ARMAND DURAND

----

Au nombre des premiers colons français qui s'étaient établis dans la

seigneurie de ***--nous l'appellerons Alonville--située sur les bords

du Saint-Laurent se trouvait une famille du nom de Durand. La vaste et

riche ferme qui lui avait été transmise de père en fils par succession

régulière lui avait toujours permis de tenir convenablement sa position

comme première famille du district. C'était une race d'hommes robustes

et beaux, industrieux et économes, mais d'une économie qui n'atteignait

jamais les limites de la parcimonie.

Par sa grande et droite stature, par ses cheveux et ses yeux d'un noir

de jais, par son visage bronzé et ses traits réguliers, Paul Durand

était un excellent échantillon des représentants mâles de cette famille.

Contrairement à la plupart des ses compatriotes qui d'ordinaire se

marient très jeunes, du moins dans les districts ruraux, Paul était

arrivé à la trentaine avant de se décider à prendre femme, non pas qu'il

fût indifférent au bonheur conjugal, mais parce que son père étant mort

avant que lui-même eût atteint l'âge de virilité, sa mère avait continué

à vivre avec lui sous le toit paternel, conduisant à la fois sa bourse

et son ménage d'une main judicieuse mais un peu arbitraire. Françoise sa

soeur unique, s'était mariée, à seize ans, avec un respectable marchand

de la campagne qui demeurait dans un village voisin et auquel elle avait

apporté, non-seulement une jolie figure, mais encore une dot

confortable: de sorte que madame Durand pouvait, en toute liberté,

veiller sur son fils et se consacrer entièrement à lui.

C'était une bien belle propriété que celle à l'administration de

laquelle présidait cette excellente dame: nous ne pouvons résister à la

tentation d'en faire la description. La maison, d'une maçonnerie brute,

était construite substantiellement quoiqu'avec une certaine

irrégularité; un grand orme en ombrageait la façade, et tout autour des

dépendances et des clôtures d'une blancheur éclatante. Régulièrement

tous les ans ces haies étaient blanchies à la chaux, ce qui donnait un

nouvel air de propreté à cette ferme si bien tenue et si bien montée. A

une extrémité de la bâtisse s'étendait le jardin, bizarre mélange de

légumes et de fleurs, où de superbes roses flanquaient des couches

d'oignons, et où des carrés de betteraves et de carottes étaient bordées

de pensées, de marguerites et d'oeillets. Dans un coin, commodément

placé au milieu d'un véritable champ de fleurs de toutes couleurs et de

toutes sortes, s'élevait une espèce d'abri sous lequel étaient rangées

avec une symétrie parfaite huit ou dix ruches. Mais à quoi bon une plus

longue description? Tous ceux qui ont voyagé sur les rives de notre

noble Saint-Laurent et même sur celles du pittoresque Richelieu ont dû

voir un grand nombre de ces résidences.

Apparemment Paul Durand craignait que les exigences si contraires d'une

femme et d'une mère dans un même ménage ne pourraient se concilier dans

sa maison comme elles s'harmonisaient dans plusieurs autres, en raison

de la difficulté que madame Durand la mère éprouvait à céder une partie

de l'autorité que jusque-là elle avait été habituée à exercer en

souveraine. Ce ne fut donc qu'après l'époque fixée pour le deuil de

cette mère bien-aimée qui était morte entre ses bras, qu'il songea à se

trouver une compagne pour remplir le vide que la mort avait fait dans la

vieille ferme. Mais la grande difficulté résidait dans l'embarras du

choix, car les plus riches héritières comme les plus jolies filles de la

paroisse se montraient fort disposées à accueillir favorablement sa

demande. Cependant, aucune d'elles n'était destinée à être choisie par

lui.

Le seigneur d'Alonville, M. de Courval, était un homme riche doué d'un

bon coeur, et très-hospitalier comme la plupart de ceux qui

appartiennent à cette catégorie sociale. Durand toutes les belles

saisons, son vaste Manoir était rempli d'une série d'amis des paroisses

voisines et surtout de Montréal où résidaient presque tous ses parents.

Parmi ces derniers il y avait une famille tout récemment arrivée de

France et qui accepta très-volontiers la pressante invitation que lui

fit M. de Courval d'aller passer une partie de l'été avec lui. Monsieur

et madame Lubois vinrent donc, amenant avec eux deux jeunes enfants,

âgés respectivement de sept et neuf ans, ainsi que leur gouvernante.

Cette dernière, Geneviève Audet, était une jeune fille de frêle

apparence, aux traits délicats et aux manières timides, possédant une

éducation suffisante pour l'humble poste que'elle occupait, mais en

réalité n'ayant pas de grandes connaissances en dehors de cette sphère.

