VIII

Ce fut avec une véritable anxiété que le lendemain j'attendis le vieux

Jean pendant que, selon sa promesse, il avertissait son maître de ma

présence.

J'avais peu et mal dormi, ce qui se serait suffisamment expliqué par mes

préoccupations, si je n'avais été en proie à des sensations d'un ordre

tout particulier. Dans le courant de la nuit, j'avais été pris d'une

sorte de suffocation, comme si tout à coup l'air me manquait ou plutôt

changeait de nature et ne convenait plus au jeu de mes poumons.

Il se passait autour de moi quelque chose d'incompréhensible,

d'invisible aussi.--Oserai-je dire toute ma pensée?--C'était comme une

impression d'autre monde, un glissement sur un plan qui n'était plus

d'ordre vivant. Je n'avais ni l'énergie ni même le désir de résister,

me complaisant en cet écoeurement qui confinait à la syncope, avec une

ineffable jouissance d'abandon.

Pourtant, le raisonnement aidant, je me demandai s'il n'y avait pas dans

ma chambre quelque bottelée de fleurs qui m'entêtaient. Je cherchai et

ne trouvai rien: enfin, je tombai dans une prostration qui ne laissa

plus subsister en mon cerveau que des cauchemars vagues où des vapeurs

diluées, à formes nuageuses, ébauches d'êtres, m'enveloppaient.

Par bonheur, le jour avait dissipé ces angoisses.

--Victoire! fit Jean en entrant chez moi, la chose a mille fois mieux

marché que je ne l'espérais. M. Paul vous attend.

--C'est au mieux. Un seul mot, mon brave. Comment va-t-il ce matin?

--Il est comme toujours: souriant, heureux. Si ce n'était cette maudite

pâleur!... On dirait qu'il n'a plus une seule goutte de sang dans les

veines.

--Nous verrons cela. Confiance, mon bon Jean, conduis-moi.

--Vous n'avez pas loin à aller, car vous occupez la chambre juste

au-dessus de son cabinet. Quelques marches à descendre, et c'est tout.

Allons. J'eus un dernier embarras, me demandant quelle physionomie je

devais prendre, mais je n'avais pas le temps de raisonner: une porte

s'était ouverte, et Paul s'avançait vers moi, les mains tendues.

Très pâle en effet, comme exsangue; cependant l'apparence générale

n'était pas inquiétante. L'homme était vigoureux, je m'en convainquis à

la forte étreinte de ses doigts.

Je n'avais pas osé prononcer une seule parole, craignant de tomber à

faux; seulement je le considérais de toute mon attention.

--Oui, oui, regarde-moi, ami, me dit-il, regarde bien celui qui est

devant toi et qui, toi venu, n'a plus rien à désirer.

L'accueil dépassait toutes mes espérances: j'en fus parfaitement

heureux:

--Çà, me dit-il, nous allons déjeuner, et, le verre en main, nous

causerons à coeur ouvert. Es-tu toujours connaisseur en vins? J'ai là un

certain cru dont tu me diras des nouvelles! Ha, ha! cher, bien cher ami,

tu ne saurais croire combien je me sens joyeux, épanoui. C'est si bon

d'être hors du monde, hors de tout avec ceux que l'on aime!

Dirai-je que cette attitude me gênait. Tout en redoutant une crise de

douleur, je ne m'étais pas imaginé qu'elle pût être évitée, alors que

six mois à peine s'étaient écoulés depuis la mort de la pauvre Virginie;

j'éprouvais un désappointement et aussi une vague colère contre cette si

prompte guérison morale.

J'eus un instant l'idée qu'il jouait une comédie pour rassurer

mon amitié, mais je ne pus m'y arrêter, tant ses effusions étaient

empreintes de naturel. Il m'avait attiré sur un canapé à côté de lui,

et, tandis que Jean, impassible en apparence, mais en vérité très

intrigué de ce qui se passait, disposait la table auprès de la haute

fenêtre à vitraux, Paul m'interrogeait sur ce que j'avais fait depuis

notre séparation, s'intéressant à mes travaux et à mes succès.

Je répondais de mon mieux, essayant de secouer le souci qui pesait sur

moi et nuisait à la clarté de mon esprit.

--Bah, fit-il, le bon vin te déliera la langue: car en vérité tu ne

sembles pas dans ton équilibre ordinaire... Tu n'es pas malade, au

moins?

La chose devenait presque comique: c'était lui qui maintenant

s'inquiétait de ma santé!

Jean parfois me questionnait du regard, à la dérobée. M'eût-il interrogé

tout haut que j'aurais été fort embarrassé de lui répondre, tant je me

sentais troublé et hors d'état de formuler une appréciation quelconque.

