Pendant un mois je vécus dans ce monde de rêves, sans essayer même de
me soustraire à l'enveloppement qui chaque jour plus étroitement me
circonvenait. Le mystère est un engourdisseur, le sphinx à la fois
hypnotise et enivre.
Un jour enfin, je m'éveillai de cette torpeur. Allons donc! Est-ce que
j'allais comme tant d'autres--comme le Zanoni de Bulwer,--me
laisser vaincre par le gardien du seuil? Est-ce que paralysé, brisé,
j'oublierais lâchement les obligations de la vie réelle, pour me griser
perpétuellement de l'absinthe de l'au-delà? Est-ce que j'avais le droit
de me trahir moi-même, de me livrer pieds et poings liés à l'imbécile
ébriété de l'occulte? Ces jouissances malsaines de la déséquilibration
valaient-elles les normales satisfactions que donne l'étude positive et
forte?
J'avais assisté à des phénomènes stupéfiants, inattendus surtout,
mais pourquoi après tout me troubleraient-ils plus que les expériences
étonnantes cent fois exécutées dans le laboratoire? Il y avait là, je
le concédais, une ouverture sur un monde nouveau, mais pourquoi
s'hypnotiser devant l'entre-bâillement d'une porte?
N'était-il pas indiqué au contraire de fourbir avec plus de passion
tous ses outils scientifiques, afin de ne pénétrer que mieux armé dans
l'inconnu et saisir le secret à la gorge?
Le surnaturel n'existe pas... il n'y a que des changements de plans...
L'homme qui le premier fit du feu ne resta pas pétrifié devant ce foyer
pour lui incompréhensible: il en apprit l'usage et s'en rendit maître.
Moi aussi je me rendrai maître de l'occulte, mais sans cette impatience
qui trouble la raison et désorganise l'effort. Je commencerai par bien
apprendre ce qui est de norme, après quoi je pousserai jusqu'à ce qui
semble encore l'anormal.
Quand ces pensées--par la réaction de ma conscience--s'imposèrent à
moi, j'éprouvai l'ineffable bonheur du nageur en péril qui sent la
terre solide sous ses pieds; moi aussi je ressuscitais, je redevenais
moi-même, je me libérais d'une hantise énervante.
Mais en même temps je compris que ma tâche ne devait pas être purement
égoïste. En s'absorbant dans la contemplation de l'inconnu, mon ami
marchait évidemment à la folie. En admettant même que ses forces
résistassent à une hyperexcitation quotidienne, en admettant que les
ressorts de sa volonté, trop tendus, ne se brisassent pas dans une
catastrophe mortelle, il était certain que l'absorption par l'idée fixe
aurait pour conséquence la monomanie sentimentale jusqu'à l'accident
décisif de la désagrégation cérébrale.
Chose assez curieuse, je dus peut-être à cette excursion sur la limite
de l'aliénation une plus inattaquable fermeté de raison et aussi une
plus irréductible ténacité de volonté.
Je m'imposai une double mission.
Je n'eus point grand'peine à accomplir la première partie: huit jours
s'étaient à peine écoulés depuis ma résolution prise que j'assistais
avec le plus parfait sang-froid au phénomène renouvelé de
l'extériorisation. J'avais tué en moi l'excessive curiosité, même le
désir de soulever le voile qui recouvrait encore la genèse du mystère.
Je savais qu'un jour viendrait où mes études, logiquement suivies, me
conduiraient à la solution du problème.
Le but second était plus malaisé à atteindre. On l'a deviné, je voulais
guérir mon ami, je voulais l'arracher à l'au delà--à ses illusions--oui,
illusions, puisque c'était lui et lui seul qui donnait la vie à une
apparence, à une coque vide, je voulais le ramener en la réalité.
Je fus par bonheur assez maître de moi pour ne pas dévier de la ligne
que je me traçai dès le premier jour et dont la première étape se
pourrait indiquer ainsi:--la division de son attention.
Nous ne nous quittions plus. Le vieux Jean me regardait d'un air nâvré,
s'avisant que j'étais aussi fou que son maître. Je n'avais pas cru utile
de le détromper, redoutant de sa part une intervention qui aurait tout
compromis.
