Une assez vive jalousie avait éclaté à Alonville à cause de la manière
prompte et inattendue dont le meilleur _parti_ de la paroisse avait été
pour ainsi dire enlevé par une étrangère, et les langues des mères aussi
bien que celles des jeunes filles étaient également actives et sans
miséricorde à dénoncer ce mariage.
--Qu'a-t-il vu dans cette créature au visage de poupée, sans vie et sans
gaieté, qui l'ait séduit à ce point? Qu'est-ce qui a pu l'induire à
prendre en mariage une étrangère, quand il y avait dans son village tant
de jeunes et jolies filles qu'il connaissait depuis la plus tendre
enfance? Elle a de très petits pieds et des mains très-mignonnes, c'est
vrai; mais tout cela est-il bon à quelque chose? Ces mains peuvent-elles
boulanger, filer, traire ou faire quoi que ce soit d'utile? Ah! bien, la
rétribution ne manquera pas d'arriver, et Paul Durand pleurera sous le
sac et la cendre les jolies filles qu'il a laissées de côté pour ce
petit poupon!
Mais toutes ces récriminations et ces prophéties lugubres ne troublaient
en rien la sérénité de ceux qui en étaient l'objet. Étaient-elles sans
fondement? Hélas! pas tout-à-fait, comme on va le voir. La nouvelle
mariée avait peu, sinon aucune connaissance sur la tenue d'un ménage, et
c'est ce qu'il y avait de plus malheureux, car la vieille femme qui
avait conduit assez habilement la maison de Durand depuis la mort de sa
mère avait brusquement demandé son congé en apprenant les prochaines
épousailles.
Ce n'est pas que cette bonne dame eût été particulièrement froissée à
l'idée de voir une femme introduite dans l'établissement; mais, suivant
elle, la faute la plus grave qu'avait commise Paul, c'était d'avoir
méconnu les charmes d'une certaine nièce à elle qui pouvait produire à
la fois une jolie figure et une dot confortable, et que la mère Niquette
avait décidé depuis plusieurs mois déjà devoir être une compagne
très-convenable pour lui.
Ayant cet objet en vue, elle avait fait, du matin au soir, l'éloge de
Sophie, de ses qualités intellectuelles et morales, s'attachant
particulièrement à démontrer son habileté à tenir un ménage,--et la
patience avec laquelle Durand écoutait ces panégyriques qu'il
considérait comme des bavardages de commère, l'ayant malheureusement
confirmée dans ses illusions que la belle Sophie elle-même partageait,
elle s'était sentie trop vivement froissée pour rester plus longtemps
dans cette maison après avoir vu ses rêves aussi cruellement évanouis.
Les deux servantes inexpérimentées engagées au dernier moment pour la
remplacer, quoique vigoureuses et pleines de bonne volonté, étaient
tout-à-fait incompétentes,--de sorte que la nouvelle mariée dut s'en
rapporter entièrement à ses propre ressources. Ayant un vague
pressentiment des embarras qui allaient s'en suivre, Paul avait fait
tout son possible pour inviter madame Niquette à rester à son poste. Il
l'avait sollicitée, suppliée, lui offrant ce qui était alors considéré
comme des gages presque fabuleux; mais la vengeance a quelque chose de
doux pour certaines natures, et la vieille gouvernante ne pouvait pas se
priver de cette douceur.
Oubliant la bienveillance et la considération que son maître lui avait
toujours accordées, les cadeaux et les privilèges qu'il lui avait
distribués d'une main très-libérale, elle s'était persuadée qu'on la
traitait avec la plus noire ingratitude et qu'elle figurait dans la
maison un personnage réellement sacrifié.
--Ah! s'était-elle dit en le laissant par un «bonjour, M. Durand» auquel
celui-ci avait répondu avec froideur, ah! mon beau mari, je vous verrai
bientôt me supplier de revenir ici; mais je ne ferai pas cela avant que
vous et votre femme m'ayez longtemps et vivement sollicitée, et quand
je reviendrai, je vous apprendrai à tous deux à respecter la mère
Niquette.
