant ces tartines et ces

pâtés. En fait de cuisine, rien d'aussi appétissant ne peut plus être

préparé ici, à moins que je relève mes manches et que je me mette

moi-même à l'oeuvre.

Le pauvre Paul se trouva considérablement déconcerté, car il était allé

secrètement trouver la veuve Lapointe et l'avait payée d'avance pour la

confection de ces friandises, espérant que l'oeil exercé de sa soeur

croirait qu'elles étaient de facture domestique. Il se mit donc à fumer

plus fort et sans souffler mot, pendant que l'impitoyable madame

Chartrand continuait:

--Regardes le jardin: il ne peut être comparé qu'à celui d'un fainéant,

tant il est rempli de mauvaises herbes et de chardons, et cependant je

vois deux grandes paresseuses de servantes qui ne font que flâner ici.

Notre mère n'avait qu'une domestique, et de son temps ce même jardin

faisait l'admiration de toute la paroisse par son magnifique étalage de

légumes, de fruits et même de fleurs. Je ne vois, non plus aucune trace

de toile ou de linge de ménage comme chaque femme d'un Durand avait

toujours été capable d'en faire pour son mari et ses enfants... Veux-tu

me dire ce que fait ou ce que peut faire Geneviève?

Une vive rougeur s'était graduellement répandue sur le visage hâlé de

Durand; enfin, frappant la table d'un grand coup de poing:

--Françoise, s'écria-t-il, ceci est mon affaire et ne regarde que moi,

entends-tu? et n'était la promesse que je t'ai faite de te laisser

parler, tu n'aurais assurément pu dire tout ce que tu viens de débiter.

--Je le sais, répliqua philosophiquement madame Chartrand; mais comme tu

m'as donné ta parole que tu m'écouterais jusqu'au bout, je te la

rappelle. Ai-je dit des choses qui ne soient aussi vraies que l'Évangile

même? Ai-je calomnié Geneviève en quoi que ce soit?

--Si je suis satisfait de ma femme, qui est-ce qui a le droit de la

trouver en faute? demanda-t-il en haussant davantage la voix.

--Tu n'as pas besoin de te fâcher contre moi, Paul. Je vois que tu

cherches dune querelle, mais je ne satisferai pas ton désir. C'est

toujours comme cela avec vous autres, hommes: quand votre cause est

mauvaise, vous tâchez invariablement de l'améliorer par des paroles

vives et beaucoup de tapage. Maintenant, je dirai tout ce que j'ai à

dire, quant même tu ferais deux fois plus de bruit. Dieu sait qu'il n'y

a dans mon coeur aucun mauvais sentiment à l'égard de ta femme, et c'est

pour son bien ainsi que pour le tien que je parle aussi ouvertement.

Personne plus que moi ne s'est réjoui en apprenant ton mariage, parce que

je pensais que ce serait là ton bonheur.

--Ainsi en a-t-il été, Françoise, et je suis aussi heureux qu'un roi.

Aussi bien je n'ai pas l'intention de nous rendre malheureux, ma pauvre

petite femme et moi, en lui demandant de faire ce qui est au-dessus de

ses forces. Elle n'est pas faite pour les travaux durs et fatigants, pas

plus que le petit oiseau qui gazouille dans l'orme qu'il y a là devant

la maison. De plus, elle est jeune et elle apprendra.

Madame Chartrand pensa intérieurement qu'en effet des femmes aussi

jeunes et aussi délicates que Geneviève étaient souvent devenues de

bonnes ménagères, mais elle garda cette réflexion pour elle-même et

reprit:

--Je ne veux pas blâmer ta femme pour son ignorance à conduire un

ménage, mais ne penses-tu as qu'elle ferait bien de commencer de suite à

l'apprendre? Il se pourrait que tes moissons ne seraient pas toujours

aussi bonnes que cette année; les enfants, qui entraînent de nouvelles

dépenses, peuvent venir, et la ruine dont tu te ris maintenant te

surprendre plus tard. Écoutes je vais te faire une proposition. Je suis

veuve, sans enfants, et parfaitement libre de suivre mes volontés. Dis

un mot et je viens demeurer ici. Je ne serai pas un fardeau, car tu sais

que j'ai par moi-même des moyens suffisants. J'enseignerai à Geneviève

la tenue du ménage si elle a la force ou le désir de l'apprendre, et

dans tous les cas je prendrai sur moi toute la tâche de conduire la

maison. Ton bien-être, ta bourse et ton bonheur y gagneront. Maintenant,

réfléchis bien avant de me donner une réponse quelconque.

Paul suivit ce conseil. Il croisa ses bras sur la table et y reposa sa

tête, afin de réfléchir plus mûrement. Sans doute la prospérité

matérielle de l'établissement augmenterait notablement par les soins de

cette ménagère économe, mais comment Geneviève prendrait-elle cela?

c'était là l'important. Les tinettes de beurre, les meules de fromage

s'accumuleraient dans ses caves, la toile et le linge de ménage dans ses

garde-robes, et lorsqu'il reviendrait fatigué, épuisé, de ses travaux

des champs, il trouverait de bons et succulents repas l'attendant; oui,

tout cela lui serait très-agréable, mais serait-ce la même chose pour sa

femme qui passerait toutes les heures de son absence à éviter la

constante surveillance que sa soeur exercerait sur chaque chose et sur

chaque personne autour d'elle? Comme elle serait peinée, mortifiée de se

voir continuellement exposée à un frappant contraste avec l'habile et

énergique madame Chartrand, obligée de ressentir aussi amèrement son

infériorité sur tout ce en quoi l'autre excellait. Non, il n'avait pas

le droit de compromettre le bonheur de sa femme en permettant

l'intrusion d'un tiers dans sa maison. D'un ton bien veillant mais

ferme, il répondit donc:

--Merci, Françoise, pour ta bonne offre qui est, je le sais, l'impulsion

d'un coeur tendre et généreux, mais il vaut mieux que nous restions

seuls, ma petite Geneviève et moi. Nous aurons, je le présume, des

embarras comme tous les gens mariés; mais nous devons essayer de les

supporter avec patience. Si Geneviève fait défaut en quelques choses,

elle est au moins douée d'un doux et affectionné.

--C'est donc une affaire décidée, Paul?

--Oui. Tu n'es pas fâchée?

--Mais non: penses-tu donc que je n'ai pas plus de jugement que cela?

Mais il me faut partir dès demain, car je ne veux pas souffrir plus

longtemps les épreuves auxquelles mon tempérament ni ma patience sont

continuellement exposés dans cette maison. Entre l'indifférence de

Geneviève et la honteuse négligence de sa servante paresseuse, je serais

mise en pièces avant quinze jours, empêchée que je serais d'essayer à

mettre les choses en ordre. Quoi! elles m'ont déjà presque fait perdre

de vue mon pauvre mari et le chagrin légitime qu'en veuve bien apprise

je dois ressentir de sa mort. Je retourne maintenant dans ma chambre

pour y faire quelques prières, car j'ai manqué les vêpres afin d'avoir

cet entretien avec toi.

Et elle sortit.

Paul se laissa aller à une profonde rêverie d'où il fut bientôt tiré par

l'arrivée de sa femme.

--Viens ici, lui dit-il en l'apercevant.

Et passant son bras autour d'elle, il continua:

--Ma soeur désire venir demeurer avec nous; elle prendrait la direction

du ménage. Qu'en dis-tu?

Le pâle visage de la jeune femme rougit légèrement et ses lèvres

tremblèrent; mais reprenant presqu'aussitôt possession d'elle-même, elle

répondit doucement:

--C'est bien, Paul, si tu le désires toi-même.

--Non, ma petite femme, non! il n'en sera pas ainsi. Je ne permettrai à

personne de s'interposer entre toi et moi; nous nous tirerons d'affaire

seuls. J'ai déjà dit à soeur Françoise ce qu'il en est, et la

responsabilité du refus ne retombe que sur moi.

Oh! comme les beaux yeux lustrés de Geneviève surent bien le remercier,

pendant que ses mignons petits doigts, pressant doucement sa main, le

ramenaient par leur muet langage à l'affection qu'avaient pu lui faire

perdre les remontrances impitoyables de madame Chartrand.

Cette dernière fut fidèle à sa détermination, et le lendemain matin, au

moment même où le soleil commençait à illuminer l'Orient de ses feux,

elle montait dans une élégante petite charrette à ressort dans laquelle

son frère la ramenait chez elle. Si Paul avait éprouvé quelque remords

de conscience d'avoir refusé l'offre si pleine de bonne intention de sa

soeur, la vue du visage gras et dodu, des joues pleines et vermeilles de

celle-ci qu'il fit intérieurement contraster avec la frêle enveloppe et

la délicate figure de sa femme, le réconcilia bientôt avec lui-même.

Après le départ de madame Chartrand, une des deux servantes incapables

fut renvoyée, et on se procura une excellente ménagère qui pouvait faire

presque toute chose d'une manière aussi satisfaisante que la soeur de

Paul elle-même. Mais hélas! elle avait un caractère terrible, et sans la

moindre provocation, elle s'abattait comme une tigresse sur l'innocent

agneau qu'elle avait pour maîtresse. Connaissant sa valeur cependant,

Geneviève souffrait tout en silence; mais une après-midi que Marie

donnait libre carrière à sa mauvaise humeur en faisant des remarques

insolentes et demandait pourquoi certaines personnes ont été mises dans

le monde puisqu'elles ne pouvaient pas même aider une pauvre servante

écrasée d'ouvrage, son maître, qu'elle croyait très-occupé dans la cour,

était entré sans qu'elle s'en fût aperçue, et après avoir écouté un

instant ses diatribes, il la prit par le bras, et lui ordonna de faire

de suite son paquet et de partir.

Il s'en suivit naturellement une tempête. Geneviève courut chercher un

refuge dans sa chambre où elle écouta, avec une alarme nerveuse, le

bruit qui se faisait dans la cuisine, le fracas de la vaisselle, le

cliquetis des couteaux, les mouvements spasmodiques des chaises, des

bancs et des seaux qu'on renversait. Le vacarme finit par cesser, et le

mari et la femme se sentirent tous deux soulagés quant la porte se

referma sur leur habile mais redoutable servante--Paul remerciant

pieusement mais d'une manière quelque peu obscure, la Providence «de la

paix qui leur était maintenant accordée, quant même ils devraient

retomber dans le chaos où ils étaient auparavant», voulant probablement

faire allusion à l'irrégularité générale et à la confusion d'où

l'activité de Marie avait retiré sa maison.

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Armand Durand; ou, La promesse accomplie · 第 10 / 25 题