dessous, ont voulu aplatir et noyer mon chagrin,--et des camarades
sont survenus qui m'ont voulu consoler, qui m'ont voulu divertir,
qui ont voulu m'exiler de ma patrie d'horreur et de voluptueuse
lamentation. Ils ont étalé leur amitié comme une nappe, ont placé
dessus des friandises de récits, d'ironies, de diffamations, de
courage et d'opinions hardies, ont organisé une dînette autour de
moi et m'y ont convié.
J'ai mangé du bout des dents--le cœur ne mange pas--et j'ai ruminé
mon affaissement, encore, toujours. On m'a laissé à moi-même, au
néant.
Et je suis retourné à toi, petite femme, qui errais parmi les
salutations et les mots de passe--car tout le monde te connaît et
te reconnaît ici, affreusement--et j'ai recherché entre ces mots,
entre ces salutations, le souvenir secret, mon souvenir et cette
odeur de larmes, d'ennui et de lâcheté envers le sort. Je l'ai
retrouvée: je n'en étais pas assez ivre, je m'en suis enivré, tout
à fait. Tu te glissais entre des chaises, tu t'occupais d'hommes
et de femmes, et, bousculant ces hommes et ces femmes, bousculant
la fête de ma fièvre et de mon horreur, de mon ivresse obstinée,
de mon désir d'ivresse, impatient et alangui, farouche, je restais
sur toi, happant férocement une indécise tristesse, une nuance
de résignation, de révolte et de trouble espérance, un lointain
d'élégie--qui n'étaient pas à toi.
Et la fête se lâcha sur nous. Un tourbillon de plaisanteries,
comme une pluie de cendres, s'élança, valsa, éclata devant ma
douleur et ce fut le brouhaha galant, le tumulte discret des
causeries mondaines: on m'avait volé mon dolent et cher souvenir.
* * * * *
Chérie, chérie, ne m'abandonne pas ainsi: je n'ai pas peuplé
de toi ce salon trop plein, je ne t'ai pas assise sur une de
ces chaises légères, je ne t'ai pas fait sourire aux endroits
plaisants: je me suis reculé, je me suis hissé jusqu'à toi,
là-bas, là-bas, et tu me laisses retomber, perdre pied de plus
en plus et m'enfoncer en ce monde, en cette molle et grouillante
foule qui parle, qui écoute, qui pense même--et qui n'est pas
triste, en ce moutonnement de rires, en cette fuite de sourires,
en ce néant joyeux, écrasant, absorbant.
Chérie, chérie, il y a ici des hommes de talent, et ils ont du
talent--ici. Ils disent, ils échangent les plus belles choses du
monde: ce sont des silences où l'on savoure et où l'on achève de
comprendre, c'est l'essor des sous-entendus, des insinuations,
puis tout à coup un mot qui sort tout armé, qui griffe, qui
jaillit, qui éclaire, tout ce qu'on appelle feu d'artifice, joute
oratoire, esprit français, tout ce dont on fait le délice.
Je sais, hélas! un mot qu'ils ne diront pas, un pauvre mot glacé
et qui bat des ailes, un mot sans malice et sans éclat, un mot de
banalité, un mot qu'ils ne ramasseraient même pas dans un petit
bleu, le mot: «Chéri!» Mais ils ne sauraient pas le dire, Voix de
salon, voix de théâtre, ce n'est pas la voix qu'il faut.
Un monsieur tout à l'heure, s'est épuisé en imitations, il nous a
restitué en leur naturel, en leur emphase, les meilleurs de nos
comédiens morts et les plus éternelles de nos comédiennes en vie:
il ne t'a pas imitée, mon inimitable amante, il n'a pas imité ta
voix profonde et secrète, ta voix de cœur, car il y a des voix de
cœur, comme il y a des voix de tête--et ça ne s'imite pas.
Ah! c'eût été une profanation--et je la désire: entendre ta voix;
entendre ta voix, chérie. Entendre ce mot, de ta bouche! Ah! qu'on
me le donne, qu'on me le jette, qu'on m'en tue. Que le monsieur
s'essaie à cette imitation. Un mot à dire, ce n'est pourtant pas
difficile?
Mais n'y pensons plus: d'ailleurs on n'imite plus, on ne dit plus.
