--Ami, te souviens-tu de l'intéressante étude qu'un jour tu me fis
entreprendre du deuxième chapitre de la Genèse, alors que, grâce aux
lumineuses restitutions de Fabre d'Olivet, ce voyant de la linguistique,
nous avions suivi pas à pas le mystérieux travail de la nature
créatrice, cherchant le fait sous le symbole, le sens matériel sous
l'énigme ésotérique. Parvenus au sublime verset qui en quelques mots
manifeste la création de la femme, de l'Aischa, de l'Eve, nous nous
étions arrêtés, hésitant devant la suggestion intime et profonde qui
nous sollicitait à reconstituer cette scène, dont la beauté dépasse les
rêves les plus enthousiastes de l'imagination.
Nous passâmes outre.
Mais j'avais gardé dans l'oreille comme un écho qui ne devait plus
jamais s'éteindre, le cantique rayonnant de l'Adam Kadmon s'écriant:
--Wa-iaômer ha-Adam-Zoâth... Celle-là est réellement substance de ma
substance et forme de ma forme...
Ce nom d'Aischa, formule véritable de la Volonté dont la femme était
la Réalisation, me hantait comme l'énoncé d'un problème à la solution
toujours refusée.
Or cette solution, avec quelle gloire je l'ai trouvée! Toi seul
peut-être pourras me comprendre, parce que ton intellect évolue sur le
plan supérieur de l'Intuition. Rien ne me paraît à moi plus évident et
plus clair.
Vois plutôt:
En l'homme, représentation concrète de l'humanité collective, toutes
les aspirations existaient à l'état latent et pour se manifester
n'attendaient que l'effort volitif, si je puis dire, la poussée du
dedans au dehors.
L'Homme-Adam, alors mâle et femelle, jouissait égoïstement de la nature
extérieure, s'épanouissant dans l'éblouissement des splendeurs. Et plus
il admirait de beautés, et plus il avait soif de la beauté. Et cette
Beauté suprême à laquelle il aspirait, il ne la voyait pas, puisqu'elle
était en lui, dans sa double nature encore inséparée.
Comprends-tu ce supplice: sentir en soi la beauté, l'Amour, en posséder
la notion, la sensation intime, et ne les pouvoir contempler face à
face, ne les pouvoir étreindre! Songe à ce qu'éprouverait l'avare qui
aurait un lingot d'or dans la poitrine et ne pourrait s'arracher le
coeur pour le posséder!
En vain autour d'Adam s'épandaient les immensités vibrantes, en vain
flamboyaient les astres, en vain poudroyaient les Nébuleuses en gésine
des astres mondes... Qu'était tout cela auprès de ce qu'il désirait,
la Compagne, la Suprême Beauté,--ceci est le texte même,--qui, devant
émaner de lui, alors seulement lui présenterait le reflet de sa
sensation intime...
Et ce fut dans une de ces crises de Désir sublime et torturant
que s'accomplit le miracle de l'Extériorisation de la Beauté et de
l'Amour,--qui étaient en lui et qui jaillirent de lui, en la Forme
Idéale, Grâce et Harmonie condensées en l'Être qui était vraiment
substance de sa substance, Essence formellement radieuse de l'Humanité
triomphante... la Femme!
Et l'Adam Kadmon s'agenouilla devant Elle, reconnaissant de l'exquise
souffrance de l'arrachement, et il balbutia le premier Hosannah
d'amour!...»
V
Ayant l'esprit positif, je ne me suis jamais plu à ces rêveries
aiguës d'une imagination surexcitée. En dirigeant Paul dans ses études
d'hébraïsant, mon seul dessein avait été de lui donner la notion claire
et non routinière de la science des racines et rien de plus. Si Fabre
d'Olivet m'intéresse comme linguiste, j'ai toujours voulu--et je
veux--m'arrêter en deçà de ses hypothèses théosophico-bouddhiques.
Aussi éprouvai-je un réel chagrin en constatant que mon élève non
seulement s'entichait de ces chimères, mais encore en exagérait les
outrances.
Je lui répondis quelques mots en ce sens, insistant sur les dangers que
peuvent faire courir à la raison ces fantaisies dont le moindre défaut
est de détourner l'esprit de préoccupations plus pratiques. Je comptais
d'ailleurs sur le mariage et sur la paternité pour donner à son activité
morale une pâture plus substantielle.
Ma lettre partie, j'eus même quelques remords, craignant, à cause de ses
susceptibilités un peu maladives, d'avoir donné à mes conseils un tour
trop ironique.
Après tout, ne poursuivais-je pas ma chimère, moi aussi, en mes
recherches sur les peuples préhistoriques, identifiant aux Cimmériens
d'Hérodote les anciens Khmers du Cambodge! L'hypothèse est la grande
charmeuse, et qui n'a pas poursuivi sa trace folle ignore les plus
grandes joies humaines.
Finalement, après trois ans d'absence, je me décidai à rentrer en
France, fort riche d'ailleurs de notes et de documents à l'appui de mes
thèses favorites.
Revenu dans nos ports coloniaux, j'éprouvai une véritable déconvenue à
ne point trouver de lettre de Paul. Était-ce donc que je l'eusse blessé
par quelques railleries inoffensives? J'en aurais été marri, et je
me promis bien, une fois débarqué, de m'expliquer avec lui et de lui
arracher, s'il le fallait, à coups de _meâ culpâ_ un amical pardon.
Je pris juste le temps nécessaire pour régler à Paris quelques affaires
indispensables. Puis, sans prévenir d'ailleurs celui que je comptais
surprendre en plein bonheur, je m'installai dans un wagon, filant sur
Vierzon.