Paul était en parfaite liberté d'esprit, et, quand nous nous trouvâmes

à table, l'un en face de l'autre, certes nul ne se fût imaginé qu'il

existât entre nous un sujet de chagrin. Il me poussait à parler de moi:

je crus deviner qu'il éloignait sciemment de l'entretien tout ce qui

avait trait à lui-même.

Il mangeait largement, intelligemment, dois-je ajouter, en homme qui

tient à défendre sa santé et à conquérir des forces. Il buvait un vin un

peu capiteux mais générateur d'énergie.

Je n'étonnerai personne en disant que je songeais continuellement à

la façon d'aborder la seule question qui me brûlât les lèvres.

Je m'ingéniais à pressentir les motifs d'une insensibilité que je

m'obstinais à croire apparente. Mais pourquoi cette dissimulation?

Éprouvait-il quelque sotte honte à laisser transparaître ses véritables

sentiments devant son serviteur? Jouait-il le stoïcisme pour moi?

Quand le café fut servi, il adressa à Jean un signe expressif. Il

voulait rester seul avec moi. Jean cligna de l'oeil à mon adresse: comme

moi, il estimait que le moment des confidences, des franchises, était

arrivé.

Paul s'étira sur son fauteuil et dit:

--Ah! mon cher Paul, qu'il fait bon vivre! Voyons sincèrement, comment

me trouves-tu? En bonne condition, n'est-ce pas? Pour moi, je ne me suis

jamais senti plus solide. Regarde-moi et donne-moi nettement ton avis...

J'ai dit qu'à part une pâleur extraordinaire, il présentait tous les

caractères de la santé. Je pus donc lui répondre en toute franchise

comme il le désirait; mais, malgré moi, prenant, comme on le dit, le

taureau par les cornes, j'ajoutai:

--Je suis d'autant plus heureux de te trouver ainsi que je redoutais

tout autre chose, après l'épouvantable malheur qui t'a frappé!

Prononçant cette phrase qui résumait toutes mes préoccupations, je le

regardais bien en face. Il remuait en ce moment son café et de sa main

libre saisissait un flacon de liqueur: il n'eut pas un tressaillement,

pas le moindre frisson de nerfs.

--Oui, oui, je sais, fit-il en souriant. De ton amitié, le contraire

m'eût étonné, mais tu vois que je supporte assez gaillardement la

situation...

Décidément il était fou! Ce ton de légèreté, presque d'ironie, était

révoltant! Pauvre petite! se pouvait-il que vous fussiez si promptement,

si abominablement oubliée!

Il s'était versé de la chartreuse et la dégustait à petits coups.

J'eus un mouvement d'indignation que je ne contins qu'à grand'peine. Je

me contentai de dire sèchement:

--Ma foi, c'est affaire à toi! J'avais craint, je l'avoue, que la mort

de ta femme t'eût porté un coup terrible; mais je vois que mon amitié

n'a pas à se dépenser en consolations...

Le visage épanoui, il répliqua:

--Non, non, ce serait inutile!

Je faillis bousculer la table en un geste encoléré.

--Alors reçois mes excuses. Je constate qu'il s'est produit en toi de

grands changements, car il fut un temps où la pauvre Virginie occupait

en ton âme une place plus grande. Mais enfin tu l'adorais! m'écriai-je

impuissant à jouer plus longtemps le sang-froid, tu l'adorais comme elle

t'adorait elle-même. Et la pauvrette est morte, et après six mois je te

trouve la lèvre souriante et l'oeil sec! Pardonne-moi quelque surprise.

Je ne doute pas que tu n'aies d'excellentes raisons pour supporter

si gaillardement--selon ta propre expression--une douleur dont

d'autres--sans doute moins bien doués--seraient morts; mais, si tu

daignes me les faire connaître, du moins tu me permettras de réserver

mon appréciation en toute liberté...

J'avais débité tout cela d'un trait, impatient de vider mon coeur et

risquant nettement une rupture.

Lui, très calme, avec son éternel sourire, ne m'avait pas interrompu.

Quand je me tus, il haussa légèrement les épaules:

--Alors toi aussi, fit-il simplement, tu crois que Virginie est morte?

Je tressautai sur mon siège, tandis qu'une sueur froide montait à mes

tempes. L'évidence s'imposait. La folie! Le malheureux avait perdu la

raison... Ainsi tout s'éclairait d'une lueur sinistre! Ah! comme j'avais

été injuste!

Le coup avait été si violent que, ne pouvant me maîtriser

instantanément, je balbutiai:

--Mais oui... je croyais... on m'avait dit!...

--Aussi ne te fais-je pas un crime de ta sortie un peu vive. Si les gens

qui t'ont renseigné avaient dit vrai, je serais un grand coupable, et

je mériterais les reproches que ton amitié a trop atténués. Virginie

morte!... A cette seule pensée, regarde... mes yeux se remplissent de

larmes.

