M. marina L.

Polycarpon alsinefolium DC.

Convolvulus Soldanella L.

Echium maritimum Willd.

Polygonum maritimum L.

Pancratium maritimum L.

Cyperus schœnoides Griseb.

Polypogon maritimus Willd.

Festuca maritima L.

Triticum junceum L.

Les vases à l’ouest du port sont couvertes d’une Salsolacée,

l’_Halostachys perfoliata_ Moq.-Tand.

La végétation du plateau offre également un caractère

septentrional, accusé par la liste suivante :

Nigella arvensis L.

Sisymbrium Irio L.

Silene inflata Sm.

Linum strictum L.

Vicia angustifolia L.

Bupleurum semicompositum L.

Torilis nodosa Gærtn.

Chrysanthemum coronarium L.

Calendula arvensis L.

Atractylis cancellata L.

Echinops spinosus L.

Sonchus tenerrimus L.

Coris Monspeliensis L.

Anagallis arvensis L.

Erythræa pulchella Horn.

Lithospermum arvense L.

Marrubium vulgare L.

Ajuga Iva L.

Globularia Alypum L.

Plantago Coronopus L.

P. Lagopus L.

Ornithogalum Narbonense L.

Scilla maritima L.

Asphodelus microcarpus Viv.

Juncus bufonius L.

Hordeum murinum L.

Et, fait signalé déjà pour plusieurs oasis, la vulgarité des

espèces est loin d’être compensée par leur nombre qui, d’après

nos notes, n’arrive qu’au chiffre de 220, dans lequel ne figure

ni un _Sedum_, ni une Rutacée. Les ravins ne nous y ont fourni ni

_Tamarix_, ni _Rhus_, ni même le _Nerium Oleander_.

Cependant l’influence orientale ou saharienne n’y est pas

absolument nulle, et s’y manifeste par l’apparition de quelques

types qui méritent d’être signalés, d’abord le _Festuca

Rohlfsiana_, nouveau pour la Tunisie, puis le _Silene succulenta_,

l’_Hypecoum Geslini_, le _Filago Mareotica_, le _Centaurea dimorpha_,

dont une forme gigantesque s’élève au niveau des buissons de

Jujubier, le _Chloris villosa_, l’_Astragalus peregrinus_, le

_Deverra tortuosa_ et le _Centaurea contracta_.

En dehors de ces plantes, il ne nous reste à citer que le _Linaria

aparinoides_, le _Lœflingia Hispanica_, l’_Asphodelus tenuifolius_,

le _Beta macrocarpa_, l’_Anethum graveolens_, les _Plantago ovata_

et _amplexicaulis_, enfin le _Silene ambigua_, pour épuiser la

nomenclature de tout ce qui vaut la peine d’être indiqué.

En revanche, Zarzis, abstraction faite du point de vue botanique, est

une oasis fort intéressante ; elle occupe dans la petite Syrte une

situation des plus importantes et couvre de ses cultures un vaste

espace à partir de la grève plate de son port jusqu’à huit

kilomètres plus au nord.

Les Dattiers sont plantés surtout dans les parties basses, au sud

du port et le long de la mer, entre la grève et le plateau qui

s’étend graduellement du sud au nord, entaillé par des ravins

profonds où des barrages retiennent les terres. Des Oliviers croissent

dans ces bas-fonds et forment sur le plateau de grands vergers où

l’on cultive aussi les céréales. C’est dans la zone basse que

sont disséminés les divers villages : Zarzis, la Zaouïa, Moënza,

etc. Les Dattiers des variétés appelées _Ammi_, _Agueïoua_, _Remti_

et _Rethob_ sont les seuls dont on mange les fruits, les autres sont

innomés et leurs dattes sont employées exclusivement à la nourriture

des bestiaux. En revanche, les Oliviers et les Figuiers constituent

une véritable richesse pour l’oasis, et les habitants en tirent

un grand revenu. Ils ont aussi des Grenadiers et j’y ai aperçu

un Caroubier. Il n’y a pas d’autres arbres fruitiers, et les

abricots que nous y avons mangés provenaient de Djerba. Les cultures

maraîchères, qui sont les mêmes que celles de toute la région,

sont irriguées au moyen de puits, dont la profondeur varie de 8 à

25 mètres, et à l’aide des appareils usités dans tout le Sahara.

Zarzis possède une maison européenne à un étage et un certain

nombre de constructions mauresques ; toutes les autres habitations

consistent en une série de chambres cintrées, encadrant quelquefois

une longue salle à terrasse plate. Les koubbas abondent et sont

presque toutes flanquées d’une citerne que recouvre une terrasse

presque à fleur de sol. On rencontre çà et là des fabriques

d’huile établies dans un bâtiment demi-cylindrique, dont la

voûte plonge sous le sol à angle aigu. Une cheminée verticale,

protégée par une sorte de capuchon de pierre, porte seule dans ce

réduit souterrain l’air et la lumière.

Les champs sont entourés le plus souvent par des talus en terre

garnis de touffes d’Aloès (_Aloe vera_ L.) ; mais le long des

chemins, dans l’intérieur de l’oasis, règne fréquemment le

mur berbère, dont nous avons déjà parlé, avec ses deux rangées

parallèles de pierres brutes enfoncées dans le sol. L’intervalle

est ici ordinairement rempli de pierrailles ou de gravats.

Quoique les habitants possèdent dans les villages des maisons et des

magasins, presque tous ont dans leurs jardins, sous les Palmiers,

des cases, dont la carcasse en bois, revêtue de claies en tiges

de sorgho, est entourée d’une enceinte de ces mêmes claies. Le

sommet de cette cabane représente assez bien la carène et les flancs

d’une barque renversée et rappelle, plus exactement que le gourbi

arabe ou kabyle, la forme des _mapalia_ décrits par Salluste.

Les gens de Zarzis sont en effet de vrais Berbères qui, bien que

fixés au sol, cultivateurs de Palmiers et souvent pêcheurs de

poissons ou d’éponges, ont conservé et gardent obstinément

la coutume d’aller chaque année passer deux mois environ dans

l’Aradh, sous la tente, pour procéder à la tonte des moutons et

aux travaux de la moisson. Ils ont aussi, de même que leurs voisins

de Djerba, la réputation de pirates.

Presque tous les hommes sont basanés, secs et nerveux et portent

le costume généralement adopté dans l’Aradh : chechia rouge,

chemise blanche, couverture de laine frangée couleur de bure et

larges pantoufles jaunes (_belgha_). Les femmes sont presque toutes

vêtues d’une _melafa_ bleue, dont au besoin elles se voilent la

face. Beaucoup sont mulâtresses et ont le front couvert de toutes

petites tresses bien beurrées et luisantes. Toutes sont fortement

tatouées et leurs jambes maigres sont trop souvent arquées.

La pêche des éponges se fait en hiver et au commencement du

printemps. A l’époque où nous sommes, elle chôme complètement

à Zarzis. On ne pêche point ici d’éponges fines, mais on y

trouve diverses sortes de Spongiaires, entre autres une espèce un

peu siliceuse en forme de gobelet, dont les spécimens, déracinés

par les vagues de fond, jonchent au loin le rivage.