Elle était un cousine éloignée sans fortune de la famille avec laquelle

elle vivait, et ainsi que cela arrive souvent, ces liens de la parenté

vis-à-vis d'elle. ON ignorait généralement ce fait, pendant qu'elle-même

n'y faisait pas souvent allusion; cela cependant l'empêchait de chercher

à se faire une position meilleure en demandant de l'emploi dans d'autres

familles, parce que agir ainsi aurait été jeter du discrédit sur cette

parenté qui était pour elle un honneur si stérile.

Paul Durand allait souvent chez M. de Courval, partie parce que, ayant

ensemble acheté à un prix nominal une vaste étendue de terrains

marécageux qu'ils étaient en train d'utiliser par l'assèchement, ils

avaient en commun quelques intérêts, et partie parce que ses visites

offraient une source de jouissances réelles à M. de Courval qui était en

théorie aussi bon agriculteur que Durand dans la pratique et qui prenait

un véritable plaisir à causer de moissons, d'assèchements, de tout ce

qui concerne une ferme, avec quelqu'un dont les succès dans ces

spécialités étaient une preuve frappante de la justesse de ses propres

opinions. Quand il venait au Manoir, s'il arrivait que le seigneur eut

alors des visiteurs, tous deux se rendaient dans la chambre qui servait

au double usage de bibliothèque et de bureau, et là ils causaient à

l'aise en fumant l'excellent tabac de M. de Courval.

Celui-ci aurait volontiers présenté Paul à ses amis les plus distingués,

car il l'estimait et le respectait; mais Durand évitait naturellement

une société où les conversations portaient sur des sujets de la ville

qui lui étaient parfaitement étrangers, et dont ceux qui y prenaient

part avaient quelque peine à cacher l'espèce de mépris qu'ils

éprouvaient à l'égard de sa position sociale.

Dans ses allées et venues il lui arrivait souvent de rencontrer

Geneviève Audet avec ses petits élèves et quelquefois il était peiné,

d'autres fois irrité en voyant l'espèce de tyrannie que ces enfants

gâtés et rebelles paraissaient exercer sur leur infortunée gouvernante.

Simple et droit en toutes choses, il communiqua un jour ses impressions

à ce sujet à M. de Courval, et sans remarquer l'éclair de plaisir qui

rayonna tout-à-coup dans les yeux de ce monsieur, il se prit à écouter

placidement l'éloquent panégyrique qu'il lui fit des vertus de

mademoiselle Audet, en accompagnant ces éloges de quelques touchantes

allusions aux épreuves et aux peines qui de fait l'accablaient; puis, M.

de Courval l'invita à aller visiter avec lui ses magnifiques betteraves

à vaches. Soit hasard ou autrement, ils s'avancèrent vers l'endroit où

Geneviève, assise sous un érable dont les larges branches fournissaient

beaucoup d'ombre, engageait ses élèves indociles à apprendre que le

Canada n'était pas en Afrique, ainsi qu'ils persistaient à le dire. Quoi

de plus naturel qu'il présentât son compagnon à la gouvernante? C'est ce

qu'il fit; et pendant que ces deux derniers changeaient ensemble

quelques paroles, il se mit à cajoler les enfants qui l'accablèrent

aussitôt de leurs babils enfantins.

Les manières de Geneviève n'avaient que peu de cette vivacité qui

caractérise généralement les Françaises, et la triste expérience dont sa

jeune existence était remplie avait imprimé à son langage un ton

réservé, presque froid. Cependant, Paul se sentit singulièrement attiré

vers elle. Elle était si délicate, elle avait l'air si faible, et en

réalité elle était si désolée, si malheureuse, qu'il ne put s'empêcher

de ressentir cette espèce d'impulsion intérieure qui possède les hommes

de coeur en présence de la faiblesse opprimée et qui les pousse à la

protéger et à la secourir.

L'entrevue avait duré plus longtemps qu'il avait cru, tant elle avait

été intéressante; et ce ne fut pas la dernière, car deux jours après M.

de Courval le fit mander pour examiner un légume monstre sous la forme

d'un énorme navet, capable de remporter le prix, non seulement par sa

grosseur, mais encore pour sa difformité et son infériorité au double

point de vue du goût et des qualités nutritives. Ils examinèrent donc la

curiosité et firent sur son compte toutes sortes de commentaires; puis

en causant, ils se promenèrent. M. de Courval ayant soin de diriger les

pas précisément au même endroit où se trouvait mademoiselle Audet, comme

la première fois. Le bon seigneur se mit encore à amuser les enfants,

pendant que Durand qui, naturellement n'était pas resté en arrière,

causait avec leur gouvernante. L'impression favorable que Geneviève lui

avait faite dans la première entrevue, for fortifiée par celle-ci et

pleinement confirmée par deux ou trois autres rencontres subséquentes.