--Alors... on m'a trompé, Virginie est vivante!... Je t'en prie, Paul,

ne te joue pas de moi!... Je t'aime vraiment, sincèrement; ta joie ou

ta douleur sont miennes... Au fait, la chose est possible! Mais comment

expliquer que ces gens m'aient affirmé...? Ils disent avoir assisté à la

cérémonie funèbre, avoir suivi la pauvre enfant jusqu'au cimetière, et,

à moins de supposer qu'ils aient été tous victimes d'une hallucination,

je ne pouvais douter...

Comme j'élevais la voix, Paul d'un geste me ramena au calme.

--Ils ne sont pas fous, non plus malveillants. Ils parlent d'après les

apparences, leur bonne foi ne fait pas question. Ce qu'ils t'ont dit de

l'enterrement, du cimetière, est parfaitement exact.

Je passai mes mains sur mon front. Décidément je m'égarais en plein

cauchemar. J'avais besoin de rentrer dans la réalité, dans la logique.

--Veux-tu répondre nettement à mes questions? lui dis-je.

--Volontiers, pose-les.

--Dans ces obsèques auxquelles tout le pays a assisté, est-ce que la

bière était vide?

--Non pas!

--Entre les planches de chêne, était-ce, oui ou non, le corps de

Virginie qui dormait son dernier sommeil?

--C'était son corps.

--L'inhumation s'est-elle accomplie jusqu'au bout...

--Jusqu'au bout!

--Écoute, Paul. Je crois comprendre, et cependant j'hésite à

t'interroger encore. Aurais-tu, avec un effroyable courage, quelque

nuit, dans la solitude, porté une main sacrilège sur cette tombe à peine

fermée; lui aurais-tu arraché son dépôt sacré?... Et alors, ainsi que

le fait s'est déjà rencontré, aurais-tu trouvé la malheureuse vivante,

l'aurais-tu emportée dans tes bras, puis, en je ne sais quelle terreur

qu'on ne te la reprît, l'aurais-tu cachée, séquestrée ici?

Et je regardais autour de moi, saisi d'une crainte quasi superstitieuse.

Il rit.

--Eh donc, voilà que tu te perds en plein roman. C'est du feuilleton,

cela... sommes-nous donc des enfants pour nous arrêter à pareilles

billevesées...

--Mais enfin, morte ou vivante, il n'y a pas de milieu...

Il redevint très grave soudainement.

--Voilà bien les parleurs, fit-il à mi-voix, se grisant de mots, posant

des axiomes avec une audace qui n'a d'égale que leur légèreté. Morte ou

vivante!... cet _ou_ est merveilleux!

Il se tut comme craignant d'en trop dire, mais je n'entendais pas qu'il

s'arrêtât en si beau chemin. Pour moi la chose était indubitable:

dans ce cerveau en apparence très sain, il y avait ce que j'appellerai

irrévérencieusement une fêlure...

--Pourquoi cet _ou_ te semble-t-il si singulier?

Il me regarda bien en face.

--Parce qu'il implique antagonisme, me répliqua-t-il nettement, parce

qu'il signifie incompatibilité entre les deux états...

--Oserais-tu prétendre qu'on peut être à la fois mort... et vivant?...

Entre sa dernière réplique et la mienne, il s'était passé un fait subit,

presque inquiétant. La lumière qui éclairait les yeux de Paul s'était

tout à coup voilée, quasi éteinte, et les paupières brusquement

alourdies étaient à demi tombées sur les globes.

--Qu'as-tu donc? m'écriai-je, on dirait que tu t'endors!

Il fit évidemment un effort violent pour rouvrir les yeux.

--Oui, oui, c'est bien cela, murmura-t-il, je n'y songeais plus. Il

faut... que je dorme! je ne puis résister, et le pourrais-je que je n'en

ai pas le droit... oui, ce serait un crime!

Il parlait d'une voix sourde, sans accent, comme dans un rêve.

Effrayé, je m'étais levé et approché de lui.

--Ne crains rien, continua-t-il, et surtout ne me questionne pas.

--Je ne sais encore si je pourrai tout te dire. Il faut que j'interroge,

que je consulte. Tu restes ici, n'est-ce pas? La maison t'appartient, je

ne me réserve que cet appartement, je vais dormir, dormir... et puis...

Sa tête tombait sur sa poitrine; c'était un affaissement brutal.

--Je suis à tes ordres, lui dis-je, je veillerai auprès de toi.

Il tressaillit:

--Non, non, je ne veux pas. Va-t'en, je te dis...

Il étendit la main et agita violemment la sonnette. Jean accourut.

Paul s'était dressé et, s'appuyant aux meubles, se dirigeait vers le

canapé. Il parla en haletant:

--Jean, mon ami est ici chez lui. Qu'on ne cherche pas à me voir! sous

aucun prétexte, jusqu'à demain... Mais allez vous-en donc!! Je ne veux

pas dormir avant que cette maudite porte soit fermée... et de ne pas

dormir, cela me tue... et la tuerait!...