Les poissons sont fort abondants dans ces parages, mais comme les

habitants sont actuellement dans la plaine, il est impossible de

s’en procurer.

Nous ne voulions pas quitter le pays sans avoir visité les bords de

la Sebkha Mellaha, qui s’étend assez loin dans le sud.

Nous traversons pour y arriver huit ou dix kilomètres de terrains nus

souvent boursouflés par des efflorescences salines. Si la végétation

spontanée est pauvre dans l’oasis, on peut dire que dans cette

région elle est misérable. Nous y retrouvons cependant quelques

rosettes du _Statice_ déjà vu à Sidi-Salem-bou-Guerara et quelques

touffes de _Festuca Rohlfsiana_. En dehors de ces deux nouveautés,

je ne puis citer que le _Statice echioides_, le _Zygophyllum album_,

l’_Echinopsilon muricatus_, l’_Arthrocnemum macrostachyum_,

et constater sur ce point extrême la présence du _Rhanterium

suaveolens_, qui doit s’étendre encore bien plus loin dans le

sud-est. Sur les bords de la sebkha complètement desséchée, nous

ne trouvons guère que les tiges rougeâtres d’un _Salicornia_.

Après nous être amusés à poursuivre et à capturer au fond de sa

tanière le brillant _Megacephala Euphratica_, ce beau Coléoptère

des sebkhas, nous reprenons le chemin de l’oasis, précédés

par des troupes d’indigènes qui revenaient de l’Aradh, lorsque

nous apercevons une gazelle qui suivait un troupeau de chèvres et

de moutons et qui vient passer à une quarantaine de mètres. Je

n’avais pas de fusil ; mon collègue M. Lataste, qui l’avait

aperçue trop tard, n’eut pas le temps de changer ses cartouches

et la gracieuse bête put s’éloigner saine et sauve en bondissant.

Au moment où nous rentrions au village, nous fûmes arrêtés

par une caravane qui nous précédait. Des cavaliers bistrés,

leurs longs fusils sur le dos, précédaient de nombreux chameaux,

qui marchaient gravement charges de lourds tellis. Derrière eux, le

troupeau, moutons tondus de frais et chèvres fauves aux poils rêches,

dont les formes sveltes font penser aux gazelles, trottinait dans la

poussière, pressé par des gamins à demi nus et mal lavés ; puis

venaient pêle-mêle les femmes et les enfants, les ânes élégants

et les petites vaches portant de grands plats en bois et des vases

à couscous, au-dessus desquels étaient juchées des grappes de

poules. Deux vieilles femmes et quatre chiens, du type si connu

en Algérie, aux oreilles pointues et à la grosse queue touffue,

formaient l’arrière-garde. Nous assistions à la rentrée des

vacances, le nomade redevenait beldi (citadin).

Cependant, Zarzis n’avait plus de secret pour nous et il fallait

nous hâter de partir si nous ne voulions courir le risque d’arriver

à Djerba après le départ du courrier de Tripoli.

Le 17 mai, nous prenons la mer et voguons rapidement, favorisés par

une belle brise. Nous revoyons encore une fois la bande littorale des

Palmiers piquée de taches blanches par les koubbas, le plateau couvert

d’Oliviers et coupé de ravins aux flancs marneux, puis le rivage

du continent s’éloigne et disparaît, tandis que nous commençons

à distinguer à l’horizon le fort blanc de Kastin. Plus loin,

Aghir est signalé par les mâts de ses mahonnes. Nous ne tardons

pas à doubler le cap Touguernest et à nous trouver au milieu de

barques aux voiles rouges et d’embarcations grecques qui pêchent

les éponges. Laissant à notre gauche les marabouts de Sidi-Bekri,

nous courons droit sur le cap Remel, au delà duquel apparaît

la forteresse massive bâtie par les chrétiens que les indigènes

appellent El-Kachetil (du mot espagnol Castillo) et qui, du côté de

la mer, présente encore un front respectable. Nous allons débarquer,

après une rapide traversée, au pied de la douane.

Nous nous hâtons de gagner le château qui, du côté de la terre,

perd beaucoup de son prestige et allons troubler dans sa sieste le

capitaine qui commande la garnison, un compatriote Breton, qui nous

reçoit de la manière la plus aimable.

L’exploration de Djerba étant réservée à nos collègues de la

mission, je me garde bien d’empiéter sur leur domaine et pendant

notre séjour je ne m’occupe que de récolter des Mollusques et de

rédiger un modeste vocabulaire du dialecte berbère de l’île.

Le 20 mai, il faut nous lever avant l’aube pour nous embarquer sur

une mahonne et aller attendre à sept kilomètres en mer l’apparition

de la _Ville-de-Bône_ qui nous amenait, à midi, devant Gabès.

Malgré la houle, le débarquement se fait sans difficulté,

à l’entrée de la rivière et nous pouvons, dans la maison

hospitalière du colonel de La Roque, nous reposer un peu de nos

fatigues, mettre en ordre nos récoltes et préparer une nouvelle

exploration.

=V=

=De Gabès à Debabcha (Nefzaoua).=

Après quatre journées employées à ces diverses occupations, nous

prenons le 25 mai la route du Nefzaoua. Nous dépassons la zone des

oasis de Menzel, et traversons la plaine aride et monotone jusqu’à

un large col pierreux, entre deux collines plates garnies de quelques

buissons de _Zizyphus Lotus_ et de _Nitraria tridentata_. Au delà

de ce passage, situé à mi-chemin entre Gabès et El-Hamma, le sol

se hérisse de petites buttes de terre blanchâtres couronnées de

_Zizyphus Lotus_ et de _Calycotome intermedia_, au milieu desquelles

apparaît sur la droite le puits nommé Bir Chenchou, entouré d’un

mur. On y descend par une pente assez douce qui en permet l’accès

aux troupeaux : aussi l’eau est-elle souillée d’ordures et

a-t-elle contracté un goût de suint repoussant.

Pendant que l’on prépare le déjeuner, nous récoltons quelques

plantes : _Neurada procumbens_, _Euphorbia cornuta_, _Filago Mareotica_

et _Thymus capitatus_.

Nous reprenons notre route à travers la plaine que coupe bientôt

une chaîne de hautes collines calcaires où courent des perdrix et

où paît une troupe de gazelles qu’un coup de feu met en fuite. Sur

les bords rocheux du sentier, nous recueillons le _Reseda Arabica_ et

le _Zollikoferia quercifolia_ qui commencent à peine à fleurir. Nous

ne tardons pas à découvrir au bas de la rampe occidentale de ce petit

relèvement l’oasis d’El-Hamma des Beni-Zid, long îlot de Dattiers

où se dessinent les deux villages de Debdaba et d’El-Kaçr. Nous

allons camper auprès du premier, où réside le khalifa, qui doit

à son titre de marabout et à son indomptable énergie une autorité

incontestée.

