Les préparatifs du départ se font rapidement. Nous remontons le cours
de la rivière et nous nous engageons ensuite dans une vaste plaine
où la route coupe les blés qui commencent à mûrir. Les Ferachich,
qui sont des demi-nomades, reviennent pour la moisson ; quelques
tentes sont déjà installées ; à chaque instant défilent des
chameaux chargés, des groupes de femmes et d’enfants qui poussent
des bandes de moutons aux grosses queues lourdes, des cavaliers aux
longs fusils qui font caracoler leurs chevaux en passant près de
nous. Plus sauvages et plus hérissés, des moissonneurs au tablier
de cuir, la faucille sur l’épaule, les pieds poudreux dans leurs
sandales de peaux encore saignantes, s’en vont offrir leurs services
aux colons de Tebessa qu’ils ghazziaient autrefois.
Parmi les blés hauts et drus, dans la terre noire et profonde,
poussent le _Ridolfia segetum_ encore en boutons, le Bou-Nefa ou Driès
(_Thapsia Garganica_), une autre Ombellifère trapue à large ombelle
jaune, le _Carduus pteracanthus_ et d’énormes pieds de _Cynara
Cardunculus_ que respecte toujours la charrue arabe.
Devant nous coule entre ses berges gazonnées un oued insignifiant :
c’est pourtant la limite de l’Algérie. Avant de la franchir,
je commande une halte pour faire une dernière herborisation sur le
sol tunisien, et sur un petit coin de plateau rocheux, au milieu des
plantes de la région déjà vulgaires pour moi, j’ai la chance de
cueillir une espèce qui ajoutera un nom au catalogue de sa flore :
l’_Ononis antiquorum_.
Nos gens me rappellent, impatients d’arriver au campement. A trois
kilomètres au delà de la frontière, nous dressons nos tentes
au sommet d’un coteau à pente douce, dont la base est baignée
par un ruisselet limpide encombré de Cresson. Le cheikh, jeune et
élégant, arrive suivi de son _qaouadji_ qui porte une cafetière
d’argent et nous souhaite en français la bienvenue. Des serviteurs
nous offrent une diffa copieuse où le mouton et le piment n’ont
point été épargnés. Lorsque nous nous retirons sous la toile,
nos gens, bien repus et couchés autour du feu, entament, dans la
nuit sereine et silencieuse, une interminable mélopée qui nous
procure un doux sommeil.
1er juillet. Nous marchons rapidement et joyeusement à travers
un pays accidenté où les champs de blé se mêlent aux forêts
de Pins. Un défilé rapide et glissant, où abonde le _Calamintha
graveolens_ aux fortes senteurs, nous amène à des rochers d’un
grand caractère qui surmontent un coteau obstrué d’énormes blocs
éboulés. J’y recueille le _Microlonchus Clusii_, mais la vue de
Tebessa, dont on aperçoit les jardins comme une tache sombre entre
la plaine et la montagne, allume notre impatience, et, sans même
consacrer un coup d’œil à une grande ruine romaine placée au
beau milieu du chemin, nous roulons plutôt que nous ne descendons
dans la plaine. Une demi-heure nous suffit pour franchir les quelques
kilomètres qui nous séparent de la ville.
Une heure plus tard, hommes du train, cavaliers et sakhars nous
faisaient leurs adieux ; nous étions installés à l’hôtel et,
après de longues pérégrinations, le terme de notre mission était
atteint.
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