Comme je n'élevai aucune prétention à nier la réalité de
l'apparition--comme j'acceptai sans l'ombre d'une contradiction les
théories mystiques de Paul, il vint un moment où entre nous ce sujet de
conversation fut épuisé. Ce fut alors que je lui parlai de mes propres
études. J'avais organisé dans les sous-sols du petit château un
laboratoire de chimie, et j'avais pris pour thème de recherches la
Genèse des Éléments d'après les travaux de William Crookes.
Ces travaux me passionnaient à un tel point que je me sentis bientôt
doué de l'énergie nécessaire pour imposer mon influence à mon ami. Je
sus en les quelques heures dont il pouvait disposer chaque jour éveiller
d'abord, puis développer, puis surexciter ses curiosités scientifiques,
pour qu'il devînt un zélé collaborateur.
Oh! je me demandais parfois si je ne commettais pas une action mauvaise,
presque lâche, puisque mon adversaire... c'était Elle, c'était l'aimée
que je voulais chasser, c'était l'intruse que je voulais renvoyer... à
la tombe de silence et d'immobilité!...
Et un jour dans une merveilleuse expérience d'analyse spectrale des
métaux premiers, j'arrivai à ce résultat inouï... que Paul oublia
l'heure ordinaire de son macabre rendez-vous... Il laissa passer ainsi
plus de cinquante minutes. Quand il s'en aperçut il eut un véritable
accès de désespoir, presque de rage. Je le calmai de mon mieux et
l'accompagnai. Mais il avait dépensé une telle somme d'attention à
suivre les changements du prisme qu'il eut une peine infinie à évoquer
l'image attendue: et tel fut l'effort qu'au moment où réellement je
commençais à concevoir de graves inquiétudes sur l'issue de cette
séance, les ressorts de son énergie se détendirent et il s'endormit
profondément.
J'éprouvai la plus grande difficulté, on le comprend du reste, à
renouveler ma traîtrise. J'avais dû prendre l'engagement d'honneur de ne
plus jamais permettre qu'il oubliât l'heure de son funèbre rendez-vous.
Mais, à mesure que je l'étudiais mieux, mon machiavélisme trouvait
de nouveaux moyens d'action. J'arrivais peu à peu à l'intéresser non
seulement à des sciences arides, mais encore au mouvement contemporain
des idées. Bien qu'il s'en défendît d'abord, le démon de l'examen, de la
discussion s'emparait de lui. Je provoquais moi-même ses contradictions,
et de cet effort cérébral résultait une diminution d'énergie qui nuisait
à la netteté de l'apparation.
J'assistais rarement à cette évocation, toujours semblable à elle-même,
avec seulement une moindre précision.
Pendant quelques jours je le vis plus triste, plus absorbé que de
coutume. Je n'osais pas l'interroger, sentant bien toute ma part de
responsabilité dans ses mélancolies.
Il se refusa à toute causerie, se renfermant dans sa chambre et
verrouillant sa porte.
Je savais qu'ils se cloitrait de bonne heure dans le cabinet secret.
Les fioles d'éther se vidaient rapidement. Il ne me demandait plus de
l'accompagner. Mais je veillais à son insu, je m'étais même procuré de
doubles clefs de sa chambre et du cabinet.
Tandis qu'il se livrait à ses douloureuses expériences, je restais de
l'autre côté de la porte, l'oreille collée au panneau, dans un état
d'indicible angoisse.
Un soir, il était enfermé depuis plus de deux heures, j'entendis un cri
navré, comme un râle et en même temps le bruit d'une chute.
En une seconde je fus auprès de lui. Il était à terre au milieu du
cabinet, en proie à des convulsions épileptiformes. Je le relevai,
l'emportai dans mes bras, hors de cette atmosphère saturée d'éther. Il
était livide avec un masque de mort...
Je parvins à le ramener: mais alors il se dressa à demi, le visage
contracté, criant:
--Elle ne m'aime plus... elle m'abandonne... Virginie, Virginie,
pourquoi donc n'es-tu pas venue?...
Puis ce fut une crise qui ressemblait à un accès de folie furieuse.
Le lendemain Paul était pris d'une fièvre intense, compliquée d'un
délire aigu.
J'appelai par télégraphe un ami, grand praticien de Paris, qui accourut
et je lui dis tout...
Il eut l'audace de prendre une résolution violente. A tous risques, il
fallait enlever Paul au milieu qui entretenait sa douloureuse passion.