Nos tentes une fois installées dans un jardin de Palmiers, où croît

en abondance l’_Atriplex dimorphostegia_, un des fils du khalifa

nous sert de guide et nous montre successivement les quatre sources

thermales auxquelles l’oasis doit son nom. Chacune a son bassin,

encadré de larges pierres taillées. Les deux principales sourdent

à une température d’environ 45 degrés ; au-dessus de chacune

d’elles s’élève un bâtiment construit en majeure partie avec

des débris romains et renfermant de petites chambres garnies de

nattes sur lesquelles les baigneurs viennent faire leur sieste. Le

fond de la source est encombré de grosses pierres taillées et une

espèce rare de Chauves-souris s’accroche au plafond au milieu de

la vapeur chaude.

L’oasis est assez vaste et l’on y a entrepris de nouvelles

plantations dans la direction de la rivière qui coule à deux

kilomètres environ vers le sud-ouest. Les dattes, soumises encore

à l’influence du climat marin, sont très médiocres, meilleures

cependant qu’à Gabès.

En nous dirigeant vers la rivière, nous remarquons les plantes

suivantes :

Ammosperma cinereum Hook.

Trigonella stellata Forsk.

Astragalus corrugatus Bert. _var._ tenuirugis.

Hedysarum spinosissimum L.

Neurada procumbens L.

Filago Mareotica Del.

Centaurea furfuracea Coss. et DR.

Crepis senecioides Del.

Anchusa hispida Forsk.

Marrubium deserti De Noë.

Plantago ovata Forsk.

Euphorbia cornuta Pers.

Les bords de l’oued sont presque entièrement nus : à peine

si l’on y remarque quelques touffes naines de Roseaux (_Arundo

Phragmites_) et de Zeïta (_Limoniastrum Guyonianum ?_).

Le lendemain matin, nous organisons une course au Djebel Aziza dont

les sommets, nettement détachés, forment une chaîne qui se soude au

Djebel Tebaga et court à peu près du nord-ouest au sud-est. Après

avoir franchi l’Oued El-Hammam, nous abordons une plaine argileuse

couverte de Salsolacées vulgaires, de _Limoniastrum_ et de _Retama

Rætam_, et nous nous dirigeons vers la quatrième montagne de

la chaîne qu’un col assez élevé et un ravin abrupt séparent

de sa voisine du nord. Nous grimpons rapidement jusqu’au plateau

rocheux qui la couronne et forme un plan incliné vers le sud-est. La

pente est couverte d’_Helianthemum Tunetanum_, d’_H. virgatum_

var. _ciliatum_, et le beau _Teucrium Alopecuros_ qui fut découvert

dans cette même localité, en 1854, par M. Kralik, y est assez

fréquent. Le long des flancs et dans les fissures du plateau terminal

poussent le _Periploca angustifolia_, l’_Ephedra fragilis_, le

_Deverra scoparia_, le _Capparis spinosa_ var. _Fontanesii_, le _Ruta

bracteosa_ et l’_Euphorbia Bivonæ_. Au milieu de l’ascension,

nous sommes surpris par une averse violente qui nous force à nous

réfugier dans une grotte rencontrée fort à point sur le flanc

sud de la tranche rocheuse. La pluie passée, nous reprenons notre

herborisation du plateau et, parvenus à la cime, nous descendons

sur le col par une fissure presque impraticable où croissent le

_Celsia laciniata_, le _Ferula Vesceritensis_, de belles touffes

de _Moricandia suffruticosa_, quelques pieds de _Fumaria Numidica_

et des rosettes d’_Umbilicus horizontalis_.

Pendant que mes compagnons fouillent les rochers et parviennent

à capturer un gigantesque _Vipera Mauritanica_, je descends à

grand’peine la pente ardue du ravin au nord de la montagne, qui

présente quelques bonnes espèces :

Farsetia Ægyptiaca Turra.

Rapistrum bipinnatum Coss. et Kral.

Helianthemum sessiliflorum Pers. _var._ ellipticum.

Reseda lutea L. _var._ neglecta.

Erodium hirtum Willd.

E. arborescens Willd.

E. glaucophyllum Ait.

Hippocrepis bicontorta Lois.

Asteriscus pygmæus Coss. et DR.

Chlamydophora pubescens Coss. et DR.

Atractylis microcephala Coss. et DR.

Amberboa Lippii DC.

Zollikoferia angustifolia Coss. et DR.

Echium humile Desf.

Anarrhinum brevifolium Coss. et Kral.

Salvia Ægyptiaca L.

Ballota hirsuta Benth.

Rumex vesicarius L.

Aristida Adscensionis L.

Le retour s’effectue d’abord paisiblement, mais, après le passage

de la rivière, l’orage se reforme ; aux premières gouttes, notre

troupe prend une allure effrénée, ma mule s’emporte et, après

une série d’écarts et de sauts de mouton, finit par briser les

sangles et me déposer sur le sable de la route.

Le 27 mai, notre escorte de chasseurs d’Afrique et les mulets du

train nous abandonnent. Nous montons des ânes, de très modestes

ânes, et nos bagages sont chargés sur des chameaux. Le khalifa

nous accompagne pendant une heure jusqu’à la hauteur d’un haouch

qu’il possède au bord du Chott El-Fedjedj et nous laisse sous la

protection de son fils Si-Ammar. Nous ne tardons pas à quitter le sol

argileux de la plaine basse, délayé par les pluies de la veille,

pour couper le pied des collines pierreuses qui forment la base du

Djebel Tebaga. Les Salsolacées font place aux buissons de _Zizyphus

Lotus_ et de _Periploca angustifolia_, l’_Arthratherum pungens_

se montre dans le fond sablonneux de petits ravins avec le _Dœmia

cordata_. Vers dix heures, nous faisons halte au bord de l’Oued

Magroun dans une dépression rocheuse. L’eau y forme des flaques où

pullulent des têtards de batraciens. L’_Ammosperma teretifolium_

atteint là des dimensions gigantesques et se mêle à de belles

touffes d’_Hedysarum carnosum_.

Notre déjeuner est subitement interrompu par une averse qui nous force

à chercher le long des rochers un abri fort insuffisant. Lorsque

le nuage s’est éloigné, le feu est éteint. Il faut boire notre

café froid et nous remettre en marche grelottants et déconfits. La

route continue à moitié chemin entre la montagne et la sebkha, au

milieu de buissons nombreux et d’une végétation herbacée vraiment

luxuriante : le _Linaria laxiflora_ s’y montre partout avec les

_Astragalus Kralikianus_, _tenuifolius_, _corrugatus_ var. _tenuirugis_

et _hamosus_, le _Muricaria prostrata_, l’_Arnebia decumbens_

var. _macrocalyx_, le _Silene setacea_, le _Centaurea dimorpha_,

l’_Arthratherum plumosum_ var. _floccosum_, le _Danthonia Forskalei_

et le _Sisymbrium coronopifolium_ var. _ceratophyllum_. Malheureusement

la pluie recommence et nous force à nous calfeutrer étroitement

dans nos burnous ou sous nos manteaux.