Je m'arrêtai, selon les indications que m'avait données Paul dans une de
ses premières lettres, à la station de Salbris, gros bourg dont le nom
est lié à l'un des épisodes les plus honorables de la guerre de 1870.
Je me hâtai d'entrer à l'auberge pour y commander un frugal repas. On
touchait à la fin du mois d'octobre, et les journées, devenues
courtes, me conseillaient d'arriver le plus tôt possible au château de
Pierre-Sèche, où demeuraient mes amis. J'avais encore cinq heures devant
moi. Je m'enquis d'une voiture, qui me fut procurée avec la meilleure
volonté du monde.
--Où va Monsieur? demanda l'aubergiste.
Je lui nommai le château que j'ai dit. L'homme prit une figure contrite.
--C'est à plus de 4 lieues, en plein marais, sur la rive gauche de la
Sauldre, me dit-il.
J'avais remarqué le changement de sa physionomie: je ne m'imaginai
pas que ce fussent la distance ou la mauvaise qualité des terrains qui
l'eussent provoqué.
En une vague inquiétude, je repris:
--Sans doute, vous connaissez les propriétaires?
Cette fois son embarras fut indéniable.
--Monsieur veut parler de M. Paul X.?
--En effet, je suis de ses amis. J'arrive d'un long voyage, et il me
tarde de lui serrer la main.
--Monsieur arrive de voyage?... alors il ne sait peut-être pas...
--Quoi donc?
--Que M. Paul ne reçoit jamais personne et que nul ne se peut vanter
de l'avoir vu depuis plus de six mois... Ah! c'est une grande pitié,
Monsieur, une vraie pitié!
--Que voulez-vous dire?... Il est arrivé quelque malheur?...
--Quand je disais que Monsieur ne savait pas... la pauvre petite dame
est morte...
--Morte! m'écriai-je avec une angoisse profonde. Quoi! vous voulez
parler de la femme de Paul, de cette chère et exquise créature!
--Monsieur a bien raison, ç'a été une grande perte pour le pays. Vous
me croirez si vous voulez, Monsieur, mais tout le monde l'aimait et
la plaignait aussi, car elle a été longue à dépérir. Elle était si
faiblotte! Voyez-vous, le château est mal placé, et on y a des fièvres.
Je ne comprends pas que M. Paul ait amené là une femme délicate comme
ça!
Ainsi c'était bien elle qui était morte! Jamais je n'avais ressenti
heurt plus douloureux. Sa brutalité m'avait littéralement suffoqué, et
des larmes tombèrent de mes yeux.
--Je vois que Monsieur est un ami, reprit l'hôte. Je n'aurais peut-être
pas dû lui dire la chose tout nettement, mais Monsieur l'aurait bien
vite apprise. Est-ce qu'il faut toujours commander la voiture?
--Certes, m'écriai-je, et pourquoi non? Est-ce quand nos amis sont
dans la douleur qu'il les faut abandonner? Ah! plût à Dieu que je fusse
revenu plus tôt, j'aurais peut-être empêché cet horrible malheur!
--C'est douteux, Monsieur, car la petite dame était bien malade. Je
dois dire aussi que M. Paul l'a soignée! Ah! tenez, c'était beau et
douloureux en même temps... jamais il ne la quittait, et, quand ils se
promenaient, lui la soutenant, vrai, on aurait dit qu'il la buvait des
yeux! Il l'aimait bien, allez! Aussi on comprend son désespoir. Depuis
le jour où on a porté la pauvre dame en terre, avec tout le pays
derrière--et des vraies pleurs comme les vôtres de tout à l'heure--M.
Paul s'est enfermé chez lui, et plus jamais--vous entendez--plus jamais
il n'est sorti de Pierre-Sèche...
Les détails étaient navrants. Paul vivait seul dans ce château qui,
disait-on, serait son tombeau--comme il avait été celui de sa
chère femme. Il n'avait avec lui qu'un vieux domestique qui, lui
aussi--c'était l'expression de l'aubergiste--filait un mauvais coton.
Et puis... et puis il y avait autre chose.
J'eus quelque peine à obtenir de mon interlocuteur qu'il s'expliquât
plus clairement: de fait, cela lui était assez difficile. Naturellement,
partout où la mort passe, elle laisse un sillage d'effroi. Voilà que des
bruits étranges s'étaient répandus dans le pays: on parlait de lumières
fantastiques apparaissant la nuit aux fenêtres du château. Une femme
qui avait été engagée pour des services d'intérieur s'était refusée
à revenir, déclarant qu'elle ne rentrerait pas dans une maison que
hantaient des revenants.
Oh! l'aubergiste ne croyait pas un mot de ces folies. Mais peut-on
empêcher le monde de parler? Aussi n'était-il pas bizarre qu'un homme de
l'âge de Paul se cloitrât ainsi? Il s'était absolument refusé à recevoir
personne, même des gens bien intentionnés qui auraient voulu lui
apporter des consolations. La porte leur était restée impitoyablement
fermée. Le vieux Jean--c'était le nom du domestique que je connaissais
bien--bousculait les gens d'un air égaré. C'était à croire que lui-même
devenait fou!
--Enfin, Monsieur, continuait le brave homme, si vous voulez entrer dans
ce château de malheur, je crois que vous en serez pour votre peine.
--J'essaierai quand même, repartis-je.
Au fond, je ne doutais pas que je ne dusse être reçu. Connaissant
l'exquise délicatesse de Paul, je ne m'étonnais pas outre mesure d'une
claustration qu'expliquait suffisamment un désespoir aussi justifié.
Je le verrais, je lui parlerais, je parviendrais à galvaniser cette âme
engourdie, à revivifier ce coeur mort. C'était ma tâche d'ami, et je ne
m'y soustrairais pas.