Il était certain que s'il restait à Pierre-Sèche, la hantise le
ressaisirait au moindre éclair raisonnable, et la tension de sa volonté,
s'exerçant sur des organes las, amènerait infailliblement la mort.
--Transportons-le à Paris chez moi, me dit ce grand médecin. Il faut
abolir en lui le souvenir du passé.
J'obéis. Ce fut un triste pèlerinage. Mais la commotion cérébrale avait
été trop forte pour que le malade se rendît compte de ce qui se passait.
Nous pûmes l'enlever de Pierre-Sèche et l'installer dans l'appartement
du docteur sans même qu'il eût la sensation d'un déplacement.
Pendant plus de trois mois, nous désespérâmes de le sauver. Nous étions
admirablement secondés dans notre tâche par une soeur du docteur, jeune
veuve intelligente et jolie que des malheurs prématurés avaient faite
compatissante aux souffrances d'autrui.
Elle s'était prise de sympathie pour ce grand garçon qui maintenant
semblait n'avoir pas plus de volonté qu'un enfant et qui, dans les
premiers temps de sa convalescence, éprouvait d'infinies jouissances à
se sentir vivre.
Naturellement j'avais écarté le vieux Jean, et moi même je me tenais le
plus possible hors de sa vue, voulant que son intelligence s'éveillât
dans un milieu tout nouveau.
Oserai-je dire que j'avais eu l'audace de tout révéler à la soeur de mon
camarade, lui expliquant que Paul avait failli mourir de regretter une
morte et que peut-être il vivrait... d'être aimé d'une vivante. On ne
s'adresse jamais en vain à la pitié des femmes: d'ailleurs celle-ci
ne l'aimait-elle pas déjà de tous les dévoûments qu'elle lui avait
consacrés, des longues heures passées à son chevet, des boissons
approchées de ses lèvres, des douces gronderies dont ne se peuvent
dispenser les plus patientes garde-malades.
Quant à moi, si c'était un sacrilège de repousser Virginie dans sa
tombe, je le commettais en toute sûreté de conscience.
Ce fut sur ce gracieux visage de femme, saine et jeune, avec dans les
yeux un rayon de malice, que tout d'abord se posèrent les yeux de
Paul. Le charme dont elle l'enveloppa, en un héroïsme de coquetterie
miséricordieuse, empêcha, retarda le réveil du souvenir.
Je reparus moi-même à son chevet, et il sembla comme surpris de me voir.
Notre intimité se renoua. Aucune allusion n'était faite aux événements
de Pierre-Sèche. Je devinais bien parfois qu'il voulait m'interroger,
mais aussi je comprenais que ses souvenirs étaient assez vagues pour
qu'il doutât de leur réalité.
Aidé de la femme, je le guidai pas à pas en sa rentrée dans la vie: sans
contrainte, je dirigeai ses idées dans le sens de la pratique et de la
normalité, je l'intéressai aux actualités, assez pour qu'il n'eût pas
besoin de recourir à l'aliment intellectuel du souvenir.
Puis, à tout dire, mon plus puissant auxiliaire, ce fut l'amour--fait de
reconnaissance et de soumission--qu'il vouait à celle qui l'avait sauvé.
Ce ne fut qu'après six mois de convalescence, au moment où ses forces
étaient complètement revenues, qu'il se hasarda à me questionner sur le
passé.
Il était dit que je commettrais tous les crimes moraux. Je mentis
hardiment, lui expliquant que depuis la mort de sa première femme il
s'était trouvé dans un état de santé intellectuelle qui avait parfois
les apparences de l'hallucination. Il n'osait pas me pousser à fond,
mais j'eus l'audace de répondre à ses plus secrètes pensées en lui
racontant que, dans des accès de délire, il avait cru revoir celle qu'il
avait perdue.
Par bonheur son cerveau détendu n'était plus apte à renouer la chaîne
des raisonnements abstrus, nécessaires aux conceptions mystiques.
Il me crut par lassitude, et parce qu'il voulait me croire et se libérer
du passé.
Et ce fut ainsi que la pauvre Virginie--j'ai l'hypocrisie de la
plaindre!--mourut une seconde fois, jamais plus évoquée, image à jamais
effacée, emportée par l'éternel reflux de la mer d'oubli, selon la loi
inéluctable--et bienfaisante--qui régit les êtres et les choses.
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IMP. E. ARRAULT ET Cie, 6, RUE DE LA PRÉFECTURE, TOURS.