Mais la bonne vieille dame s'était trompée: ni le maître ni sa femme
revinrent la troubler de nouvelles supplications. Bien qu'ayant demeuré
longtemps chez Durand, elle n'avait pu encore pénétrer entièrement son
caractère.
Ainsi que nous l'avons dit en commençant, les femmes dans la famille
Durand avaient toujours été de remarquables ménagères, et pendant le
long règne de la dernière qui avait porté ce nom, la maison de Paul
avait été la mieux conduite, la plus proprement tenue de toutes celles
du village, tandis que les produits de sa laiterie étaient également
renommés pour leur quantité et qualité. Cet état de chose satisfaisant
ne s'était que peu ou point détérioré pendant l'administration de madame
Niquette qui--nous devons lui rendre cette justice--avait veillé d'aussi
près que sa maîtresse au confort de Paul et aux intérêts de
l'établissement. Hélas! sous le régime nouveau, les choses étaient très
différentes, et il était heureux pour le repos d'esprit de la défunte
madame Durand qu'elle n'eût pas connaissance de ce qui se passait sous
le soleil et surtout des détails qui concernaient le ménage de son fils.
Celui-ci aimait la bonne table et y avait été toujours habitué;
maintenant la soupe était souvent ou brûlée ou trop liquide, le pain sûr
et chargeant, digne du mauvais beurre destiné à être mangé avec lui; et
puis les crêpes friables, les beignets et les délicieuses confitures qui
avaient autrefois si bien orné sa table, n'étaient plus qu'un souvenir
du passé. Cependant, avec toute la générosité d'un noble caractère, il
ne se plaignait ni ne murmurait mais se contentait de temps en temps de
faire en riant quelque remarque sur le sujet, évitant toutefois toute
allusion de ce genre lorsque sa femme paraissait ennuyée ou embarrassée.
La pauvre Geneviève faisait souvent des efforts surnaturels pour tâcher
d'acquérir une petite parcelle des précieuses connaissances dans
lesquelles elle faisait un défaut aussi absolu; mais les résultats en
étaient toujours des échecs décourageants, et elle en vint graduellement
à la conclusion fatale qu'il lui était tout-à-fait inutile d'essayer.
Pour comble de malheur, la soeur de Paul qui avait récemment perdu son
mari, venait d'envoyer une lettre dans laquelle elle annonçait que sa
santé, ébranlée par les chagrins et la fatigue qu'elle avait éprouvés
durant la maladie de son époux, avait besoin d'un changement d'air, et
elle terminait en se disant assurée que son frère et sa nouvelle soeur
la recevraient avec bonté pendant quelques semaines.
Oh! combien l'honnête Paul redouta cette visite! comme il s'émut en
songeant que les maladresse de sa pauvre petite femme seraient soumises
au regard perçant de sa soeur, un modèle de ménagère! Quant à Geneviève,
elle compta les jours et les heures, comme le criminel suppute le temps
qui le sépare de l'époque fixée pour l'exécution de sa sentence. Son
incertitude ne fut pas de longue durée, car trois jours après sa lettre,
madame Chartrand arriva. Malgré son deuil tout récent qu'elle sentait en
réalité très-profondément, malgré sa santé quelque peu délabrée, cette
dernière fut alarmée, presque terrifiée, en voyant l'état de chose qui
se faisait remarquer dans la maison de son frère. De vagues rumeurs sur
l'inhabilité de sa belle-soeur étaient bien parvenues jusque'à ses
oreilles, mais entièrement occupée par son mari qui avait été confiné
dans sa chambre pendant trois ou quatre mois avant sa mort, elle y avait
à peine prêté attention. Elles es présentèrent alors devant elle dans
toute leur affreuse réalité, et peut-être n'aurait-elle pu trouver de
plus grande distraction à son légitime chagrin que le nouveau champ de
regrets qui s'ouvrit devant elle.
--Comment, se disait-elle intérieurement, comment puis-je trouver le
temps de pleurer Louis quand je vois sur la table de mon frère du pain
aussi méchant et du beurre immangeable? Comment puis-je m'absorber à
déplorer mon veuvage quand je vois ces misérables servantes de mon frère
s'amuser avec leurs cavaliers pendant que le dîner brûle sur le poële et
que la crème se perd dans la laiterie? Ah! c'est désolant!