Il eût été cruel et imprudent de lui désobéir. J'assistais à une crise

dont l'étude immédiate m'était impossible. Il était tombé sur le canapé

et restait les yeux fixes, comme morts, tandis que son bras étendu nous

montrait impérieusement la porte.

Nous sortîmes, et nous entendîmes derrière nous le bruit des verrous

violemment tirés.

Je passe rapidement sur la conversation qui s'ensuivit entre Jean et

moi. Je n'avais rien à lui apprendre, et lui-même n'apportait pas à mes

appréciations d'éléments nouveaux. Il y avait chez le brave homme un

fond de crédulité paysanne, et, si je l'avais poussé, il n'eût pas été

éloigné d'attribuer l'état de son maître à quelque maléfice. Je finis

par me soustraire à ses bavardages.

La maison et le parc étaient à ma complète disposition, il s'agissait

maintenant de passer mon temps de la meilleure façon possible:

l'inaction qui m'était imposée pendant douze ou quinze heures me

paraissait lourde, mais je me trouvais en somme plus avancé que je

ne l'espérais la veille. C'était un important résultat que d'avoir pu

causer avec Paul et d'être certain que cette causerie se renouerait le

lendemain.

Je n'avais pas à me dissimuler que dans l'entretien de tout à l'heure

je m'étais trouvé dans un état de réelle infériorité. Tout m'était

surprise: les mots, les actes, les idées. J'étais pareil au médecin qui

voit un malade pour la première fois, ignorant de sa constitution, de

ses antécédents, et qui se sent dérouté par les phénomènes morbides

d'apparence contradictoire. Il ne me déplaisait pas de prendre le temps

de la réflexion. Je m'efforçai donc de débarrasser mon esprit des

ombres qui l'enténébraient et de me tracer un plan pour l'entrevue du

lendemain.

Il me fallait oublier que Paul était mon ami, afin de le pouvoir

ausculter à loisir et sans que mes nerfs se missent de la partie.

Je fis une longue promenade, seul dans le parc, m'intéressant à cette

flore curieuse, née à force de soins, comme au château de Cintra, dans

un terrain de roches, et peu à peu je recouvrai dans ces observations le

calme de ma raison et de ma conscience.

Puis, comme était venue à tomber une fine pluie d'automne, je rentrai

dans la maison. Elle comprenait un rez-de-chaussée et deux étages:

l'appartement de Paul se trouvait au premier, au second c'étaient des

chambres d'amis dont j'occupais la plus grande.

Au rez-de-chaussée, un salon dont les fenêtres ouvraient sur la

campagne, invisible d'ailleurs par ce temps gris; puis un fumoir, une

salle de jeux, avec billard, toupie hollandaise, tout cela--je dois

rendre cette justice à Jean--parfaitement entretenu et dans un état

d'exquise propreté.

Enfin j'avisai une petite pièce, presque complètement obscure, avec une

fenêtre garnie de vitraux. Une bibliothèque avec rayons autour et au

milieu une table de chêne. On se sent tout de suite entre amis. A la

lueur d'une lampe, je commençai l'examen des planchettes et découvris

là à ma grande satisfaction les meilleurs et les plus récents travaux de

philosophie et de sciences naturelles, mais aussi une série d'ouvrages

relatifs aux plus étranges et aux plus embrouillés problèmes de

psychologie transcendante, de psychisme et même--pourquoi reculer

devant le mot--de magie, d'ésotérisme oriental et d'occultisme à haute

pression.

--Ouais! me dis-je, voilà qui me donnera très probablement la clef du

mystère. Ces volumes sont couverts de notes, de soulignages, de rappels:

il est évident que Paul les a ressassés. Il faut avoir l'esprit très net

et très équilibré pour se pencher sur ces profondeurs sans éprouver

la sensation du vide, le vertige. La tête de Paul lui aura tourné trop

vite, c'est une affection guérissable, une variété de la névrose dont la

suggestion aura rapidement raison.

J'étais rasséréné. Connaissant les causes, je redoutais moins les

effets. Je n'étais pas dès lors un négateur impénitent des phénomènes

mystérieux dont plusieurs--et non des moins troublants--ont déjà acquis

droit de cité dans nos cliniques. Mais j'estime que rien n'est plus

dangereux que de poser le pied--en touriste fantaisiste--sur ces

terrains mal connus où la folie vous guette. Paul n'était pas armé pour

la lutte, les douleurs éprouvées l'avaient prédisposé à l'ébranlement

mental; il avait trébuché, étourdi, aux premiers pas. Je lui tendrais

la main et le relèverais, c'était mon devoir d'homme sensé, d'ami, et je

n'y faillirais pas.