On parle. Ce sont des groupes rapides, des groupes sympathiques et
ce sont, lâchées d'on ne sait où, envahissantes, agressives, des
jeunes filles.
Elles sont charmantes, naturellement, et fraîches et franches.
Elles se laissent regarder et regardent. Et elles savent tout, en
outre. Elles m'assiègent, me cernent--pourquoi? Parce que je suis
du souvenir, du rêve, de l'horreur, qu'elles le sentent, de leur
instinct flaireur et déterreur, et qu'elles veulent y remédier, de
leur médiocrité.
Autour de moi, Ahasvérus Canette effleure savamment la jalousie
d'Alice, en prenant des airs penchés avec une adolescente dont,
aujourd'hui, c'est le jour de sortie du Conservatoire. Et,
farouche admirateur du dos d'une lente vierge, ce petit satyre
de Capry le fixe, mais ne pouvant le fixer en face décemment, il
troue la poitrine devant laquelle il s'est situé, pour atteindre
ce dos, pour se tapir en ce dos, pour s'en enivrer et s'y perdre.
Il le désire, il le possède, et c'est, en cette nuit qui
s'achève, une atmosphère de volupté mondaine, de volupté immonde,
courte, dépravée, à fleur de corsage décolleté en pointe--et j'ai
à me lamenter là-dedans, à me désespérer en ce décor!
Et j'ai de jeunes filles autour de moi qui me grignottent vivant,
qui me dévorent, qui parlent littérature et sentiment.
Je suis malade! je souffre et ce n'est pas d'elles que je souffre!
je me souviens pour ne pas les regarder. Et j'ai aimé, j'aime
d'un amour qui n'est pas de leur monde. Elles s'emparent de moi,
prennent livraison de moi, s'offrent mes grimaces de douleur,
mes étouffements, mon silence même qu'elles violent, auquel
elles arrachent des mots. Et elles me tirent des généralités,
des banalités, me font faire effort, me mettent en peine, me
chassent de mon amour et de moi. Elles continuent avec moi des
conversations qui s'engagèrent l'année dernière, et affectent de
me croire le cœur de les terminer, comme au temps où je n'avais
pas de cœur.
Et elles me gardent jalousement, en ce coin, lourd et glauque de
vie, avide de nuit, elles contraignent mon immense désespoir, ma
souffrance immense, mon immense besoin de solitude, mon dialogue
qui reprend avec celle dont je viens d'entendre le nom et dont
j'ai été si loin chercher le souvenir, en une autre.
Et les voici qui parlent de celle-là même, sans savoir, par cet
énorme instinct de mal faire et de faire mal.
«Et votre pâle fiancée?» m'a demandé tout à coup une fille dont
j'ignorerai toujours le nom. «Vous pensez encore à votre pâle
fiancée?»
J'ai le regard du vaincu qui se relève pour mourir et je me
suis levé en effet, crevant de douleur et de douceur, et, pour
ne plus penser à ces jeunes filles, mettant en un mot toute la
méchanceté que je n'ai pas, la blessant, l'apeurant cruellement,
vulgairement: «Mademoiselle, dis-je, il ne faut jamais parler
d'elle. Ça porte malheur.»
Et les jeunes filles songent, en sang, à des fiancés inconnus, les
cherchent en cette salle, vont à Canette, à Capry, à d'autres,
cependant que, délivré des bêtes, je m'en vais agoniser à ma
guise, prisonnier de l'ombre chérie et prisonnier de la petite
ombre qui me crispe et qui me sourit.
VII
L'APPRENTISSAGE DE LA MORT
Quand j'avais faim, jadis, il n'y a pas si longtemps, des gens,
m'ont dit: «On ne meurt pas de faim». Je ne suis pas mort parce
que, toujours, j'ai écouté ce qu'on m'a dit. Aujourd'hui et hier,
les gens m'ont dit: «On ne meurt pas d'amour.»
Et je ne meurs pas. Mais vraiment, ça y ressemble.
Je dois en mon sommeil renouer violemment des relations avec
la souffrance et je me réveille avec, au coin des lèvres, des
fragments de dialogues qui ne furent pas, avec, aux coins des
yeux, des morceaux de paysages que je ne vis pas, mal dégagé
d'un suaire d'horreur et de la peau d'un autre être qui serait
mal revenu des pays lointains, des enfers et du fond des lacs de
cauchemars.
