Les peuples enfants veulent des récits merveilleux, mais sans
critique, comme ceux d'Hérodote.
Les peuples superstitieux veulent des fables, comme celles des livres
théogoniques de l'Orient.
Les peuples barbares veulent des martyrologes, comme ceux des
Scandinaves.
Les peuples chevaleresques veulent des aventures, comme celles du Cid
ou de Roland.
Les peuples corrompus veulent des crimes politiques admirés et
justifiés, comme ils le sont dans l'histoire de Machiavel.
Les peuples artistes veulent des harangues et des réflexions, comme
celles de Thucydide.
Les peuples avilis veulent des obscénités, comme celles de Suétone.
Les peuples mûrs et touchant à la décadence veulent des portraits
peints en traits de sang, des retours vers la vertu antique, des
larmes amères sur la corruption présente, des sentences brèves, mais
succulentes, jaillissant de l'événement comme le cri des choses, enfin
une philosophie à la fois plaintive et amère, qui consterne et qui
relève l'âme par l'honnête et douloureux contraste entre l'image de la
vertu antique et le désespoir de la liberté perdue!
Dans ce genre d'histoire parfait, l'historien n'est plus seulement un
annaliste: il est citoyen, il est moraliste, il est politique, il est
poëte, il est peintre, il est législateur, il est apologiste, il est
satiriste, il est homme d'État, il est juge, il est instituteur des
nations, il est _Tacite_. L'histoire ne monte pas plus haut: elle est
alors le grand poëme épique de la vérité.