C'était en effet bien distrayant, car madame Chartrand n'avait pas été
huit jours dans la maison, qu'elle avait oublié ses peines et son deuil,
dans l'Étonnement profond où l'avait jetée un examen plus attentif des
gaspillages et de la mauvaise administration du ménage. Elle n'eut pour
Geneviève d'autre sentiment que celui d'une pitié dédaigneuse, et un vif
regret que Paul eût commis une aussi grave erreur dans le choix d'une
épouse. Cette femme robuste et active, habituée dès le berceau au
ménage, ne pouvait comprendre la langueur maladive et le découragement
auxquels sa délicate et nerveuse belle-soeur était si souvent en proie,
et plus d'une fois elle l'accusa intérieurement d'affectation.
Les choses ne pouvaient pas rester longtemps dans ce état sans fournir à
quelqu'un l'occasion de se décharger le coeur, et un dimanche après-midi
qu'elle avait sous un prétexte quelconque refusé d'accompagner Geneviève
aux vêpres, madame Chartrand entra dans la chambre où Paul fumait sa
pipe dans une calme solitude. Celui-ci ne se méprit pas sur la
détermination qui se lisait dans les yeux aussi bien que dans la
solennité des allures de sa soeur, et il se prépara à une scène; mais
comme un habile tacticien, il attendit l'attaque en silence.
--Paul, s'écria-t-elle brusquement, déposes là ta pipe et écoutes-moi.
Je vaux avoir un entretien avec toi.
--Un entretien! et sur quel sujet? répondit-il d'un ton bref.
--Sur quel sujet! dis-tu. Peut-il y en avoir d'autre que la manière
déplorable dont est conduit ton ménage?
--Je crois que c'est une affaire qui ne regarde que Geneviève et moi,
répondit-il sèchement en reprenant sa pipe qu'il avait momentanément
déposée sur la table.
--Ceci est une réponse digne tout au plus d'être faite à un étranger,
mais ce n'est pas celle que tu devrais faire à ta soeur aînée et unique
qui, en te parlant ainsi, n'est mue que par un affectueux intérêt pour
toi. Accordes-moi un peu de patiente attention, je ne t'en demanderai
pas davantage. Laisse-moi te dire maintenant sans réserve tout ce que
j'ai sur le coeur, et puis si tu le désires, je garderai ensuite le
silence.
Pensant qu'il y avait quelque vérité dans ce que sa soeur lui disait,
Durand inclina la tête, et elle reprit:
--Du temps de notre pauvre mère, bien que tu n'eusses pas plus de vaches
dans tes pâturages qu'il y en a maintenant, et peut-être moins puisque
tu as ajouté trois belles génisses à ton troupeau, il y avait toujours
rangés dans ta cave plusieurs quartauts de bon beurre bien fait,
attendant que les prix fussent satisfaisants pour être transportés au
marché; toujours il y avait sur tes tablettes des rangées de fromages et
des paniers d'oeufs. Et aujourd'hui? il n'y a rien à vendre pour le
présent et rien pour plus tard. Dans un coin de la laiterie malpropre un
quartaut d'une certaine substance rance que nous devons appeler beurre
parce qu'elle ne répondrait à aucun autre nom, une douzaine d'oeufs
peut-être sur une assiette fêlée, et un peu de crêpe moisie: voilà toute
ta richesse de laitage. L'état des choses est-il meilleur dans la
basse-cour? Quand je songe aux nombreuses couvées de grasses volailles,
de dindes et d'oies qui la peuplaient jadis, mon coeur souffre en n'y
voyant maintenant qu'une couple d'oisons et de dindes solitaires, ainsi
que les quelques chétifs bantams aussi sauvages que des bécasses qui
prennent leur nourriture où ils peuvent, car la plupart du temps on
oublie de leur en donner, bien que les restes de repas qui sont perdus
suffiraient amplement pour faire d'eux des volailles de prix... Qu'as-tu
à répondre à tout cela, frère? Oui, je te le dis: tu es sur le grand
chemin de la ruine.