Et, dès mon réveil, je me mets à être malade.
C'est l'impression que j'ai tout le corps roidi mais d'une
mauvaise roideur, molle, si j'ose dire, et cassante et d'une
lassitude et d'une inconsistance! C'est non une pointe au cœur
mais le cœur hérissé de pointes, hérissé, sans plus, saignant de
petits filets de sang et zigzaguant, se noyant en une mer soudaine
de larmes et ne voulant pas sombrer.
Je me rappelle une chronique de M. de Stendhal où des assassins
tuant sans amour d'ailleurs et longuement une triste veuve, lui
demandent naïvement à chaque coup de poignard si le cœur est
atteint.
J'ai ces poignards-là dans le cœur. Ils me demandent eux-mêmes,
car les poignards parlent le matin, s'ils touchent le cœur. Et, ça
dure, ça dure.
A des moments, tout de même, je crois que je vais mourir, enfin.
Mais mon cœur fait le mort, simplement, puis s'éveille peu à
peu, bâille, bée et recommence à saigner et à souffrir mille
morts: je ne lui en veux pas de sa coquetterie dans l'agonie: il
a mal, comme moi. Et rauques, des pensées, des souvenirs, des
gémissements rôdent autour.
Vous savez comment ça s'appelle: ça s'appelle la folie.
Ça consiste en des idées fixes autour d'une idée fixe--ou d'une
image. Ce sont d'ailleurs des idées fixes qui bougent, qui
dansent, c'est une ronde, une sarabande d'idées fixes, des mots
qui reviennent, qui se suivent et qui m'étouffent en ma chambre
trop étroite, et, au milieu, au bord, un élan vers mon épée qui
sommeille toute droite et grave et qui se laisse regarder quand je
la regarde, sans me donner un conseil et sans me déconseiller.
Et, en ce cauchemar, c'est, comme un vomissement, des larmes qui
s'arrêtent, qui me brouillent les yeux et qui refusent de jaillir.
Je pleure en dedans.
D'ailleurs, je me suis réfugié, je me suis terré en moi-même.
Et je suis secret même pour moi. Je ne parle plus, je ne pense
même plus, je suis le sarcophage désolé de moi-même.
Et toi, chérie, je ne pense plus à toi. Je ne puis me représenter
ton visage, tes traits, tes cheveux.
Je t'ai en moi, si profondément! Je t'ai en moi! Je t'ai en
moi! Et, tous deux, dans le mystère de mon enveloppe terrestre,
en dedans, nous nous aimons, nous nous aimons, chérie, et si
ingénieusement que je n'en sais rien.
Et c'est la fatigue, non l'absence, qui me tue.
* * * * *
Quoi qu'il en soit, je meurs,--et je meurs debout. Car je me lève
et je vais par les rues et je m'enferme en mon bar ordinaire où
passent de gentils camarades et des indifférents et des ennemis
mais moins, parce qu'il fait chaud et que peu de gens sont encore
à Paris. Pour mourir debout, je me couche sur un canapé et je
m'évertue à ne pas penser, à m'anéantir, pour ne pas mourir de
penser, de me souvenir et de rêver. Cette phrase peut ne pas
paraître claire mais ce n'est pas ma faute, c'est la logique
coutumière des hommes, ce sont les habitudes de souffrance et les
principes de guérison.
Toute la médecine est en cette plaisanterie (une plaisanterie
dantesque) d'Ugolin mangeant ses enfants pour leur conserver un
père. De même les agonisants affectent de ne pas se fatiguer pour
avoir à se fatiguer ensuite et d'oublier leurs méninges, pour les
retrouver, avec des béquilles, à l'heure pâle de la convalescence.
* * * * *
Aujourd'hui je suis plus malade. Voici dix ou douze jours atroces
qui furent pour moi, l'un après l'autre, un néant épuisant, un
néant évidé, une chaîne de néant, étroite. J'ai attendu le
dimanche avec toute l'impatience que me permettaient ces jours
affreux.
J'ai encore la superstition du temps, des changements de lune et
des retours de semaine. Dimanche, c'était un cycle nouveau, une
ère qui s'ouvrait. Ç'a été le digne couronnement d'une semaine
infâme. Et ça recommence ce lundi où, mourant, hâve, tragique, je
descends les escaliers d'un omnibus, comme jadis on descendit du
pilori.