Des chameaux aperçus au pied du Tebaga causent une fausse alerte

à Si-Ammar qui va les reconnaître au galop. Enfin, au coucher

du soleil, nous arrivons au campement de Fratis, au pied d’une

longue colline, près de petites cavités sablonneuses que les

derniers orages ont remplies d’eau, et pendant qu’on fait

sauter un lièvre qu’un de nos cavaliers a pris vivant au gîte,

je visite d’anciennes cultures toutes pleines d’_Allium Cupani_

et de _Tribulus terrestris_. Remarqué dans la broussaille de belles

touffes d’_Atriplex mollis_.

Le lendemain, 28 mai, le soleil brille et nous repartons pleins

d’ardeur. Le relief du terrain s’accentue un peu et nous nous

rapprochons du Tebaga ; bientôt nous traversons des collines aux

roches d’un brun noirâtre, comme brûlées, et nous franchissons

des flaques d’eau saumâtre et amère qui proviennent de l’Aïn

Oumm-el-Aousen ou Oumm-el-Ousen. Nous constatons encore sur ce point

l’abondance de l’_Atriplex mollis_ qui, avec le _Retama Rætam_,

constitue presque uniquement la végétation frutescente. Un peu

plus loin, le chemin traverse une zone de sables où nous retrouvons

naturellement le Drin (_Arthratherum pungens_), Graminée encore

plus arénicole que saharienne. Nous y constatons le _Malcolmia

Ægyptiaca_, le _Senecio coronopifolius_, le _Phelipæa lavandulacea_,

l’_Asphodelus viscidulus_ et le _Trisetum pumilum_. Poussés par

la soif, nous ne tardons pas à atteindre Nebech-ed-Dib, où un

bouquet de palmiers bas et touffus recouvre et cache un petit bassin

rempli de conferves. C’est la station ordinaire des caravanes et des

voyageurs isolés : aussi cette source est-elle fréquemment visitée

par les maraudeurs et les _djich_ des insurgés tunisiens. L’eau est

d’ailleurs fort médiocre. Nous nous hâtons donc de déjeuner et

de remonter sur nos ânes, avec le dessein de gagner Kebilli dans la

même journée. Fol espoir ! bientôt nous comprenons, à l’allure

ralentie et morne de nos bêtes, que nous pourrons à grand’peine

atteindre Limaguès (ou mieux El-Imaguès, dont le nom, d’après

certains auteurs, ne serait qu’une corruption de celui des _Maxyes_

que l’histoire ancienne place dans ces régions). Après un repos

dans le lit desséché d’un oued où abondent l’_Arthratherum

pungens_ et le _Retama Rætam_, nous montons avec une lenteur

trop majestueuse une rampe interminable au sommet de laquelle nous

apercevons de très loin les bâtiments ruinés d’une zaouïa,

les cimes des palmiers et, sur la gauche, des taches verdâtres

qui annoncent un marais et par conséquent la source qui a donné

naissance à l’oasis. Au coucher du soleil, à pied et poussant

nos ânes fourbus, nous arrivons enfin au sommet de la colline,

au-dessus d’un large entonnoir où les eaux font bouillonner le

sable. Elles s’échappent par des canaux encombrés de Joncs, de

Roseaux et de _Sonchus maritimus_, et vont irriguer les vergers de

la zaouïa, bien déchue aujourd’hui de son antique splendeur.

Nous citerons, parmi les plantes recueillies dans la dernière partie

du trajet : _Erucaria Ægiceras_, _Reseda Arabica_, _Haplophyllum

tuberculatum_, _Astragalus corrugatus_ var. _tenuirugis_, _Anethum

graveolens_, _Carduncellus eriocephalus_, _Kœlpinia linearis_ et

_Euphorbia cornuta_.

Nous signalerons l’abondance du _Rhanterium suaveolens_ que nous

retrouvons partout.

Le 29 mai, après notre course de la veille, la route de Limaguès à

Kebilli n’est guère qu’une promenade. Nous piquons d’abord

au sud à travers une plaine monotone qui ne nous présente à

noter que l’extrême fréquence de l’_Helianthemum Tunetanum_

et qui se termine au pied d’une chaîne de collines formée par le

dédoublement du Djebel Tebaga, dont la branche méridionale prend le

nom de Djebel Nefzaoua. Un col très court nous conduit au bassin sec

et pierreux qui sépare les deux chaînes. Nous y sommes accostés par

le potentat du Nefzaoua, le Kiaya Ahmed-bel-Hammadi, ancien chaouch

du Bey et protégé du Bardo, qui tient le Nefzaoua courbé sous sa

dure autorité. Après les compliments d’usage, nous nous engageons

dans une gorge étroite et longue. Ce défilé est dominé par des

collines arides et coiffées uniformément d’une bande rocheuse

formant un plateau légèrement incliné. Au sortir de la gorge

s’étend un terrain sablonneux semé de petits monticules de terre

blanchâtre et dont la végétation se compose surtout de _Zeïta_,

de Salsolacées ligneuses, de _Retama Rætam_ et de l’_Arthratherum

pungens_ qui prend ici le nom de Çiboth ou de Çibodh[21]. Sur toute

la ligne d’horizon se montrent de nombreuses taches obscures :

ce sont des oasis et, à mesure que nous avançons vers le sud,

on voit se détacher de la masse la silhouette des plus hauts Palmiers.

En arrivant en face de Kebilli, nous remarquons quelques champs

cultivés au pied d’un mamelon que couronne un bâtiment carré à

fenêtres grillagées, le Bordj Djedid que le Kiaya achève de faire

bâtir et dans lequel il nous installe.

On ne tarde pas à nous servir une diffa irréprochable avec abondance

de _lagmi_ (vin de Dattier).

La rapidité de notre marche, depuis notre rencontre avec le Kiaya,

ne nous avait permis de faire aucune récolte. Après le repas, nous

nous empressons de diriger notre exploration au nord : c’est du

reste de ce côté que jaillissent les sources qui, par leur réunion,

forment un ruisseau et servent, en se répandant dans de nombreux

canaux, à l’irrigation de l’oasis [22].

Pendant cette promenade, nous recueillons dans les champs nouvellement

défrichés au pied du Bordj Djedid le _Malcolmia Africana_ (Chartam

ou Chartem), le _Zygophyllum cornutum_, l’_Atriplex dimorphostegia_,

et l’_Euphorbia Guyoniana_.