Mon souci s'allégeait. Je soupai de bon appétit, coupant court aux

dissertations de Jean qui me fit tout l'effet d'avoir subi la contagion

du détraquement ambiant, et je me retirai de bonne heure dans ma

chambre, désireux de me reposer, pour le lendemain être en possession de

toute ma lucidité d'esprit.

Je me sentais calme et je m'endormis sans fièvre. Mais, après un temps

que je ne puis apprécier, je m'éveillai soudain avec un hoquet nerveux;

et, chose curieuse, c'était exactement la même impression que la

veille, une angoisse inexplicable compliquée d'une bizarre difficulté à

respirer.

Je sautai sur le tapis, réagissant de toute ma force contre cette

torpeur. Ou j'étais la victime d'une illusion,--et en ce cas la raison

la dissiperait,--ou le phénomène était réel et j'en découvrirais la

cause.

Or je vis que la lampe que j'avais laissée allumée brillait d'un éclat

singulier, comme si la flamme eût été excitée par un apport excessif

d'oxygène. Aussi une vive odeur d'éther me saisit aux narines. C'étaient

ces effluves qui me montaient au cerveau.

L'effet physique était si patent qu'un instant ma vue troublée crut

percevoir dans la chambre des formes, ondulant et girant.

Je m'habillai à la hâte et ouvris ma fenêtre. L'air me fit du bien. La

nuit était noire, on n'entendait pas le moindre bruit. Je me penchai

pour mieux aspirer la fraîcheur vivifiante et, dans ce mouvement, je

remarquai qu'une fenêtre de l'étage inférieur était éclairée d'une

lueur blanchâtre, très douce: on eût dit qu'un nuage d'infinitésimales

poussières s'exhalât à l'extérieur.

Or, en examinant la maison mieux que je ne l'avais encore fait, je

m'aperçus que ma propre fenêtre ouvrait sur un balcon qui contournait

une partie de l'étage, et cette pensée me vint que de l'angle le plus

éloigné, je pourrais peut-être plonger mes regards dans la pièce si

singulièrement éclairée qui, je le constatais maintenant, touchait à la

chambre où Paul m'avait reçu le matin. C'était le cabinet toujours clos

dont Jean m'avait parlé.

Sans discuter un seul instant mon droit à l'indiscrétion, je m'engageai

sur le balcon, et, prenant soin d'étouffer le bruit de mon pas, je

suivis la rampe de fer, en pleines ténèbres, certain par conséquent de

n'être pas vu, même par le vieux domestique, à supposer qu'à cette heure

il ne dormît pas encore.

J'arrivai ainsi à l'angle de saillie et me trouvai à quelques mètres de

la chambre en question, la voyant de biais, très nettement.

Des tentures intérieures en masquaient la majeure partie, mais, dans

leur écartement, une lueur apparaissait pâle ou plutôt bleuâtre,

tamisée, et comparable--ce fut la pensée qui me vint aussitôt--à celle

qui se dégage des lucioles.

Je restai accoudé, plus ému que je ne l'aurais voulu, avec le léger

battement de coeur que connaissent les enfants en faute. Or je ne me

dissimulais pas que ma curiosité fût un peu coupable.

Pendant un assez long temps, je n'observai rien de plus que ce reflet

d'un invisible foyer et je songeais à regagner mon lit, quand tout à

coup je vis la tenture se relever et...

Deux ombres se profilèrent sur les carreaux. Je dis bien deux ombres,

elles étaient penchées l'une vers l'autre, comme enlacées.

Et de ces deux silhouettes, je ne pus méconnaître l'une qui était celle

de mon ami Paul. Quant à l'autre, impossible de s'y méprendre, c'était

une forme de femme, un galbe bizantin, gracile.

Cette apparition dura le temps d'un éclair: le rideau retomba.

Quelle que fût la résistance de ma raison, toute objection se brisait

contre le fait: il y avait une femme dans l'appartement de Paul, et, le

dirai-je, autant que mes souvenirs pouvaient me servir,--et j'avais

la conviction qu'ils étaient précis,--cette silhouette fine, au dessin

mystérieux, préraphaélite, rappelait étonnamment celle de Virginie.

En tous cas, Jean ne s'était pas trompé. Pendant ces nuits où l'accès de

son cabinet était interdit à tous, Paul n'était pas seul. En même temps

s'imposait l'hypothèse que j'avais repoussée naguère: Virginie vivante,

une mort simulée, de par on ne sait quel caprice morbide, et enfin

l'isolement à deux, dans une séquestration sans doute volontaire.

Il y avait là quelque drame macabre que la folie de l'un ou peut-être

des deux aggravait chaque jour en le prolongeant.

L'aube venait, j'avais froid, je rentrai dans ma chambre et dormis

jusqu'au matin.

X

--Accorde-moi deux jours, me dit Paul le lendemain, et je te révélerai

mon secret.

