IX

Aussi celui qui a lu Tacite a compris le monde: Tacite est le Newton

de l'histoire. Il a dévoilé la machine humaine depuis le premier

rouage jusqu'au dernier; il a monté et démonté le mécanisme des

empires, et mis à nu tous les ressorts qui font mouvoir la sublime ou

déplorable humanité.

On ne peut lui reprocher qu'une chose: un excès de brièveté dans le

récit. Mais cette brièveté aussi est une force: celui qui comprend

d'un coup d'oeil explique d'un mot. La brièveté est une vertu de la

langue, car la langue n'est qu'un signe. La plus parfaite des langues

serait celle qui contiendrait le monde dans un mot.

Tacite est l'abréviateur de l'oeuvre de Dieu; il n'écrit pas, il note:

mais chaque note ouvre un horizon sans borne à la pensée. Les

intelligences lentes ou faibles doivent renoncer à le lire: il n'écrit

que pour ses pairs. C'est le pain des forts, c'est l'historien des

hommes d'État, des philosophes, des sages, des poëtes; il lui faut,

comme à Bossuet, un auditoire de rois de l'intelligence: c'est sa

gloire.

J'ai essayé souvent, dans mes notes de jeunesse, de me rendre compte à

moi-même des impressions que je recevais de cet historien selon mon

coeur. J'en extrais ici quelques fragments et j'en ai refait un tout,

en jalonnant ma route de ses plus beaux tronçons de style, comme on

reconstruit une ville détruite dans le désert, en marchant d'un débris

à un débris et d'un monument à l'autre, à travers la poussière des

grandes choses qu'on foule aux pieds.

X

Huit cent vingt années d'existence ont épuisé la vitalité de Rome.

Rome vieillit; car, malgré les illusions toujours déçues et toujours

renaissantes des utopistes, les nations vieillissent comme l'homme,

unité mortelle dont elles parcourent toutes les phases avec plus de

lenteur, mais avec la même vicissitude de naissance, de jeunesse, de

maturité, de caducité et de mort.

L'empire a dévoré la république; l'armée a subjugué les lois; la

corruption, à son tour, a avili l'armée; la sédition donne et retire

le trône et la vie à des favoris prétoriens d'un camp et d'un jour.

Néron, le dernier des empereurs du sang de César, a péri, exécré des

uns, regretté par les autres; car les vices et les crimes eux-mêmes

ont leur parti dans les populaces et dans les casernes. On pleure, à

Rome et à Lyon, ce bon Néron qui incendiait la capitale pour la

rebâtir, qui égorgeait sa mère, mais qui amusait la plèbe. Le vieux

Galba, proclamé empereur par les légions, s'avance et tend la main

vers le sceptre.

Écoutons Tacite, c'est ainsi qu'il commence son premier livre:

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 34 / 208 题