IV

Un conseil de guerre, tenu en présence d'Othon, où l'on délibère sur

la bataille à donner ou à ajourner, fournit à l'historien l'occasion

d'une magnifique énumération des forces de l'empire. Othon se décide à

laisser livrer la bataille par ses lieutenants, et à se tenir lui-même

à l'écart en réserve, comme la dernière majesté du peuple romain.

Il se retire à quelque distance avec sa garde. De ce moment sa cause

est perdue. Ses troupes, en effet, perdent une première bataille. Ce

qui lui reste de légions chancelle dans sa fidélité.

Les négociations s'établissent entre les deux camps; on se demande

pour qui et pourquoi on va verser tant de sang romain par des mains

romaines. Cependant les généraux d'Othon le conjurent de tenter encore

la fortune. Ici l'ambitieux usurpateur du trône change tout à coup de

rôle, d'esprit, de langage, par une de ces révolutions d'esprit qui

déconcertent souvent l'histoire. Othon devient le plus résigné des

philosophes et le plus désintéressé des citoyens. Ses paroles,

admirablement reproduites par Tacite, sont dignes de Sénèque, son

ancien maître:

V

«Exposer à la mort tant de courage et tant de fidélité, dit-il à ses

troupes qui lui demandent encore le combat, est un sacrifice bien

au-dessus du prix de ma propre vie. Plus vous me montrez de chances de

succès, s'il me convenait de vivre, plus beau et plus méritoire, à

moi, me sera-t-il de mourir!

«Nous nous sommes souvent éprouvés, la fortune et moi. Ne comptez pas

le temps que j'aurais à régner: il est d'autant plus difficile de

jouir avec modération de la puissance souveraine, que cette puissance

doit avoir moins de durée pour nous.

«La guerre civile n'est venue que de Vitellius, et, si nous avons

combattu par les armes pour l'empire, le crime en est à lui seul.

C'est à moi du moins qu'on devra ce bienfait, de n'avoir combattu

qu'une fois: c'est par là que la postérité estimera Othon.

«Que Vitellius retrouve à Rome son frère, son épouse, ses enfants:

quant à moi, je n'ai besoin ni d'être consolé, ni d'être vengé.

D'autres auront possédé l'empire plus longtemps, aucun ne l'aura

résigné avec plus de stoïcisme.

«Est-ce que je souffrirai que, pour ma cause, tant de belle jeunesse

romaine, tant de braves armées, égorgées de nouveau les unes par les

autres, soient enlevées à la république? Que votre affection me suive

au tombeau, comme si vous aviez en effet combattu et péri pour moi;

mais survivez-moi, et ne retardons pas plus longtemps, moi, votre

salut, vous, mon sacrifice.

«Parler plus longuement à nos derniers moments serait un signe de

lâcheté. La meilleure preuve que je puisse vous donner de la liberté

réfléchie de ma résolution, c'est que je ne me plains de personne; car

maudire les Dieux ou accuser les hommes, c'est le signe d'un homme qui

répugne à mourir et qui voudrait vivre encore.»

Quelle grandeur de civisme, même dans ses vices, étale ce peuple

romain! Othon était un criminel, mais il était Romain; il parle comme

Socrate, il meurt comme un martyr.

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 59 / 208 题