Je tombe sur Ahasvérus Canette.
Il me tend sa lente main, s'informe de ma santé!--ma
santé,--m'interdit d'être malade, d'une voix qui ronronne et
m'ordonne de l'inviter à déjeuner, moyennant quoi il me donnera
une bonne nouvelle.
Une bonne nouvelle! Ce diable de Canette ne sera jamais sérieux.
Est-ce que j'ai la tête d'un homme à qui on apporte une bonne
nouvelle! La nouvelle est en retard, vieux!
Mais je l'invite à déjeuner tout de même. De nous deux, il y en
aura, de la sorte, un qui mangera.
Et le cynisme de Canette est charmant. Il a été celui qui, sans
raison, sans intimité, débarquait dans ma vie en grosses bottes
d'importun, pour me demander sans préambule, des affiches
illustrées pour son sergent quand il était soldat et des billets
de théâtres, à tous les moments de son existence. Et, saluons la
bienveillance des dieux: ces affiches, ces billets qu'on m'eût
impitoyablement refusés si je les avais demandés pour moi, on me
les accordait pour Canette, d'enthousiasme, par prédestination.
Voici que Canette s'est dérangé de son bonheur; il est très fier,
un peu attendri de sa promenade de pitié et il me considère, de sa
face ronde, de son teint mat et bien reposé, de son appétit, de
son soin d'ensemble d'amant en exercice et m'objurgue, la bouche
pleine:
--Guérissez, ça n'a pas de bon sens de se crever comme ça.
Je ne me crève pas, je crève: c'est plus facile.
Il me faut aller voir Alice qui a quelque chose à me dire. C'est
vague et c'est un voyage--et c'est un spectacle dont je me
passerais.
Car voici des mois que, douloureusement et, après tout,
involontairement, j'ai passé à épurer mon amour.
Mon amour s'est dépouillé de tout ce qui pouvait, je ne dirai pas
le souiller, mais l'alourdir: il est rare, il est sans date, sans
âge, sans époque, saint. Je l'ai reculé de mon vide--en amour
l'absence, comme les campagnes, compte double--jusqu'aux siècles
et jusqu'aux infinis préséculaires où l'on aimait, sans savoir,
avant de savoir ce qu'était la vie, où l'on aimait dans le chaos,
avant la création, avant Dieu.
* * * * *
Et Alice, c'est l'humanité, la mauvaise humanité de Claire. C'est
l'histoire après la légende, la caricature de l'histoire après
l'épopée, le procès-verbal après l'hymne. Alice, c'est le pendant
raté d'un tableau sublime, la sœur qui a mal tourné--avant, la
compagne de chaîne qu'on retrouve dans les romans, après qu'on a
oublié le bagne dans toutes les splendeurs, tous les triomphes et
toutes les vertus. Elle me fera toucher du doigt la terre perdue
alors que je suis déjà dans la terre promise et elle me chassera
de mon ciel amer sans me rendre le délice aboli.
Truchement menteur malgré soi, traducteur infidèle à son serment
et à son assermentement, par habitude, héraut qui parle en latin
de cuisine--ou d'alcôve. Oui, je sais, j'ai tort. C'est un
oiseau, c'est un enfant et elle a des yeux de vierge. Trop blonde
d'ailleurs pour être responsable et trop fine; martyre de vitrail
qui marcherait,--mais elle marche.
Et j'aime être seul comme je suis seul maintenant: il n'y
a qu'Ahasvérus Canette en face de moi. «Allez-y, continue
l'intéressant jeune homme, vous ne vous en repentirez pas.» Il
se passe la langue sur les lèvres, un peu parce qu'il vient de
boire--et pour se représenter ma joie et mon émotion. Mais il ne
peut me donner d'éclaircissement. Il ne sait pas. Il saurait que
ce serait la même chose: il vend du mystère.
Mais à mon tour, je l'objurgue. Je ne sais pas si je vivrai encore
demain: qu'il vienne ce soir me dire de quoi il s'agit.
Il promet et va à ses affaires, je veux dire à ses amours en me
contraignant,--ou presque,--à l'accompagner, oh! pas jusqu'au
bout: deux ou trois rues seulement.
