Aussi celui qui a lu Tacite a compris le monde: Tacite est le Newton
de l'histoire. Il a dévoilé la machine humaine depuis le premier
rouage jusqu'au dernier; il a monté et démonté le mécanisme des
empires, et mis à nu tous les ressorts qui font mouvoir la sublime ou
déplorable humanité.
On ne peut lui reprocher qu'une chose: un excès de brièveté dans le
récit. Mais cette brièveté aussi est une force: celui qui comprend
d'un coup d'oeil explique d'un mot. La brièveté est une vertu de la
langue, car la langue n'est qu'un signe. La plus parfaite des langues
serait celle qui contiendrait le monde dans un mot.
Tacite est l'abréviateur de l'oeuvre de Dieu; il n'écrit pas, il note:
mais chaque note ouvre un horizon sans borne à la pensée. Les
intelligences lentes ou faibles doivent renoncer à le lire: il n'écrit
que pour ses pairs. C'est le pain des forts, c'est l'historien des
hommes d'État, des philosophes, des sages, des poëtes; il lui faut,
comme à Bossuet, un auditoire de rois de l'intelligence: c'est sa
gloire.
J'ai essayé souvent, dans mes notes de jeunesse, de me rendre compte à
moi-même des impressions que je recevais de cet historien selon mon
coeur. J'en extrais ici quelques fragments et j'en ai refait un tout,
en jalonnant ma route de ses plus beaux tronçons de style, comme on
reconstruit une ville détruite dans le désert, en marchant d'un débris
à un débris et d'un monument à l'autre, à travers la poussière des
grandes choses qu'on foule aux pieds.
X
Huit cent vingt années d'existence ont épuisé la vitalité de Rome.
Rome vieillit; car, malgré les illusions toujours déçues et toujours
renaissantes des utopistes, les nations vieillissent comme l'homme,
unité mortelle dont elles parcourent toutes les phases avec plus de
lenteur, mais avec la même vicissitude de naissance, de jeunesse, de
maturité, de caducité et de mort.
L'empire a dévoré la république; l'armée a subjugué les lois; la
corruption, à son tour, a avili l'armée; la sédition donne et retire
le trône et la vie à des favoris prétoriens d'un camp et d'un jour.
Néron, le dernier des empereurs du sang de César, a péri, exécré des
uns, regretté par les autres; car les vices et les crimes eux-mêmes
ont leur parti dans les populaces et dans les casernes. On pleure, à
Rome et à Lyon, ce bon Néron qui incendiait la capitale pour la
rebâtir, qui égorgeait sa mère, mais qui amusait la plèbe. Le vieux
Galba, proclamé empereur par les légions, s'avance et tend la main
vers le sceptre.
Écoutons Tacite, c'est ainsi qu'il commence son premier livre: