Le gouvernement paternel demeure dans le monarque une hérédité
inviolable, personnifiant l'autorité divine, invisible dans
l'abstraction visible de la nation souveraine et immortelle,
spiritualisme monarchique qui consacre le commandement et qui moralise
l'obéissance. Point de force sans droit, voilà la monarchie de
Confucius.
L'aristocratie intellectuelle et morale dans le conseil de l'empire,
spiritualisme raisonné qui signifie: point de souveraineté sans
lumière.
La démocratie complète dans les mandarins de tout ordre choisis dans
toutes les classes par l'élection dans les examens publics, ce qui
veut dire égalité de tous, mais à condition de capacité constatée par
tous, et de vertu reconnue par tous.
Gradation ascendante et descendante dans les rangs et les fonctions
des magistrats chargés de l'administration de la justice ou de
l'administration des intérêts populaires de l'empire; spiritualisme
qui personnifie la conscience et la providence dans une hiérarchie
sans laquelle il n'y a ni autorité distributive, ni ordre, ni
stabilité dans les institutions.
L'ubiquité de l'autorité monarchique, partout présente et partout
active, dans le dernier hameau comme dans la première capitale de
province: spiritualisme de la présence et de l'intervention souveraine
dans tous les rapports de l'homme avec l'homme pour légitimer tous les
actes de la vie civile.
Autorité paternelle absolue, mais surveillée dans la famille pour que
le commandement y soit respecté, et que l'obéissance y soit
religieuse: spiritualisme légal qui fait du père un magistrat de la
nature, et qui fait du fils un sujet du sentiment!
Culte des ancêtres perpétuant la mémoire et sanctifiant la filiation
humaine en reportant sans cesse l'humanité à sa source par la
reconnaissance: spiritualisme filial, qui va rechercher la vie pour la
bénir et la tradition pour la vénérer.
Anoblissement des pères par les actes héroïques ou vertueux des
enfants, dans les générations les plus reculées: spiritualisme profond
dans ce législateur qui personnifie la solidarité de race, la
responsabilité paternelle, le rémunérateur filial dans l'unité morale
de la famille, continuité de l'être moral descendant et remontant du
père à Dieu, du père aux fils, des fils aux pères, et qui rend la
vertu aussi héréditaire de bas en haut que de haut en bas! Quel plus
beau dogme! Quel plus fort lien entre les générations, mortelles par
les années, immortelles par leurs vertus!
Et ainsi de suite. Pas un dogme législatif qui ne soit un dogme
spiritualiste; pas une prescription sociale qui n'ait Dieu à sa base
et Dieu à son sommet; pas une institution civile qui ne soit calquée
sur un devoir moral; la chaîne des devoirs moraux relie partout
l'individu à la société et la société à l'individu; la loi n'est
qu'un commentaire de la nature.
Concluons: je suis contre J.-J. Rousseau pour Confucius, malgré la
prétendue loi du progrès indéfini, progrès dérisoire qui descend
souvent, au lieu de monter, du spiritualisme social de Confucius au
matérialisme égoïste du _Contrat social_.
X
Le vrai _contrat social_ n'a pas été délibéré entre des hordes
humaines faisant la métaphysique des prétendus droits de l'homme, et
la théorie des sociétés avant l'existence de la société.
La société n'est pas d'invention humaine, mais d'inspiration divine.
Dieu l'a déposée dans les instincts des premiers-nés de la terre
appelés hommes, et même dans les instincts organiques des animaux.
Elle est née toute faite, et chacun de nos instincts contenait en
germe une loi; une loi, non pas seulement physique, donnant pour but à
la société politique la satisfaction brutale des besoins du corps,
mais une loi morale et religieuse, donnant à la société civile un but
intellectuel, moral et divin de civilisation des âmes, c'est-à-dire de
vertu et de divinisation de notre être par des devoirs réciproques
découverts et accomplis.
Voilà la fin de la société politique, voilà le plan de Dieu, voilà
l'oeuvre de la législation, voilà la dignité de l'homme; voilà le
spectacle que la Divinité créatrice se donne à elle-même, depuis
qu'elle a daigné créer l'homme jusqu'à la consommation des temps.
Ce serait un pauvre spectacle, aux yeux de cette adorable Divinité, de
qui tout émane et à qui tout aboutit, de cette âme universelle qui
n'est qu'âme, c'est-à-dire intelligence, volonté, force et perfection,
que le spectacle de populations plus ou moins nombreuses broutant la
terre dans un ordre plus ou moins régulier, comme celui du troupeau
devant le chien, sans autre fin que de se partager plus ou moins
équitablement l'herbe qui nourrit leur race, jusqu'au jour où leurs
cadavres iront engraisser à leur tour le fumier vivant tiré du fumier
mort, et destiné à devenir à son tour un autre fumier!
Voilà cependant le _Contrat social_ de J.-J. Rousseau; voilà les
_droits de l'homme_! Ce sont aussi les droits du pourceau d'Épicure.
Si l'égalité alimentaire de Platon, de J.-J. Rousseau, des
économistes, des tribuns du peuple, des démagogues de 1793, des
saint-simoniens de 1820, des fouriéristes de 1830, des socialistes de
1840, des communistes de 1848, n'a pas d'autres utopies à présenter
aux sociétés modernes, en vérité, de si vils et de si grossiers
intérêts valent-ils la stérile agitation des utopistes qui les
inventent, des populations prolétaires qui les rêvent, des
législateurs qui les pulvérisent? Des râteliers toujours pleins, dans
cette vaste étable de l'humanité, changent-ils la nature de cette bête
de somme plus ou moins repue qu'ils appellent la société humaine?
Leurs droits de l'homme se pèsent-ils donc à la livre, ou se
mesurent-ils à la ration? Grasse ou maigre, une telle société en
serait-elle moins une société de brutes? On a pitié de telles utopies,
pitié de tels _contrats sociaux_, pitié de telles dégradations de
notre nature!
Le vrai _contrat social_ ne s'appelle pas droit, il s'appelle devoir;
il n'a pas été scellé entre l'homme et l'homme, il a été scellé entre
l'homme et Dieu.
Le véritable _contrat social_ n'a pas pour but seulement le corps de
l'homme, il a pour but aussi et surtout l'âme humaine, il est
spiritualiste plus que matériel; car le corps ne vit qu'un jour de
pain, et l'esprit vit éternellement de vérité, de devoir et de vertu.
Voilà pourquoi la doctrine qui ne fait que proclamer les droits de
l'homme est courte et fausse, et ne peut aboutir qu'à la révolte
perpétuelle, doctrine insensée, _Contrat social_; voilà pourquoi toute
société qui se fonde sur le devoir est vraie, durable, toujours
perfectible, et aboutit directement à Dieu, c'est-à-dire à la
perfection et à l'éternité.