--Non, Françoise, il n'y a, quant à cela, aucun danger. Dieu est
très-bon pour moi.--En disant cela, Paul ôta son chapeau en signe de
respect.--Ma récolte a été cette année beaucoup plus considérable que
toutes celles que j'ai cueillies jusqu'ici, quoique bien souvent mes
greniers aient été remplis jusqu'au comble. Avec moi tout a prospéré en
quantité et en qualité, et grâce au ciel, nous ne nous apercevrons pas
des pertes qui peuvent se faire sentir dans la laiterie ou la
basse-cour.
--Eh! bien, Paul c'est très-heureux que tu jouisses d'une aussi bonne
fortune, car tu en as grand besoin... Mais voyons maintenant pour ton
propre confort. Ta table--tu ne dois pas m'en vouloir si je te parle
aussi franchement, car tu m'as permis de te dire tout ce que j'ai sur le
coeur--ta table est j'en suis certaine, la plus mal fournie de toutes
celles de la paroisse.
--Mais, chère soeur, nous avons eu dernièrement de très-bons pâtés et
d'excellentes tartes, il me semble.
--Ah! frère, tu peux bien paraître embarrassé et regarder le fourneau de
ta pipe en disant cela; quoique tu fasses, tu ne me donneras pas le
change. En deux ou trois occasions différentes, j'ai vu la petite fille
de la veuve Lapointe passer dans la cour portant ces tartines et ces
pâtés. En fait de cuisine, rien d'aussi appétissant ne peut plus être
préparé ici, à moins que je relève mes manches et que je me mette
moi-même à l'oeuvre.
Le pauvre Paul se trouva considérablement déconcerté, car il était allé
secrètement trouver la veuve Lapointe et l'avait payée d'avance pour la
confection de ces friandises, espérant que l'oeil exercé de sa soeur
croirait qu'elles étaient de facture domestique. Il se mit donc à fumer
plus fort et sans souffler mot, pendant que l'impitoyable madame
Chartrand continuait:
--Regardes le jardin: il ne peut être comparé qu'à celui d'un fainéant,
tant il est rempli de mauvaises herbes et de chardons, et cependant je
vois deux grandes paresseuses de servantes qui ne font que flâner ici.
Notre mère n'avait qu'une domestique, et de son temps ce même jardin
faisait l'admiration de toute la paroisse par son magnifique étalage de
légumes, de fruits et même de fleurs. Je ne vois, non plus aucune trace
de toile ou de linge de ménage comme chaque femme d'un Durand avait
toujours été capable d'en faire pour son mari et ses enfants... Veux-tu
me dire ce que fait ou ce que peut faire Geneviève?
Une vive rougeur s'était graduellement répandue sur le visage hâlé de
Durand; enfin, frappant la table d'un grand coup de poing:
--Françoise, s'écria-t-il, ceci est mon affaire et ne regarde que moi,
entends-tu? et n'était la promesse que je t'ai faite de te laisser
parler, tu n'aurais assurément pu dire tout ce que tu viens de débiter.
--Je le sais, répliqua philosophiquement madame Chartrand; mais comme tu
m'as donné ta parole que tu m'écouterais jusqu'au bout, je te la
rappelle. Ai-je dit des choses qui ne soient aussi vraies que l'Évangile
même? Ai-je calomnié Geneviève en quoi que ce soit?
--Si je suis satisfait de ma femme, qui est-ce qui a le droit de la
trouver en faute? demanda-t-il en haussant davantage la voix.
--Tu n'as pas besoin de te fâcher contre moi, Paul. Je vois que tu
cherches dune querelle, mais je ne satisferai pas ton désir. C'est
toujours comme cela avec vous autres, hommes: quand votre cause est
mauvaise, vous tâchez invariablement de l'améliorer par des paroles
vives et beaucoup de tapage. Maintenant, je dirai tout ce que j'ai à
dire, quant même tu ferais deux fois plus de bruit. Dieu sait qu'il n'y
a dans mon coeur aucun mauvais sentiment à l'égard de ta femme, et c'est
pour son bien ainsi que pour le tien que je parle aussi ouvertement.