Il n'y avait plus aucune nécessité pour M. de Courval d'envoyer chercher

Paul, car maintenant celui-ci avait toujours quelque message à apporter

au Manoir, ou quelque question à faire au seigneur. Il n'y avait pas,

non plus, d'obstacles sur sa route, car madame Lubois et son mari

étaient retournés à Montréal, laissant à Alonville les enfants et leur

gouvernante, à la demande bienveillante que leur en avait faite M. de

Courval dont la vieille intendante, respectable matrone qui occupait

dans sa maison un emploi supérieur à celui de domestique, était là pour

satisfaire les convenances.

Un brûlante après-midi que Paul s'acheminait vers le Manoir, pensant peu

au message ostensible dont il était chargé, mais beaucoup à Geneviève

Audet, il aperçut celle-ci assise avec ses élèves sous de grands pins,

un peu en dehors du chemin qui conduisait directement à la maison; et il

se dirigea vers eux. Ses allures étaient lentes, le vert et soyeux gazon

ne rendait aucun écho sous ses pas, de sort que la petit groupe qui

était sous les arbres ne put soupçonner aucunement son approche. Il est

probable que, s'il en eût été autrement, la scène dont il fut témoin eût

reçu quelque modification en son développant. La gouvernante, pâle et

triste, était assise sur un petit tabouret de jardin, tenant entre ses

mains un livre à demi-fermé. Son plus jeune élève était à côté d'elle,

manifestant, par le rire et les regards, sa haute approbation de la

conduite rebelle de son aîné qui se tenait menaçant devant la

gouvernante et informait celle-ci qu'il n'apprendrait plus rien d'elle,

parce que sa mère avait souvent dit qu'elle était incapable de les

instruire, qu'elle ne savait comment diriger ou élever les enfants.

Avec une merveilleuse douceur la jeune fille répondait que, lors même

que madame Lubois aurait dit cela, il devait apprendre d'elle et lui

obéir jusqu'à ce que sa mère se fût procuré une autre gouvernante, et

que le devoir la forçait d'insister pour qu'il apprit ses leçons dans

lesquelles il était arriéré.

--C'est votre faute! criait le petit rebelle. Maman dit que nous

n'apprendrons jamais rien tant que nous n'aurons pas de précepteur et

qu'elle va nous en amener un demain; seulement, elle ne sait que faire

de vous. Personne ne vous mariera, car vous n'avez pas de dot.

Paul était d'une tolérance excessive pour les espiègleries des enfants.

Peu de prairies étaient aussi envahies que les siennes par les petits

voleurs de fraises et peu de pruniers aussi impunément dépouillés de

leurs fruits, et souvent ses voisins le prenaient à partie parce que sa

trop grande indulgence avait un effet démoralisateur sur la jeunesse du

village; mais à toutes ces remontrances il répondait qu'ils ne devaient

pas oublier qu'ils avaient été enfants, eux aussi. Cependant, cette

fois, il ferma ses mains avec violence pendant qu'une interjection qu'il

vaut mieux ne pas répéter ici s'échappa de ses lèvres. Craignant de

perdre possession de lui-même et sachant qu'une intervention de sa part

dans la présente affaire serait très préjudiciable à mademoiselle Audet

elle-même, il tourna brusquement dans une épaisse allée de sapins;

arrivé au milieu, il se jeta tout de son long sur la pelouse, et prenant

son mouchoir, il s'en essuya le front. Il paraissait vivement agité;

mais Paul Durand ne se laissait jamais aller au soliloque, de sort

qu'après une demi-heure de réflexion profonde, il se leva et revint

lentement à l'endroit où il avait laissé Geneviève.

Elle y était encore, les yeux attentivement fixés vers la terre, et un

air plus fatigué, plus languissant encore que d'habitude répandu sur ses

petits traits réguliers. Les voix perçantes des enfants engagés dans un

jeu turbulent retentissaient tout près de là; mais elle ne paraissait

pas les entendre, non plus que Durand, car il l'aborda doucement. Il fut

obligé de répéter sa salutation d'une voix un peu plus haute; cette

fois, elle leva la tête.

--Je présume, dit-il alors, que je ne dois pas demander à mademoiselle

Audet ce à quoi elle songeait? ses pensées paraissaient être bien loin

d'ici?

--Oui, elles étaient en France.

