Ce pacte de la société vraie, le voici: Dieu a créé l'homme corps et
âme, à la fois; Corps, pour s'exercer ici-bas comme un apprenti de la
vie terrestre à la vie céleste, qui sera dégagée des sens et des
temps.
Il a donné à l'homme, en le créant, les instincts innés qui le forcent
à vivre en société politique, parce que la société politique est le
moyen de perfectionner l'individu en élargissant sa sphère par la
famille, l'État, l'humanité, cette trinité de devoirs.
Ce perfectionnement de l'homme par la société civile et politique
s'accomplit, pour le corps, par le développement des industries
matérielles, des moyens, des forces, des découvertes qui ont la vie
terrestre pour fin. C'est la civilisation des sens, beau phénomène,
mais phénomène court comme le temps, borné comme l'espace, fini comme
la poussière organisée, périssable comme la mort.
Il a donné à l'homme une âme pour communiquer par la pensée avec Dieu,
son créateur, et pour perfectionner cette âme par la vertu, travail
surhumain de l'humanité mortelle dont la vie immortelle est le salaire
dans un temps qui ne finit pas, c'est-à-dire dans l'éternité
rémunératrice.
La société politique et civile est le milieu composé de devoirs
mutuels dans lequel l'homme trouve à exercer son âme militante et
perfectible à cette vertu dont la société vit, mais dont le mérite ne
finit pas ici-bas; c'est la civilisation spiritualiste de l'âme
humaine.
Le _contrat social_ matérialiste de J.-J. Rousseau et de ses disciples
ne promet à l'humanité que des biens matériels et quelques souffrances
égales pour tous, des luttes pour ou contre une souveraineté sans
cesse imposée par les tyrans, sans cesse reconquise par les peuples;
des droits qui ne reposent que sur des révoltes de tous contre tous,
et qui ne sont contre-signées qu'avec du sang, des métiers ou des arts
tout manuels; des lois toutes égalitaires pour consoler au moins le
malheur de chacun par le niveau du malheur commun, puis la mort
ensevelissant une société de poussière vivante dans une poussière
morte. Voilà tout: est-ce là beaucoup plus que le néant? Le bonheur de
vivre vaut-il, pour une pareille société, la peine de mourir?