Personne plus que moi ne s'est réjoui en apprenant ton mariage, parce que
je pensais que ce serait là ton bonheur.
--Ainsi en a-t-il été, Françoise, et je suis aussi heureux qu'un roi.
Aussi bien je n'ai pas l'intention de nous rendre malheureux, ma pauvre
petite femme et moi, en lui demandant de faire ce qui est au-dessus de
ses forces. Elle n'est pas faite pour les travaux durs et fatigants, pas
plus que le petit oiseau qui gazouille dans l'orme qu'il y a là devant
la maison. De plus, elle est jeune et elle apprendra.
Madame Chartrand pensa intérieurement qu'en effet des femmes aussi
jeunes et aussi délicates que Geneviève étaient souvent devenues de
bonnes ménagères, mais elle garda cette réflexion pour elle-même et
reprit:
--Je ne veux pas blâmer ta femme pour son ignorance à conduire un
ménage, mais ne penses-tu as qu'elle ferait bien de commencer de suite à
l'apprendre? Il se pourrait que tes moissons ne seraient pas toujours
aussi bonnes que cette année; les enfants, qui entraînent de nouvelles
dépenses, peuvent venir, et la ruine dont tu te ris maintenant te
surprendre plus tard. Écoutes je vais te faire une proposition. Je suis
veuve, sans enfants, et parfaitement libre de suivre mes volontés. Dis
un mot et je viens demeurer ici. Je ne serai pas un fardeau, car tu sais
que j'ai par moi-même des moyens suffisants. J'enseignerai à Geneviève
la tenue du ménage si elle a la force ou le désir de l'apprendre, et
dans tous les cas je prendrai sur moi toute la tâche de conduire la
maison. Ton bien-être, ta bourse et ton bonheur y gagneront. Maintenant,
réfléchis bien avant de me donner une réponse quelconque.
Paul suivit ce conseil. Il croisa ses bras sur la table et y reposa sa
tête, afin de réfléchir plus mûrement. Sans doute la prospérité
matérielle de l'établissement augmenterait notablement par les soins de
cette ménagère économe, mais comment Geneviève prendrait-elle cela?
c'était là l'important. Les tinettes de beurre, les meules de fromage
s'accumuleraient dans ses caves, la toile et le linge de ménage dans ses
garde-robes, et lorsqu'il reviendrait fatigué, épuisé, de ses travaux
des champs, il trouverait de bons et succulents repas l'attendant; oui,
tout cela lui serait très-agréable, mais serait-ce la même chose pour sa
femme qui passerait toutes les heures de son absence à éviter la
constante surveillance que sa soeur exercerait sur chaque chose et sur
chaque personne autour d'elle? Comme elle serait peinée, mortifiée de se
voir continuellement exposée à un frappant contraste avec l'habile et
énergique madame Chartrand, obligée de ressentir aussi amèrement son
infériorité sur tout ce en quoi l'autre excellait. Non, il n'avait pas
le droit de compromettre le bonheur de sa femme en permettant
l'intrusion d'un tiers dans sa maison. D'un ton bien veillant mais
ferme, il répondit donc:
--Merci, Françoise, pour ta bonne offre qui est, je le sais, l'impulsion
d'un coeur tendre et généreux, mais il vaut mieux que nous restions
seuls, ma petite Geneviève et moi. Nous aurons, je le présume, des
embarras comme tous les gens mariés; mais nous devons essayer de les
supporter avec patience. Si Geneviève fait défaut en quelques choses,
elle est au moins douée d'un doux et affectionné.
--C'est donc une affaire décidée, Paul?
--Oui. Tu n'es pas fâchée?
--Mais non: penses-tu donc que je n'ai pas plus de jugement que cela?
