TROISIÈME PARTIE.

I

Finissons-en avec les théories imaginaires de ces législateurs des

rêves, qui, en plaçant le but hors de portée parce qu'il est hors de

la vérité, consument le peuple en vains efforts pour l'atteindre, font

perdre le temps à l'humanité, finissent par l'irriter de son

impuissance et par la jeter dans des fureurs suicides, au lieu de la

guider sous le doigt de Dieu vers des améliorations salutaires à

l'avenir des sociétés.

Rousseau et ses disciples en politique n'ont pas jeté au peuple moins

de fausses définitions de la liberté politique que de l'égalité

sociale.

Qu'est-ce que la liberté, selon ces hommes qui ne définissent jamais,

afin de pouvoir tromper toujours l'esprit des peuples?

La liberté de J.-J. Rousseau, c'est le droit de se gouverner soi-même,

sans considération de la liberté d'autrui, dans une association dont

on revendique pour soi tous les bénéfices sans en accepter les

charges.

C'est-à-dire que cette liberté est la souveraine injustice; c'est la

liberté abusive des _quakers_, qui veulent que la société armée les

défende, mais qui refusent de s'armer eux-mêmes pour défendre leur sol

et leurs frères. En un mot, c'est l'anarchie dans l'individu réclamant

l'ordre dans la nation. Voilà la liberté sans limites et sans

réciprocité des sectaires de Rousseau.

Qu'est-ce au contraire que la liberté? Selon nous, métaphysiquement

parlant, cette liberté bien définie, c'est la révolte naturelle de

l'égoïsme individuel contre la volonté générale de la société ou de

la nation. Or, si cette révolte de la nature irréfléchie, de l'égoïsme

individuel dont ces philosophes font un prétendu droit dans ce qu'ils

appellent _les droits de l'homme_, existait, la société cesserait à

l'instant d'exister, car la société ne se maintient que par la

toute-puissance et la toute légitimité de la volonté générale sur la

volonté égoïste de l'individu. Cette révolte instinctive de l'égoïsme

individuel qu'on appelle la liberté sans limites est donc un crime et

une anarchie. Ce droit est le droit de périr soi-même en faisant périr

l'État.

Cette liberté au fond n'est donc qu'un vain mot; le sauvage seul peut

dire: «Je suis libre,» mais à condition d'être sauvage et d'être seul,

c'est-à-dire esclave de sa misère et des éléments.

Non, la liberté de J.-J. Rousseau et de ses émules n'existe pas; c'est

le nom d'une chose qui ne peut pas être, une fiction à l'aide de

laquelle on trompe l'ignorance des peuples et on justifie la révolte

de l'individu contre l'ensemble social.

Le vrai nom de la société, c'est commandement et obéissance.

Commandement dans l'État, qu'il soit monarchie ou république.

Obéissance dans l'individu, qu'il soit sujet ou citoyen.

Or, entre ces deux noms sacramentels de toute société politique,

_commandement_ et _obéissance_, trouvez-moi place pour le nom de

_liberté_. Il n'y en a pas, ou bien il n'y en a pas d'autre que le mot

par lequel je vous l'ai définie tout à l'heure: révolte de l'égoïsme

individuel contre la volonté de l'ensemble.

Ne parlons donc plus de liberté dans le sens que Rousseau et sa secte

de 1791, et même la secte de Lafayette en 1792, et la secte

parlementaire de 1830, et la secte radicale des polémistes de 1848,

l'ont entendue. Ce sens s'est évanoui dès qu'on a voulu le toucher du

doigt.

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 8 / 208 题