J’avais formé le projet de visiter la chaîne du Nefzaoua que

je m’apprêtais à escalader la veille, lors de l’arrivée du

Kiaya. Nous retraversons donc le 30 mai la zone sablonneuse bosselée

de petits monticules et nous prenons un défilé à l’est de

la passe que nous avions franchie. Nous visitons successivement

deux collines surmontées de leur tranche inclinée de calcaires

nummulitiques. Le plateau et ses flancs sont également arides ;

l’_Helianthemum Tunetanum_ seul y pullule. Dans les fissures de

la roche brunâtre et sonore poussent des touffes rares des _Celsia

laciniata_, _Capparis spinosa_ var. _coriacea_, _Globularia Alypum_

avec quelques pieds de _Reseda Alphonsi_. Dans le défilé, nous voyons :

_Helianthemum Cahiricum_, _Erodium hirtum_, _Pyrethrum fuscatum_,

_Moricandia suffruticosa_ et _Evax argyrolepis_ Lange ?.

Dans l’après-midi, visite à l’oasis en passant par les

jardins du Kiaya, bordés de Rosiers aux feuilles rouillées par une

Urédinée. Un grand Mûrier (_Morus nigra_) se dresse isolément

au milieu des carrés envahis par le _Lepturus filiformis_. Nous

traversons des vergers où, à l’ombre des Dattiers, des Figuiers et

des Abricotiers, poussent, sur le bord des rigoles, un beau Glaïeul

(_Gladiolus Byzantinus_), des pariétaires, le _Datura Stramonium_ qui

prend ici le nom de _Sikran_ (l’enivrant), réservé en Algérie aux

Jusquiames, et de jeunes pieds de _Xanthium antiquorum_. Un terrain

bas et inculte est complètement envahi par deux grands _Statice_,

le _S. delicatula_ et l’espèce déjà signalée dont les hautes

tiges sont encore dépourvues de fleurs.

Nous atteignons enfin, après maints détours, le village de Kebilli

entouré d’un fossé peu profond, aux eaux sales et infectes,

et défendu par un mur en terre de piètre apparence. Les maisons

d’habitation sont presque toutes bâties en pisé et en moellons

disposés par assises entre lesquelles sont intercalés des troncs

de palmier et quelquefois des pierres de taille romaines. Les

terrasses sont formées par de semblables poutres chargées d’un

lit d’argile. Les écuries, les magasins et les côtés des cours

ont pour murailles des troncs de palmier refendus. La mosquée,

d’une construction assez ancienne, est surmontée d’un minaret

carré percé de meurtrières qui a été récemment reconstruit,

sans doute à la suite de la rébellion qui amena le siège et la

prise de Kebilli peu de temps avant le voyage de Guérin.

Le lendemain, 31 mai, nous quittions le Bordj Djedid pour continuer

notre route vers le Chott El-Djerid. Nous traversons une nouvelle

zone de terrain blanchâtre à petites buttes pour gagner l’oasis

de Mansoura, et nous y faisons halte au bord d’un bassin d’où les

eaux s’échappent par un canal bordé encore çà et là de pierres

de taille antiques. Dans ce bassin, de même que dans les sources

supérieures, le sable est remué par la force ascendante de l’eau

qui sort d’un canal naturel souterrain d’une profondeur inconnue :

des Roseaux croissent sur les bords, et de toutes parts frétillent des

Barbeaux d’un jaune d’or et des troupes de _Chromis Nilotica_. Sur

l’invitation du Cheikh, des jeunes gens ôtent leur gandoura,

se jettent à l’eau et, à l’aide d’un long haïk, poussent

devant eux les poissons qu’ils acculent à la berge. Le haïk est

alors adroitement et brusquement relevé le long du bord et, si une

partie de la troupe réussit à s’échapper, ce n’est qu’en

laissant aux mains des pêcheurs de nombreux prisonniers dont une

partie passe sans transition des eaux natales dans la poêle à frire.

Après le déjeuner, nous nous enfonçons dans des sentiers

ravissants, au milieu de vergers verdoyants et fleuris, et passons,

sans nous en apercevoir, de l’oasis de Mansoura dans celle de Rabta

dont nous contournons le village. Au delà s’étend une plaine

argileuse et salée bornée au nord par la chaîne abaissée du

Nefzaoua et au sud par la rive plate du grand Chott, sur laquelle se

détachent quelques relèvements couverts de Dattiers, dont le plus

voisin est Tombar. Devant nous grandissent peu à peu les palmiers

d’El-Goléa et nous arrivons d’assez bonne heure au village bâti

entre l’oasis et le pied des collines. Nous campons au bord d’une

tranchée qui va chercher l’eau près d’un col voisin de Menchia,

village considérable dont les maisons et les Dattiers s’élèvent

sur le versant nord de la chaîne. La source est alimentée par une

nappe qui semble presque horizontale, et dans le bassin exigu nagent

quelques petits poissons qui, à notre aspect, se réfugient dans

des anfractuosités souterraines. Le col est traversé par d’autres

tranchées profondes qui vont puiser, sans doute à la même nappe,

les eaux qu’elles conduisent à Menchia. Cette promiscuité

de prise d’eau soulève entre les habitants des deux villages

d’interminables querelles.

A gauche du col se dresse un mamelon pierreux et aride que surmonte

un signal trigonométrique, d’où la vue s’étend au nord

jusqu’au delà du Chott El-Fedjedj et n’est arrêtée que par

la longue muraille du Djebel Cherb. La tranche calcaire qui forme le

sommet et qui s’abaisse comme un toit du nord-est au sud-ouest ne

présente comme végétation que des tiges rabougries et mutilées

de _Peganum Harmala_, de _Zygophyllum cornutum_ et de _Reaumuria

vermiculata_. Ce n’est qu’aux abords de notre campement et sur la

lisière de l’oasis que se rencontrent quelques plantes annuelles :

_Ammosperma cinereum_, _Malcolmia Africana_, _Koniga Libyca_,

_Trigonella stellata_, _Neurada procumbens_, _Ifloga Fontanesii_,

_Arnebia decumbens_ var. _macrocalyx_, _Lippia nodiflora_, _Plantago

ciliata_, _Dactyloctenium Ægyptiacum_.

1er juin. Nous partons tard, et après avoir longé au sud le pied des

collines, nous franchissons un col coupé comme celui d’El-Goléa

par de profondes tranchées, en partie souterraines, qui servent

à l’alimentation de Bou-Abdallah, village du versant nord que

nous traversons pour revenir au sud par un autre col. Nous poussons

ensuite droit à l’ouest en laissant à notre droite une oasis,

moins considérable que ses voisines. Les collines rocheuses qui

formaient l’arête et comme l’ossature du Nefzaoua s’abaissent

graduellement et finissent par disparaître en faisant place à un

simple relief aplati, de quelques mètres de hauteur. Une nappe

souterraine doit couler à une faible profondeur, car, outre les

petits bassins marécageux qui se présentent le long de la route

et dont l’un nourrit des poissons et des mollusques, on rencontre

de nombreuses touffes de Dattiers non irrigués qui nous rappellent

les _Djali_ de l’Oued Mïa, près d’Ouargla ; à leur ombre nous

cueillons l’_Asphodelus viscidulus_, l’_Heliotropium undulatum_

et le _Lotus pusillus_. Nous allons camper près de la pointe du

Nefzaoua, entre les petits villages de Fetnasa et de Debabcha. Là

nous ne trouvons plus de vrais jardins, mais des bouquets de Dattiers

disséminés et entourés de leurs rejetons.

