Un conseil de guerre, tenu en présence d'Othon, où l'on délibère sur
la bataille à donner ou à ajourner, fournit à l'historien l'occasion
d'une magnifique énumération des forces de l'empire. Othon se décide à
laisser livrer la bataille par ses lieutenants, et à se tenir lui-même
à l'écart en réserve, comme la dernière majesté du peuple romain.
Il se retire à quelque distance avec sa garde. De ce moment sa cause
est perdue. Ses troupes, en effet, perdent une première bataille. Ce
qui lui reste de légions chancelle dans sa fidélité.
Les négociations s'établissent entre les deux camps; on se demande
pour qui et pourquoi on va verser tant de sang romain par des mains
romaines. Cependant les généraux d'Othon le conjurent de tenter encore
la fortune. Ici l'ambitieux usurpateur du trône change tout à coup de
rôle, d'esprit, de langage, par une de ces révolutions d'esprit qui
déconcertent souvent l'histoire. Othon devient le plus résigné des
philosophes et le plus désintéressé des citoyens. Ses paroles,
admirablement reproduites par Tacite, sont dignes de Sénèque, son
ancien maître:
V
«Exposer à la mort tant de courage et tant de fidélité, dit-il à ses
troupes qui lui demandent encore le combat, est un sacrifice bien
au-dessus du prix de ma propre vie. Plus vous me montrez de chances de
succès, s'il me convenait de vivre, plus beau et plus méritoire, à
moi, me sera-t-il de mourir!
«Nous nous sommes souvent éprouvés, la fortune et moi. Ne comptez pas
le temps que j'aurais à régner: il est d'autant plus difficile de
jouir avec modération de la puissance souveraine, que cette puissance
doit avoir moins de durée pour nous.
«La guerre civile n'est venue que de Vitellius, et, si nous avons
combattu par les armes pour l'empire, le crime en est à lui seul.
C'est à moi du moins qu'on devra ce bienfait, de n'avoir combattu
qu'une fois: c'est par là que la postérité estimera Othon.
«Que Vitellius retrouve à Rome son frère, son épouse, ses enfants:
quant à moi, je n'ai besoin ni d'être consolé, ni d'être vengé.
D'autres auront possédé l'empire plus longtemps, aucun ne l'aura
résigné avec plus de stoïcisme.
«Est-ce que je souffrirai que, pour ma cause, tant de belle jeunesse
romaine, tant de braves armées, égorgées de nouveau les unes par les
autres, soient enlevées à la république? Que votre affection me suive
au tombeau, comme si vous aviez en effet combattu et péri pour moi;
mais survivez-moi, et ne retardons pas plus longtemps, moi, votre
salut, vous, mon sacrifice.
«Parler plus longuement à nos derniers moments serait un signe de
lâcheté. La meilleure preuve que je puisse vous donner de la liberté
réfléchie de ma résolution, c'est que je ne me plains de personne; car
maudire les Dieux ou accuser les hommes, c'est le signe d'un homme qui
répugne à mourir et qui voudrait vivre encore.»
Quelle grandeur de civisme, même dans ses vices, étale ce peuple
romain! Othon était un criminel, mais il était Romain; il parle comme
Socrate, il meurt comme un martyr.