J'aime mieux l'attendre. J'attends. Pourquoi? Parce que j'ai peur
de moi, de la violence, de la sérénité, de la divinité de mon
amour.
Ces nouvelles l'assagiront, jetteront sur sa haute flamme l'eau du
Simoïs, qui n'est que nostalgique et qui coule encore entre les
terres.
J'attends, car le moindre défaut de M. Canette est de se faire
attendre: on met sa coquetterie, sa vanité, son ambition où l'on
peut. Il y a même des pays spéciaux et personnels, si ce mot
est décent en parlant de M. Canette, où M. Canette se retire
pour attendre, attendre qu'on l'ait assez attendu, trop attendu,
partout à la fois, pour attendre qu'on l'ait assez désiré, qu'on
ait assez désespéré de lui, qu'on en ait fait son deuil, mais un
grand deuil, car il faut bien que M. Canette attende, lui aussi
comme tout le monde.
Et c'est une raison de ses succès mondains. Du reste,
généralement, il se contente de ne pas venir du tout, de faire
banqueroute à ses promesses, aux songes qu'on a échafaudés
fragilement sur son arrivée et de s'avancer dans le paysage
qu'il a déçu, un soir par hasard, sans remords, sans une ironie
trop grossière, en enfant mal élevé et gâté qu'il s'obstine
laborieusement à paraître, à revêtir de son monocle, de son
embonpoint relatif, et de ses longs cheveux roux plantés bas sur
le front auguste du roi Bomba lui-même.
C'est sur le coup de dix heures et demie qu'étant descendu de ma
place au bureau du contrôleur par fatalité, dans le petit théâtre
où j'écoutais plus ou moins la petite tragédie d'un petit poète
que M. Ahasvérus Canette,--il a repris son nom d'Ahasvérus à cause
de sa littérature et des revues jeunes où il collabore--a empli
mon horizon de son gilet de combat, bleu azur moiré de reflets
mauves, de son monocle et de sa visible et parfaite tranquillité
d'âme.
«J'ai un service à vous demander», m'a-t-il coulé à
brûle-pourpoint, après avoir pris la peine de me présenter--c'est
moi qu'il présente--à un petit garçon de seize ans, borgne, qui
dirige un organe d'éthique bi-mensuel à Loudéac (Côtes-du-Nord),
un des piliers nomades de la décentralisation morale.
Moi je veux bien. Mais un service à lui rendre! Encore!
--Voilà, articule-t-il (il devrait dire: Voici). Il est toujours
entendu que vous allez demain chez Alice à deux heures et demie.
Allez-y à deux heures moins le quart parce que moi, je l'attends à
deux heures et demie.
--C'est que, dis-je, j'ai invité à déjeuner votre ami Capry.
--Ah! débarrassez-vous de ce raseur de Capry! Et puis allez-y à
deux heures moins le quart, voilà.
Il s'est exprimé avec la rondeur qu'il met en toutes choses. Il a
parlé haut, en homme qui porte la tête haute et ferme.
Mais il y a temps pour tout. Il a eu tort de ponctuer sa phrase
et d'enfoncer violemment son «Voilà», puisque nous sommes en un
escalier de théâtre. C'est tout de suite un scandale où il convie
des ouvreuses et des contrôleurs. Il insiste devant toute cette
troupe. «Si vous y allez après deux heures moins le quart elle ne
vous recevra pas.» Je ne puis le suivre sur ce terrain: mon amour
crié dans ce théâtre, mon amour amusement pour ouvreuses, c'est
tout de même un malheur qui passe mon espérance.
Je m'en vais, mon amour gargouillant en moi, me faisant trébucher,
zigzaguant en mon ventre, à vide. Et Ahasvérus me rejoint; je
l'écarte. Alors, pour le plaisir, il m'injurie:
--Vous êtes une canaille, un homme dangereux... Je ne vous ai
jamais fait que du bien. Mais vous allez voir.
* * * * *
Je fuis, j'ai trop envie de pleurer. Et vraiment, c'est bien fait
pour moi. Pourquoi suis-je sorti de chez moi? pourquoi suis-je
sorti de mon mal? J'ai si mal et j'ai mal d'une façon si nouvelle,
où il y a du mal pour tout moi, pour toutes les parties de mon
corps, et pour mon âme!