A deux pas de nos tentes, je découvre dans un fourré une mare pleine

de _Chara_ où vivent plusieurs espèces de Mollusques.

Le reste de la journée est consacré au repos, car nous devons partir

dans la nuit pour affronter la traversée de la Sebkha.

=VI=

=Le grand Chott et le Djerid.=

La grande Sebkha ou Chott El-Djerid, qui porte aussi le nom de Sebkha

Faraoun et que les Berbères appelaient _Tekamert_, a exercé la verve

des poètes et l’imagination inventive des voyageurs arabes. Suivant

El-Aïachi, on ne peut la traverser que par un sentier étroit comme

un cheveu et coupant comme le tranchant d’une épée. D’après

un autre, la nuit n’a point d’étoiles en cet endroit ; elles

se cachent derrière les montagnes ; le vent y souffle à la fois

de droite et de gauche avec une violence capable de vous rendre

sourd. Tous sont d’accord pour déclarer qu’un seul pas en dehors

de la route vous précipite dans un abîme de boue qui peut dévorer

des caravanes et des armées entières sans qu’il en reste de traces.

Nos cavaliers et nos guides, désignés par le cheikh de Debabcha,

ne croyaient heureusement ni au vent impétueux ni à l’étroitesse

capillaire du chemin, mais l’existence de bourbiers insondables

et de véritables _lises_ en dehors des bandes de terrain solide que

suivent les caravanes de temps immémorial ne saurait être mise en

doute. Quant aux étoiles, elles brillaient au-dessus de la Sebkha,

lorsque, à deux heures et demie du matin, à la lueur des falots,

nous procédâmes aux préparatifs du départ.

Les bouquets de Palmiers ne tardent pas à devenir rares et à

disparaître ; puis c’est le tour des buissons et des grandes

Salsolacées elles-mêmes ; encore un instant et l’on n’aperçoit

plus au bord de la route que quelques morceaux de bois et des

ossements fichés dans le sol pour jalonner la piste. Nous avons

passé insensiblement de la terre ferme au vrai Chott. Au moment

où pointe à l’orient la lueur grise qui précède l’aurore,

s’élèvent sans bruit devant nous, comme des spectres, des ombres

dégingandées et confuses : nos fantômes sont des Flamants surpris

par notre marche silencieuse et dont le vol se perd rapidement dans

l’ombre encore opaque du couchant.

Le soleil se lève et éclaire devant nous l’immense et plate

étendue de la Sebkha ; le terrain est d’un gris blanchâtre, solide

et mat : à peine si nous remarquons çà et là quelques blanches

mouchetures de sel. Nous avançons lentement entre les deux lignes de

pierres et d’ossements blanchis sur la voie étroite et battue. A

sept heures nous faisons halte à Mençof ou Bir-en-Nouçf (le puits du

milieu) ; une borne, plantée à la place où, d’après la tradition,

existait jadis un puits, indique la moitié du chemin. Tout autour

le sol est couvert des déjections noirâtres des bêtes de somme,

mêlées de noyaux de dattes. La terre est humide, et au fond des

larges empreintes laissées par la patte spongieuse des chameaux,

le sel commence à former des efflorescences.

Après avoir attendu pendant près d’une heure l’apparition de

la petite caravane attardée qui porte nos bagages, nous reprenons

notre route monotone. A mesure que nous avançons, la cristallisation

est plus apparente et les dépôts salins gagnent en étendue

et en intensité : au loin, vers le sud-ouest, ils forment une

nappe d’un éclat éblouissant. C’est bien là cette croûte

resplendissante qu’El-Tedjani, dans sa _Rahla_, compare tantôt à

une feuille d’argent laminé et tantôt à un tapis de camphre ou

à une terrasse d’albâtre. Nous ne tardons pas à voir surgir à

l’horizon un rang de collines, au pied desquelles s’étendent par

intervalles les lignes sombres des oasis amplifiées par le mirage. Il

semble qu’en moins de deux heures nous allons les atteindre, mais

à mesure que nous marchons, la dimension de ces taches diminue

et l’image semble fuir devant nous. Cependant la nature du sol

change : le terrain perd sa teinte d’un gris blanchâtre, prend

une nuance brune et se dépouille de toute incrustation saline. Sur

l’argile glaiseuse nos bêtes glissent et patinent ; la marche

devient excessivement difficile, et notre fatigue s’accroît de

notre impatience. Enfin nous pouvons discerner au loin les cimes des

plus hauts Palmiers et, plus près de nous, la ligne des Salsolacées

et du _Limoniastrum monopetalum_ dessine le véritable bord de la

Sebkha. Nous l’atteignons enfin vers onze heures du matin, entre les

oasis de Sedada à droite et de Kriz à gauche. Nous nous engageons

dans un terrain sablonneux couvert de petites buttes buissonneuses,

qui monte du Chott aux collines calcaires, dernières vertèbres du

Djebel Cherb, lorsqu’un mokhazni du qaïd se présente à nous

et, après nous avoir fait contourner les derniers vergers et les

dernières maisons du village de Kriz, nous conduit au bord du joli

bassin de Sebã Biar (les sept puits), qui se creuse au pied d’un

rocher calcaire pétri d’Oursins fossiles. Étendus à l’ombre

des Palmiers qui l’ombragent, nous attendons pendant plusieurs

heures nos bagages et leurs conducteurs, auxquels nous avons eu la

fâcheuse imprudence de confier notre déjeuner.

Heureusement le temps des ânes et des chameaux est passé :

un détachement du train de la compagnie mixte de Tozer, qui nous

attendait à Kriz, vient nous rejoindre avec ses mulets, et une cruche

de _lagmi_ nous aide à supporter avec plus de patience le retard de

notre convoi.

Vers cinq heures, je vais explorer les ravins des collines calcaires

aux flancs pierreux et roux qui s’élèvent derrière notre tente,

et j’y retrouve avec joie quelques plantes des Ziban mêlées à

des espèces tunisiennes :

Farsetia Ægyptiaca Turra.

Cleome Arabica L.

Reseda Alphonsi Müll.

Fagonia Sinaica Boiss.

F. virens Coss.

Neurada procumbens L.

Sclerocephalus Arabicus Boiss.

Pteranthus echinatus Desf.

Pyrethrum fuscatum Willd.

Chlamydophora pubescens Coss. et DR.

Anarrhinum brevifolium Coss. et Kral.

Aristida Adscensionis L. _var._ pumila.

Arthratherum ciliatum Nees.

Chloris villosa Pers.

J’allais atteindre le fond du ravin lorsque je fus rappelé à

grands cris pour recevoir le qaïd du canton, grand et bel homme,

fort élégant, accompagné de son khodja, aussi distingué que lui,

qui venaient me faire leurs compliments et m’inviter à recevoir chez

eux l’hospitalité. J’aurais voulu les congédier immédiatement

pour reprendre mon herborisation, mais les exigences de l’étiquette

me retinrent jusqu’à l’heure où le coucher du soleil rendit

toute recherche impossible.

