Il faut qu'il soit honnête homme, c'est-à-dire probe d'esprit,
sincère, véridique: car, s'il trompe, ou s'il dissimule, ou s'il
invente, ou s'il ment, plus d'histoire; il n'est plus que le faussaire
des actes de Dieu.
Il faut qu'il soit moraliste, sinon de coeur, au moins d'esprit: car,
s'il caresse les perversités dont l'histoire est pleine, s'il donne
toujours raison à la fortune, s'il exalte le vainqueur coupable et
qu'il écrase le vaincu innocent, s'il foule aux pieds les victimes,
s'il ajoute la sanction de sa propre immoralité et l'autorité de son
amnistie à tous les scandales d'iniquité qui attristent les annales
des peuples, l'historien n'est plus un juge; c'est un complice abject
ou intéressé de la fortune, qui montre sans cesse le droit violé par
la force, et la vertu déjouée par le succès.
Un tel historien corrompt plus la moralité de son siècle que tous les
crimes heureux ne la corrompent: car on se défie des criminels, on ne
se défie pas de l'historien. Son absolution est pire que le forfait
lui-même: c'est le forfait rétrospectif, le forfait de sang-froid, le
meurtre de la conscience publique, seul refuge que la fortune
triomphante laisse ici-bas à la justice et à la vertu! Le criminel ne
viole la justice que pendant un temps: l'historien du succès la viole,
autant qu'il est en lui, pendant toute la postérité.
On a dressé des peines contre ceux qui commettent les crimes, on
devrait en formuler de pires contre ceux qui les excusent et qui les
glorifient. Ils sont les scélérats du lendemain, plus coupables que
les scélérats de la veille. Ils justifient l'iniquité: c'est plus
atroce que de la commettre.
V
Il faut que l'historien soit homme d'État: car l'histoire est pleine
de politique, et s'il n'a pas l'intelligence de la politique, cette
bonne conduite de la vie appliquée en grand aux nations, aux sociétés,
aux empires, il écrira au hasard des récits pleins d'ignorance, de
contre-sens et de non-sens.
Il faut qu'il ait pratiqué lui-même les conseils, les assemblées, les
négociations, les délibérations, les affaires publiques, afin d'avoir
observé de ses propres yeux le jeu des passions, des intérêts, des
ambitions, des intrigues, des caractères, des vertus ou des
perversités qui s'agitent dans les cours, dans les camps, dans les
comices, dans la place publique.
Nul ne connaît les hommes par théorie: pour les connaître, il faut
les toucher; on ne les touche que dans la mêlée.
Un historien qui n'aura vécu que dans les bibliothèques fera des
livres, mais jamais une histoire; ses personnages seront des rôles,
jamais des hommes.