Je ne lui avais pas avoué ma découverte de la nuit, préférant l'amener

à une plus lente confidence. Mais, à ma grande surprise, il venait de

lui-même au-devant de mes curiosités.

Son attitude devait paraître fort étrange, il en convenait loyalement,

mais il se trouvait dans des conditions inordinaires qui autorisaient

les suppositions les plus fantastiques. Loin de me les interdire, il

déclarait que je resterais quand même au-dessous de la réalité: le mieux

était de ne me point perdre en hypothèses inutiles. S'il ne me donnait

pas satisfaction immédiate, c'est qu'il n'était pas seul maître de ses

décisions: il avait de grands ménagements à garder.

--Il est des pudeurs, ajouta-t-il, dont nous autres vivants ne pouvons

concevoir l'idée!

Bref, j'étais prêt à lui accorder le délai sollicité: après

quarante-huit heures, il se faisait fort de m'initier au mystère de sa

vie.

Le pis, c'est que je ne concevais pas la nature de ce mystère.

L'examinant attentivement, j'étais frappé de l'altération de sa

physionomie: ses traits étaient tirés, ses yeux cernés de bistre;

sa voix même sonnait d'un timbre étrange, diminué. Du reste, il ne

dissimula pas une intense fatigue et me pria d'abréger ma visite.

Bien entendu, pendant les deux jours de répit qu'il m'imposait, je

prenais l'engagement de ne pas chercher à le voir.

--Te parler, t'écouter, t'entendre même serait pour moi une fatigue que

je n'ai pas le droit d'affronter: je dois concentrer, synthétiser toute

mon énergie, sans en dépenser vainement une parcelle.

Je consentis à tout, sans même discuter, tant je redoutais, en mon

ignorance, de prononcer un mot qui modifiât ses résolutions.

Seulement, craignant de ne pas rester maître de mes curiosités encore

surexcitées par l'obscurité de ses promesses, je lui déclarai que je

m'absenterais pendant ces deux jours, m'engageant à me trouver prêt, à

l'heure dite, à profiter de son bon vouloir.

--Tu me donnes ta parole, lui dis-je, que tu ne commettras aucune

imprudence?

--Aucune, fit-il avec un sourire. A ton tour, je te veux donner un

conseil...

--Lequel?

--Pour que la transition entre le connu et... l'inconnu te soit moins

brusque, il faut que pendant le délai que je sollicite de toi tu

t'étudies à combattre en toi le vieux scepticisme qui, en dépit de ton

ouverture d'esprit, est toujours imminent à reparaître. Médite cette

belle parole d'Arago: «Hors des mathématiques pures, le mot impossible

n'est pas.»

--C'est déjà mon opinion, répondis-je en lui serrant les mains, du

diable si je ne crois point un peu déjà au surnaturel.

Je faisais en moi-même allusion aux étrangetés de la nuit.

Il haussa les épaules.

--N'emploie donc pas de mots sans signification. Le surnaturel n'est

pas. L'électricité paraît surnaturelle à un sauvage, et le phonographe à

un académicien. Il n'y a que des changements de plan et de perspective.

Mais ne m'induis pas en discussion, c'est de la force perdue.

Jean était désolé de me voir m'éloigner: ne s'imaginait-il pas que

j'abandonnais son maître à la folie, à la possession; il croyait très

naïvement à une action démoniaque.

Je le rassurai de mon mieux et partis.

Je revins à Paris et, en vérité, je respirai largement. L'atmosphère de

la Pierre-Sèche avait en quelque sorte contracté mes poumons, et ce fut

avec délices que je vécus ces quarante-huit heures de la vie normale.

Même il me vint cette pensée que, si j'étais contraint à passer quelque

temps là-bas, ne fût-ce que pour tenter la guérison morale de mon ami,

il me fallait faire provision d'air parisien.

J'achetai les pièces en vogue, les romans les plus à la mode, je

m'abonnai aux journaux vivants, je priai une amie de m'écrire souvent et

de me tenir au courant des mille incidents de la vie quotidienne, bref,

ne sachant pas au juste ce que l'avenir me réservait dans cette maison

bizarre, je pris mes précautions pour combattre des hantises redoutées.

Avec cela les plus récents ouvrages scientifiques me ramèneraient à mes

études favorites. J'étais paré, ainsi qu'un passager qui prévoit une

traversée difficile.

Muni de mon viatique intellectuel, dans lequel j'avais fait une large

place aux distractions de l'imagination, je repris le chemin de Salbris.

J'arrivai au castel avant le moment fixé; c'était avec intention: je

voulais avoir le temps de ranger mes livres, pour les avoir sous la main

en cas de besoin. Jean m'attendait à la porte dans un état d'exaltation

qui d'abord m'effraya. Rien de bien grave d'ailleurs. Depuis

vingt-quatre heures, Paul n'avait pas ouvert sa porte. Jean avait

écouté, espionné; ce qui l'effrayait le plus, c'est qu'il n'avait rien

découvert.

Mais Paul était vivant: c'était le seul point acquis et celui qui me

touchait le plus.

J'étais là maintenant, la tête parfaitement saine et décidé à tout pour

triompher d'une monomanie quelconque.

Nous transportâmes mes caisses dans la bibliothèque, et les livres de

science occulte dont les rayons étaient garnis durent frissonner de

colère, forcés qu'ils furent de se serrer pour faire place à des oeuvres

de raison saine et d'imagination bien pondérée.

Cela fait, et comme je consultais ma montre qui marquait précisément six

heures, la sonnette de Paul retentit. Jean monta.

Je redoutais un peu que Paul réclamât une augmentation de délai; mais je

n'eus pas à dépenser une nouvelle dose de patience. Paul m'attendait. Je

montai rapidement à sa chambre.

Il me reçut fort bien: j'eus même la satisfaction de constater qu'il ne

paraissait pas plus affaibli qu'avant mon départ.

--Eh bien, dis-je gaiement, tu vois que je suis exact: de ton côté, tu

parais disposé à tenir ta promesse. Me voici donc, l'oreille et l'esprit

ouvert, prêt à écouter tes contes de fées.

--Ne prends pas ce ton léger, me répliqua-t-il, car jamais, jamais,

entends-moi bien, il n'y eut dans notre vie minute plus grave.

Je lui tendis la main, il y mit la sienne.

--Avoue, reprit-il, que tu me crois fou...

--- Moi, je te jure...

--Ne jure pas, car aussi bien il fut telle heure où je crus moi aussi

que ma raison m'abandonnait, et tu me comprendras plus tard quand tu

apprécieras ce qu'il faut d'énergie pour rester maître de son cerveau,

alors que, sous un souffle venu on ne sait d'où, s'ouvre lentement la

porte profonde de l'inconnu.

Sa voix avait légèrement tremblé. J'étais plus ému que je ne le voulais

paraître.

--Je t'affirme, repris-je vivement, que tu ne te heurtes en moi à aucun

préjugé, à aucun parti pris, non plus qu'à des ironies de méchant goût.

Parle-moi donc en toute confiance. Je t'ai toujours aimé, et nous avons

creusé ensemble les problèmes les plus ardus. Quel que soit le terrain

où tu m'entraîneras, tu m'y retrouveras ferme et de bonne foi...

J'écoute.

Il me remercia d'un sourire reconnaissant. J'avais dit vrai, je trouve

ridicule toute négation à priori.

Il pencha alors son front sur ses deux mains, et pendant une minute, je

pus me demander s'il songeait encore que je fusse là. Mais il releva la

tête, me regarda bien en face; puis, allongeant la main vers un flacon

de cristal, à demi plein d'une chartreuse dorée, il le plaça en pleine

lumière et me dit:

--Regarde ceci attentivement, de tous tes yeux, comme on dit, avec le

ferme désir de te souvenir de la forme et de la couleur... Ne parle pas,

ne pense pas... regarde!

Pris d'un intérêt dont je n'étais pas maître de me défendre, dominé

aussi, je puis bien l'avouer, par l'autorité de son geste et de sa

voix, je concentrai toute mon attention visuelle sur le flacon qu'il me

montrait.

Il était de cristal très pur, avec, autour du col quelques tailles

délicates en formes d'olives allongées. La panse même du flacon était

d'une jolie rondeur, et vers le fond d'autres olivettes s'étiraient vers

la base.

La liqueur, toute d'or, vibrait autour d'un point ensoleillé presque

éblouissant.

Tout cela, je le vis en une seconde, en une acuité d'attention

détailleuse que je ne m'étais jamais connue.

--Ferme les yeux maintenant, me dit-il du même ton brusque auquel

j'obtempérai immédiatement.

--Encore une fois, regarde, en toi... le flacon, ne le vois-tu pas?

--Je le vois, m'écriai-je.

Pendant un temps que je ne puis apprécier, je vis, aussi nettement que

si j'avais eu les yeux ouverts, le flacon, les stries du cristal, les

étincellements de la liqueur. J'eus la volonté de retenir cette image,

cette photographie intérieure. Mais tout s'effaça.

--Bah! fis-je en rouvrant les yeux, c'est le phénomène bien connu de la

mémoire visuelle.

Il eut un geste d'impatience et s'écria:

--Mémoire visuelle! Ah! voilà bien votre méthode scientifique, des mots

répondant à des mots! Qu'est-ce que la mémoire... vous l'ignorez,

mais vous avez dénommé, étiqueté une faculté; vous l'avez catégorisée,

cataloguée dans vos dictionnaires, et... vous voilà satisfaits! Bien

plus, il faut que tous le soient avec vous, sous peine d'anathèmes!