--Oh! sans doute, c'est parce que mademoiselle Geneviève y a beaucoup

d'amis qu'elle aime tendrement?

--Non, répondit-elle avec douceur, je n'en ai plus maintenant.

Il n'y avait rien de sentimental ni d'affecté dans le calme accent dont

elle faisait cette réponse, et Paul se mit à la considérer en silence.

Les rayons dorés du soleil, perçant à travers les branches des arbres,

illuminaient son visage ovale et délicat, ses grands yeux empreints de

douceur, et quoique de sa vie il n'eut jamais lu de romans, il sentit le

charme magique de la scène et de la situation aussi vivement que s'il

eut parcouru une demi-douzaine de volumes par semaine.

Son examen fut long et minutieux, enveloppant chaque trait, chaque

détail, même les petits doigts effilés qui retournaient machinalement

les feuilles du livre qu'elle tenait encore entre ses mains et sur

lequel ses yeux étaient restés attachés; puis il se dit à lui-même:

--Comment! une telle jeune fille incapable de se marier faute de dot!

Ah! madame Lubois, nous verrons bien.

Avec la courtoisie et l'aisance de manières que possède généralement le

cultivateur Canadien, quelque pauvre et illettré qu'il soit, il s'assit

à ses côtés sur le banc du jardin.

Et maintenant, si le lecteur a anticipé ou redouté une scène d'amour,

nous nous hâtons de l'assurer qu'il a eu tort, et nous nous contenterons

de dire que lorsque Paul Durand et Geneviève revinrent lentement à la

maison, une demi-heure après, ils étaient fiancés. La vive rougeur

répandue sur le visage de la jeune fille et l'éclat de ses yeux disaient

son bonheur et son émotion; dans l'attitude de Paul, il y avait un

mélange de triomphe honnête tempéré par une tendresse qui donnait les

augures les plus favorables pour leur bonheur futur.

C'étaient cependant des amoureux très-calmes très-peu démonstratifs, si

bien que lorsque M. de Courval les rejoignit soudainement, il ne lui

vint pas à l'idée le plu léger soupçon de l'état réel des choses;

remarquant seulement que Geneviève paraissait plus joyeuse que

d'ordinaire, il invita instamment Durand à l'accompagner à la maison.

Celui-ci accepta l'invitation, et Geneviève, devenue tout-à-coup

inquiète au sujet de ses élèves, retourna au berceau d'où partaient

leurs voix, élevées en ce moment au diapason d'une vive dispute.

Assis dans l'étude de M. de Courval, Durand, sans employer de

circonlocutions, informa son hôte, qui en fut enchanté, de ce qui venait

d'avoir lieu, le priant en même temps de remplir le devoir d'écrire à

madame Lubois pour la mettre au courant de la situation.

--Veuillez lui demander, ajouta-t-il en terminant, de permettre que le

mariage ait lieu le plus tôt possible, et surtout n'oubliez pas de lui

dire que je ne veux pas de dot.

M. de Courval fit ce qu'on lui demandait. Une froide réponse ne tarda

pas à arriver: madame Lubois se contentait de dire «que Geneviève était

bien libre de faire comme bon lui semblait, mais que le _parti_ qu'elle

prenait n'étant pas remarquablement brillant il n'y avait pas lieu d'y

mettre une précipitation immodérée.»

Les intéressés, surtout Durand, furent d'un avis contraire, et deux

semaines après, de bonne heure le matin, l'heureux couple fut marié dans

l'église du village. M. de Courval servait de père à la mariée, M.

Lubois s'étant convaincu qu'il lui était impossible d'aller à Alonville

pour la circonstance. Le déjeuner donné par l'excellent seigneur fut

somptueux, quoiqu'il n'y eut que peu de monde pour le partager; et au

moment du départ, donnant une chaleureuse poignée de main à Durand:

--N'est-ce pas, lui dit-il, qu'après tout nous nous sommes bien passés

de nos nobles cousins!

Il est probable que c'était la crainte de voir cette parenté réclamée

par les nouveaux mariés qui avait déterminé l'injustifiable indifférence

dont les Lubois avaient fait preuve. «Nous n'irons pas, s'étaient-ils

dit avec aigreur, nous exposer aux incursions de ces campagnards. M. de

Courval peut faire toutes les politesses qu'il lui plaira au fermier

Durand, parce qu'il demeure dans une campagne où la société n'est pas

seulement limitée, mais encore très peu choisie; quant à nous, nous ne

pouvons pas songer à admettre dans notre salon aristocratique un paysan

aux bottes ferrées et aux rustiques manières.»

----

Armand Durand; ou, La promesse accomplie · 第 9 / 25 题