3 juin. A 6 heures nous sommes en marche entre la chaîne des collines

et une série d’oasis qui s’étendent jusqu’au bord de la grande

Sebkha. Bientôt les carapaces rocheuses qui revêtent les mamelons

en s’inclinant vers le sud-est disparaissent et la chaîne du Cherb

fait place à un relèvement aplati que l’on nomme le Draâ du

Djerid et qui constitue un isthme élargi entre le Chott El-Djerid,

dont la surface est à environ 20 mètres au-dessus du niveau de

la mer, et le Chott El-Gharsa, dont le bassin se creuse à 20 ou 28

mètres au-dessous.

Au bout de deux heures de marche, nous apercevons entre le Draâ

et le Chott une longue forêt de Palmiers, au-dessus de laquelle

apparaissent des murailles grises surmontées de quelques coupoles

blanches, une tour et un édifice couronné d’une calotte de briques

vertes vernissées et imbriquées comme des écailles. C’est la

mosquée des Oulad Sidi-Abid. Au-dessus de la ville, le dos de la

colline est presque nu et parsemé de blocs de sable agglutiné,

restes de l’ancien terrain qui a été largement exploité comme

carrière. Nous pénétrons dans la capitale du Djerid en poussant nos

montures dans des rues sablonneuses bordées de nombreuses maisons :

les plus belles sont bâties en briques cuites avec des ajours

disposés au-dessus des portes et qui forment des encadrements et

des dessins assez élégants ; les autres, plus modestes, admettent

dans leurs murailles la pierre, les blocs de sable et même le _tob_

(briques crues séchées au soleil).

La place du marché est irrégulière et manque de caractère ;

un certain nombre de boutiques sont inoccupées, au centre quelques

indigènes sont accroupis devant de petits tas de viande ou quelques

pyramides de fruits. Du côté de l’oasis s’élève un édifice qui

se distingue par ses fenêtres à balcons de fer en encorbellement,

le Dar-el-Bey où est installé le bureau des renseignements et où

l’on nous offre gracieusement l’hospitalité. La compagnie mixte,

dont le commandant est M. du Couret, le fils du célèbre explorateur,

campe tout près de là, sous la tente, les chevaux au piquet ;

les officiers sont logés dans une maison voisine décorée du nom

beaucoup trop fastueux de kasba. Une cour sert de parc à un cerf

(_Cervus Corsicanus_), capturé en plein Sahara, dans les environs

de Douiret, nous dit-on.

4 juin. La journée est consacrée à l’exploration de

l’oasis. La promenade est délicieuse au milieu de jardins où,

parmi les Dattiers, croissent de nombreux arbres fruitiers et tous

les légumes de la région. Nous y remarquons même quelques pieds de

Meloukhia (_Corchorus olitorius_) qui nous rappellent l’Égypte et

la Syrie : les Rosiers et le Fenouil n’y sont pas rares, non plus

que le _Zizyphus Spina-Christi_ : un de ces arbres, protégé par le

voisinage d’une mosquée-zaouïa, atteint des dimensions vraiment

gigantesques. L’eau circule partout, amenée par des rigoles qui

s’embranchent sur des canaux dérivés eux-mêmes d’une artère

centrale ; celle-ci, bordée presque partout de pierres taillées,

est traversée par des ponts dont quelques-uns remontent à une

vénérable antiquité. Le partage des eaux s’opère au moyen de

barrages et de troncs de palmiers entaillés d’encoches d’une

dimension déterminée qui assurent à chaque canal son débit

réglementaire. Quant aux rigoles (saguias) qu’alimentent ces

canaux, elles sont ouvertes ou fermées pour chaque propriété

pendant un nombre d’heures mesuré à la clepsydre. Tout ce

système d’irrigation remonte évidemment aux temps reculés de

l’antique Tisurus, qui fut une ville considérable et prospère, car,

indépendamment des blocs sculptés et des fûts de colonnes encastrés

dans les murs de diverses maisons, on trouve à l’intérieur de

l’oasis le village de Belidet-el-Adher, dont le minaret repose sur

des assises antiques, et les débris d’un édifice qui, suivant

Guérin, a dû servir successivement de temple païen, d’église

et de mosquée. Les dieux changent, mais les ruines survivent aux

religions.

Après avoir assisté sur les bords du Chott à un tir à la cible,

nous parcourons, le long du bord méridional de l’oasis, un terrain

argilo-sableux qui a dû jadis faire partie du fond de la sebkha ou

d’un marais saumâtre, car nous y recueillons, outre le _Melania

tuberculata_, vulgaire partout, un _Melanopsis_ subfossile à très

grosses côtes (_Melanopsis Sevillensis_) et quelques valves d’une

petite forme du _Cardium edule_.

Après avoir remonté les flancs du Draâ presque jusqu’à son

sommet, nous voyons s’ouvrir devant nous les entonnoirs échancrés,

de 15 à 20 mètres de profondeur, au fond desquels sourdent les

nappes qui se réunissent pour former le ruisseau ou, comme le

disent les indigènes, l’oued qui alimente la ville et irrigue

l’oasis. L’eau sort d’une couche de sable fin et blanc qu’El

Bekri compare à de la farine et qui paraît constituer une couche

inclinée de 15 à 35 degrés au-dessous des argiles et des terrains

arénacés et agglutinés formant la partie supérieure de l’isthme

ou Draâ. Le fond des entonnoirs est garni de quelques touffes de

Joncs et de _Typha angustifolia_ et ombragé par des Palmiers qui

semblent suspendus sur ses bords.

Les vents dominant dans l’oasis, surtout en cette saison,

sont ceux de l’est à l’est-nord-est : ils désagrègent les

couches supérieures, balaient le sable, l’accumulent sur le flanc

oriental de la ville, et le précipitent dans les entonnoirs dont

le fond se trouve ainsi encombré au grand préjudice du débit

des sources. Il serait urgent que des mesures rationnelles fussent

prises pour remédier à un état de choses qui, en s’aggravant,

compromettrait l’existence même de l’oasis[23] de Tozer.

La population est laborieuse, les jardins sont assez bien cultivés

et les tissus que l’on y fabrique fort renommés ; en revanche la

population féminine, vêtue de cotonnade bleue, est loin d’offrir

le type élégant et distingué que nous avons admiré à Djara et

à Menzel ; aussi est-ce dans cette région privilégiée de Gabès

que vont prendre femme les riches négociants du Djérid[24].

Les dattes de Tozer, surtout les _Deglet Nour_, sont appréciées

dans le monde entier. Les beaux Palmiers produisent en moyenne une

charge de chameau (environ 150 à 200 kilogrammes) et les meilleurs

sujets se vendent jusqu’à 100 francs.