Mais il me faut partir dès demain, car je ne veux pas souffrir plus
longtemps les épreuves auxquelles mon tempérament ni ma patience sont
continuellement exposés dans cette maison. Entre l'indifférence de
Geneviève et la honteuse négligence de sa servante paresseuse, je serais
mise en pièces avant quinze jours, empêchée que je serais d'essayer à
mettre les choses en ordre. Quoi! elles m'ont déjà presque fait perdre
de vue mon pauvre mari et le chagrin légitime qu'en veuve bien apprise
je dois ressentir de sa mort. Je retourne maintenant dans ma chambre
pour y faire quelques prières, car j'ai manqué les vêpres afin d'avoir
cet entretien avec toi.
Et elle sortit.
Paul se laissa aller à une profonde rêverie d'où il fut bientôt tiré par
l'arrivée de sa femme.
--Viens ici, lui dit-il en l'apercevant.
Et passant son bras autour d'elle, il continua:
--Ma soeur désire venir demeurer avec nous; elle prendrait la direction
du ménage. Qu'en dis-tu?
Le pâle visage de la jeune femme rougit légèrement et ses lèvres
tremblèrent; mais reprenant presqu'aussitôt possession d'elle-même, elle
répondit doucement:
--C'est bien, Paul, si tu le désires toi-même.
--Non, ma petite femme, non! il n'en sera pas ainsi. Je ne permettrai à
personne de s'interposer entre toi et moi; nous nous tirerons d'affaire
seuls. J'ai déjà dit à soeur Françoise ce qu'il en est, et la
responsabilité du refus ne retombe que sur moi.
Oh! comme les beaux yeux lustrés de Geneviève surent bien le remercier,
pendant que ses mignons petits doigts, pressant doucement sa main, le
ramenaient par leur muet langage à l'affection qu'avaient pu lui faire
perdre les remontrances impitoyables de madame Chartrand.
Cette dernière fut fidèle à sa détermination, et le lendemain matin, au
moment même où le soleil commençait à illuminer l'Orient de ses feux,
elle montait dans une élégante petite charrette à ressort dans laquelle
son frère la ramenait chez elle. Si Paul avait éprouvé quelque remords
de conscience d'avoir refusé l'offre si pleine de bonne intention de sa
soeur, la vue du visage gras et dodu, des joues pleines et vermeilles de
celle-ci qu'il fit intérieurement contraster avec la frêle enveloppe et
la délicate figure de sa femme, le réconcilia bientôt avec lui-même.
Après le départ de madame Chartrand, une des deux servantes incapables
fut renvoyée, et on se procura une excellente ménagère qui pouvait faire
presque toute chose d'une manière aussi satisfaisante que la soeur de
Paul elle-même. Mais hélas! elle avait un caractère terrible, et sans la
moindre provocation, elle s'abattait comme une tigresse sur l'innocent
agneau qu'elle avait pour maîtresse. Connaissant sa valeur cependant,
Geneviève souffrait tout en silence; mais une après-midi que Marie
donnait libre carrière à sa mauvaise humeur en faisant des remarques
insolentes et demandait pourquoi certaines personnes ont été mises dans
le monde puisqu'elles ne pouvaient pas même aider une pauvre servante
écrasée d'ouvrage, son maître, qu'elle croyait très-occupé dans la cour,
était entré sans qu'elle s'en fût aperçue, et après avoir écouté un
instant ses diatribes, il la prit par le bras, et lui ordonna de faire
de suite son paquet et de partir.
Il s'en suivit naturellement une tempête. Geneviève courut chercher un
refuge dans sa chambre où elle écouta, avec une alarme nerveuse, le
bruit qui se faisait dans la cuisine, le fracas de la vaisselle, le
cliquetis des couteaux, les mouvements spasmodiques des chaises, des
bancs et des seaux qu'on renversait. Le vacarme finit par cesser, et le
mari et la femme se sentirent tous deux soulagés quant la porte se
referma sur leur habile mais redoutable servante--Paul remerciant
pieusement mais d'une manière quelque peu obscure, la Providence «de la
paix qui leur était maintenant accordée, quant même ils devraient
retomber dans le chaos où ils étaient auparavant», voulant probablement
faire allusion à l'irrégularité générale et à la confusion d'où
l'activité de Marie avait retiré sa maison.
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