Voyons, parle, répondsmoi en toute sincérité! Qu'est-ce que la

mémoire?... Comment s'exerce-t-elle?... Quel est son organe?... Ah! oui,

l'image se forme sur la rétine, est transmise par un réseau de nerfs à

ton cerveau... par quel mécanisme?

Je le voyais s'exalter; je voulus le calmer.

--Remarque que je ne formule aucune théorie; je ne suis pas un

adversaire, mais un ami, peut-être fort ignorant, mais en tous cas de

bon vouloir...

--Tu m'avais promis de ne pas user d'ironie. Eh bien, oui, je

t'instruirai, malgré toi... et voici ma formule: La mémoire visuelle,

c'est la projection hors de nous d'une forme emmagasinée en nous.

--La définition n'est pas pour me déplaire...

--J'appelle ton attention sur la projection que j'appellerai physique,

celle de la forme, de la coque extérieure des choses. Quand tu songes à

un livre, tu en vois plus ou moins nettement la forme...

--C'est vrai...

--Si tu te souviens d'un cheval, tu as devant les yeux la silhouette

plus ou moins correcte de l'animal...

--C'est encore exact.

--Eh bien, suppose que tu exerces ta volonté à perfectionner, à

accentuer cette silhouette, comme le fait un peintre par exemple. Tu

projetteras ton souvenir hors de toi, et tu t'en serviras comme d'un

modèle, adéquat, toutes proportions gardées, au modèle vivant qui se

placerait devant tes yeux...

--Je ne nie pas...

--Alors admets que tu concentres de plus en plus ton énergie volitive

dans le sens de ce perfectionnement, de cette accentuation. Augmente à

force de contemplation, augmente ta faculté de restitution mentale, puis

extérieure, tu arriveras peu à peu à créer ce que je n'appelle encore

que l'illusion de l'existence réelle de la chose souvenue. Mais la

vérité, c'est qu'il n'y a pas illusion, mais réalité. Cette forme que tu

as absorbée par ton attention, que tu possèdes en toi, tu la projettes

réellement au dehors. Entends-tu, elle existe, elle est--voici le mot

vrai--la restitution des particules d'infinitésimale matière que tu t'es

appropriées en regardant l'objet, en l'aspirant par ton attention, en

les emmagasinant en toi. Cette reconstitution est non une illusion, mais

une entité existante, elle est...

Je l'interrompis:

--A mon tour, laisse-moi te dire que ce ne sont là que des hypothèses

qui, pour ingénieuses qu'elles soient, devraient être appuyées sur des

preuves...

Il ne me laissa pas achever:

--Abandonne donc tes procédés de sophiste universitaire. Pourquoi la

forme que tu vois hors de toi existe-t-elle moins, qu'elle soit

produite par le fait banal de la présence ou par ce que tu appelles

l'imagination?...

--Parce que je puis toucher l'une et non l'autre, et ainsi constater

l'existence de la réalité.

J'avais prononcé ces derniers mots vivement, un peu agacé à la fin...

--Et, si je te prouve que tu peux toucher... ton illusion! cria-t-il.

As-tu d'ailleurs jamais possédé en toi le souvenir d'une forme imprimé

assez profondément dans ton âme, pour qu'elle y soit réelle, vivante et

pour que tu puisses la projeter hors de toi, comme elle est en toi, avec

tous les attributs de la réalité et de la vie? Ah! il faut aimer, avoir

aimé, il faut avoir aspiré, résorbé, inhalé toutes les effluves de

l'être adoré, pour qu'il soit resté vivant en vous... et qu'alors au

début de la solitude, fermant les yeux, vous le puissiez revoir en sa

radieuse et parfaite réalité... Mais est-ce tout?... Non!... Parvenez

à vous abîmer dans cet unique désir, dans cet immense vouloir de

communiquer à cette forme tout ce qu'il y a en vous d'énergie et de

puissance vitale... et alors vous le reconstituerez, cet être de votre

âme, sang de votre sang, chair de votre chair, substance de votre

substance, individualité vivante, ressuscitée, recréée, comme, de

l'Adam Paradisiaque, Aischa, Eve fut évoquée sous la lumière sublime des

sphères éternelles!...

--Ami, m'écriai-je, prends garde, cette exaltation te tue!

--Non pas, c'est ma vie! Ah! tu as pu croire que ma Virginie était

morte, et que moi, égoïste ou insensé, j'avais le honteux courage de lui

survivre. Non, non, elle n'est pas morte, je l'ai... elle vit en moi,

ici, dans mon coeur, dans ma poitrine, dans mon cerveau... Elle vit, je

la vois adorable et souriante, et, comme un oiseau frileux qui dort dans

mon être, je puis, quand je le veux, lui ouvrir la porte de sa cage...

Viens, viens, tu la verras, toi aussi, car elle va sortir de mon

coeur!...

La deux fois morte · 第 10 / 12 题