5 juin. Départ de bonne heure pour Nefta. La route est monotone :

la surface du Draâ, dont nous suivons le côté gauche, est

d’abord nue et ne présente plus loin qu’une végétation maigre

où la Coloquinte, l’_Heliotropium undulatum_ et le _Rhanterium

suaveolens_ jouent le rôle principal. On aperçoit de fort loin la

longue pointe des vergers de l’oasis, mais on ne distingue la ville

qu’au moment d’y arriver. Nous y entrons du côté de l’est

en franchissant un amas de sable envahisseur et nous mettons pied à

terre sur la place, à la porte du Dar-el-Bey, antique construction

plus ruinée que celle de Tozer. Les deux amels (chefs administratifs)

nous y attendent et font assaut de prévenances. Après avoir fêté

convenablement la diffa et le lagmi, nous remontons à cheval pour

visiter l’oasis que nous traversons dans sa plus grande étendue. Le

système d’irrigation est le même qu’à Tozer : mais la pente est

plus forte et nous admirons le long des canaux plusieurs chutes que

l’industrie pourrait utiliser. Les vergers et jardins sont splendides

et bien cultivés : aussi ne remarquons-nous que les plantes vulgaires,

amies des talus et des fossés : _Inula crithmoides_, _Plantago

major_, _Sonchus tenerrimus_, etc. Tout à coup l’oasis s’arrête

brusquement au pied d’une grande dune qui nous rappelle le Souf et

où nous recueillons quelques espèces spécialement arénicoles :

Malcolmia Africana R. Br.

Astragalus Gyzensis Del.

Polycarpæa fragilis Desf.

Neurada procumbens L.

Orlaya maritima Koch.

Senecio coronopifolius Desf.

Atractylis citrina Coss. et DR.

Zollikoferia resedifolia Coss.

Lithospermum callosum Vahl.

Scrofularia deserti Del.

Euphorbia Guyoniana Boiss. et Reut.

Cyperus conglomeratus Rottb.

Scirpus littoralis Schrad.

Arthratherum pungens P. B.

A. plumosum Nees.

Danthonia Forskalii Trin.

Au sortir de la dune nous descendons dans des bas-fonds où le

trop-plein des irrigations forme une lagune ou _bahr_ et quelques mares

entourées de _Tamarix_ malheureusement défleuris. Sur plusieurs

points le sol est formé de sables mouvants et le cavalier qui nous

guide et dont la monture s’enlise en une seconde jusqu’au ventre

nous démontre _de visu_ le danger que présentent les gouffres

des sebkhas.

Rentrés dans l’oasis, nous traversons des jardins, ornés de beaux

Rosiers, où les tourterelles roucoulent dans les Dattiers et nous

visitons à la lisière le village abandonné de Bou-Ali. Nos oreilles

sont assourdies par le bruit enragé d’une musique composée presque

uniquement de gros tambours ; nous voyons déboucher devant nous et

courir en cadence des files de gens qui portent sur leurs épaules

d’énormes troncs de Palmier destinés à un travail d’utilité

publique[25]. Nous grimpons la pente du Draâ et, après avoir

longé tout un quartier de la ville, nous arrivons inopinément en

face d’une immense excavation (Ras-el-Aïoun) au fond de laquelle

s’épanouissent à près de vingt mètres en contre-bas les sources

les plus considérables de l’oasis qui sourdent comme à Tozer d’un

lit de sable fin encadré dans des argiles ; des jardins de Dattiers

bordent les ruisseaux qui en sortent pour former, au fond d’un

ravin étroit, un oued qui coupe Nefta en deux parties inégales.

6 juin. Bien que les insectes nous aient respectés, nous avons mal

dormi dans le Dar-el-Bey où la chute des plâtras et des poussières

tombant du plafond nous a tenus en éveil presque toute la nuit ; aussi

sommes-nous en selle à la première réquisition de notre guide. Nous

prenons cette fois le sommet du Draâ d’où nous pouvons apercevoir

à l’ouest le Chott El-Gharsa, plus au nord les montagnes roses de

l’Algérie et à l’est l’immense étendue du Chott El-Djerid,

presque entièrement couvert d’une couche miroitante de sel. Un

coup d’œil suffit pour constater la différence de niveau des

deux sebkhas.

En approchant de Tozer nous remarquons l’abondance du _Cornulaca

monacantha_ et plus loin la prédominance du vulgaire _Peganum

Harmala_.

Après midi, nouvelle promenade dans l’oasis de Tozer où,

sauf une Malvacée qui nous paraît être le _Malva tomentella_,

nous ne rencontrons que les plantes vulgaires du bord des eaux ou

des décombres : _Parietaria diffusa_, _Sonchus maritimus_, _Apium

graveolens_, _Inula viscosa_, _I. crithmoides_, _Malva parviflora_,

_Statice delicatula_, _Chenopodium murale_, etc.

La journée du 7 est consacrée à l’exploration d’El-Hamma du

Djerid, situé à la racine du Draâ, du côté de l’ouest. Comme

dans les oasis que nous venons de visiter, les sources supérieures

coulent au-dessous de sables terreux agglutinés et d’argiles, à

environ 20 mètres de la crête : leur température est, comme à Tozer

et Nefta, d’environ 28 degrés ; mais plus bas, dans le lit même

du ruisseau qui provient de ces sources, surgissent des eaux beaucoup

plus chaudes, puisque leur température dépasse 40 et atteint même

45 degrés. Deux gourbis reçoivent les baigneurs ; l’un d’eux est

réservé aux _dames_. Ils sont sous la surveillance d’un _qaouadji_

(cafetier) qui ne perçoit comme rétribution que le prix des tasses

ingurgitées par ses pratiques. Plus bas la plèbe vile qui n’absorbe

pas de café s’agite pêle-mêle dans le lit du ruisseau.

L’oasis est en décadence : au milieu des vergers on rencontre

des vides marécageux envahis par les Joncs et le _Statice_,

probablement nouveau, déjà plusieurs fois constaté par nous dans

la région. M. le lieutenant de Fleurac, qui a eu l’obligeance

de nous accompagner, nous conduit à l’un des trois villages de

El-Hamma. Pendant que le chef du bureau des renseignements écoute

les doléances de nos hôtes qui se plaignent de l’envahissement

des sables et de la misère des temps, je procède à l’exploration

botanique des abords du hammam. La crête du Draâ est complètement

chauve et aride, mais à son pied le terrain argilo-sablonneux

se couvre d’une abondante végétation et me fournit une liste

intéressante :

Ammosperma cinereum Hook.

Malcolmia Ægyptiaca Spreng.

Farsetia Ægyptiaca Turra.

Koniga Arabica R. Br.

Reseda Arabica Boiss.

Silene Nicæensis L.

Argyrolobium uniflorum Jaub. et Sp.

Ononis longifolia Willd.

O. serrata Forsk.

Trigonella Stellata Forsk.

Neurada procumbens L.

Polycarpæa fragilis Del.

Paronychia Cossoniana J. Gay.

Pteranthus echinatus Desf.

Nolletia chrysocomoides Cass.

Rapport sur une mission botanique exécutée en 1884 dans le nord, le sud et l'ouest de la Tunisie · 第 7 / 29 题