L'instinct de justice absolue et celui de hiérarchie nécessaire,
combinés légalement ensemble, fondent et maintiennent les républiques
à plusieurs pouvoirs; elles sont agitées, mais le mouvement même y
prévient longtemps la corruption, la tyrannie, la décadence.
Elles supposent plus de spiritualisme, plus de devoir, plus de vertu
dans le peuple que les autres gouvernements; c'est ce qui fait
qu'elles sont l'idéal des peuples et des sages.
Elles ont l'unique et immense mérite d'élever l'âme, les lumières, et
le sentiment de justice du peuple, à la hauteur de sa souveraineté.
Mais si le peuple ne possède ni assez de lumières ni assez de vertus,
il n'y faut pas penser encore, ou bien il n'y faut plus penser du
tout: un brillant esclavage militaire, de la gloire, et point de
liberté, suffit à ce peuple; on peut l'éblouir, on ne peut l'éclairer.
Ses vertus sont toutes soldatesques: des dictatures et des victoires,
voilà tout ce qu'il lui faut. Le spiritualisme, c'est-à-dire le
sentiment moral de ce qu'il doit à Dieu, aux autres peuples et à
lui-même, y baisse à mesure que la fausse gloire y resplendit
davantage. Il marche à la tyrannie chez lui-même en allant porter sa
propre tyrannie dans le monde; bientôt il ne saura plus où retrouver
le principe de l'autorité des gouvernements légitimes, c'est-à-dire
naturels, de la société politique, trop vieux et trop irrespectueux
pour le gouvernement patriarcal, trop égalitaire pour le gouvernement
des castes, trop sceptique pour le gouvernement théocratique, trop
ardent en nouveautés pour le gouvernement des coutumes et des
dynasties, trop agité pour le gouvernement constitutionnel et
l'équilibre des pouvoirs, trop turbulent pour le gouvernement des
républiques, et trop impie envers ses propres droits pour les défendre
soit contre l'oppression d'en haut, soit contre l'oppression d'en bas.
Peuple du vent et du mouvement perpétuel, emporté à tous les abîmes
par le tourbillon même qu'il crée et accélère sans cesse en lui et
autour de lui!
Peuple de beaux instincts, mais de peu de moralité politique, toujours
ivre de lui-même, enivrant les autres peuples de son génie et de son
exemple; mais ne tenant pas plus à ses vérités qu'à ses rêves, et créé
pour lancer le monde, plutôt que pour le diriger vers le bien.
À de tels peuples le gouvernement du hasard! Ils ne savent ni fonder
ni conserver, ils ne savent que détruire et changer sur la terre; ils
sont le vent qui balaye le passé. Qu'ils balayent donc le monde
politique: ils sont le balai de la Providence, comme Attila fut le
fléau de Dieu.