J'ai ton image, chérie, qui se taille en mon cœur, dans du sang,
à vif, j'ai tes mots anciens qui me brûlent la gorge, j'ai tes
baisers d'hier, d'hier, n'est-ce pas? qui me déchirent la lèvre,
j'ai mes conversations secrètes avec toi, qui m'ouvrent toutes
grandes les portes de l'au-delà et j'ai la douceur de mourir
pour toi, pour te montrer que jamais je ne serai à une autre.
Et je meurs aussi de cette chose qui est de toi, qui grandit
maintenant et bientôt sera presque de l'existence, j'en meurs
douloureusement, et j'espère que c'est autant de douleurs de moins
pour toi.
Si Ahasvérus savait combien la privation qu'il m'a infligée me
prive peu! S'il savait combien m'indiffère cette pauvre Alice
et combien ma pitié pour elle est lointaine! Et si les gens qui
trouvent que je baisse, qui s'étonnent et qui en sont heureux,
savaient combien ils m'amusent!
Je ne me tuerai pas, je mourrai, je le sens, oui, je le sens,
je mourrai le jour de la naissance de l'enfant, de celui que
j'appelle l'Enfant avec un grand E et qui me tient, le fixant de
mes yeux hagards, comme si je considérais un Dieu et l'univers
même.
Et--c'est la folie--je pense au général Bugeaud qui annonça par
un coup de canon la naissance du pauvre enfant de la duchesse de
Berry. Il lui fallut tirer un coup de pistolet et entendre bien
des coups de canon, bien loin, sur les Arabes, pour oublier ce
coup de canon-là. Ma mort sera-t-elle mon coup de canon moral.
Voici que je ne veux plus mourir! Mais comment vivre? je ne suis
même pas dégoûté de la vie, je n'y crois plus.
Et je ne connais plus que l'immense souffrance, maligne église qui
enserre le monde: elle ne garde pas de fidèles et n'a pour prêtres
que des infirmiers et des sœurs converses qui montent au ciel par
l'escalier de service.
VIII
LA FIN
... Voici que je meurs.
On ne sait pas que je meurs.
Et comment le saurait-on? Je me suis terré ici, en notre chambre,
pour souffrir et pour mourir.
Et ça n'est pas un événement.
Personne n'est à mon chevet pour me verser le subtil élixir d'un
sourire ou pour m'offrir encore un reflet, un regain de vie en
la caresse d'un regard aimant. C'est que ma concierge se promène
puisque c'est dimanche et c'est aussi que, loin, je ne sais où,
ignorante et insoucieuse de mon angoisse, une frêle créature,
alitée elle aussi, souffre comme moi, halète comme moi, est
presque aussi pâle et plus en sueur que moi, parmi un concours
de médecins et d'amis, devant le monde entier, et que, de sa
souffrance, de sa pâleur, de sa sueur, une existence va naître.
D'elle!
Et moi? Moi, je suis le père. Je ne suis que le père. Et je n'ai
pas le droit d'être le père. Je meurs d'avoir créé, je meurs
d'avoir aimé, je meurs sans avoir revu mon adorée, je meurs sans
voir cet enfant, d'avoir trop pensé à cet enfant, à mon enfant,
d'avoir voulu lui donner, lui infuser parmi la ténèbre du non-être
et de la gestation, mon sang et mon âme, mes rêves--déjà--et mes
désirs; je meurs d'avoir senti trop profondément que je faisais,
que j'avais fait de la vie, je meurs parce que mon enfant va
naître.
Je n'ai pu te donner mon nom, je te donne mon âme et ma vie, en
mieux, en tout neuf.
Et je ne suis pas assez riche pour faire le cadeau d'un enfant à
quelqu'un.
Je le laisse après moi comme je laisse mon amour.
Et, pauvre enfant, voici que je m'attendris sur toi. Voici que,
au moment suprême, qu'à ce moment si lent où, d'ordinaire, quand
on pense encore et quand on a conscience de son état, on revit
toutes les actions, toutes les hésitations et tous les instants de
sa vie, au moment où on désespère et où on se repent, au moment
où l'on aperçoit sa vie en vêtements blancs et noirs se pencher
sur votre chevet comme sur un berceau, et baiser au front comme
un tout petit enfant le pauvre mort qu'on est déjà, au moment où
l'on sent cette vie frémissante s'éloigner de soi, s'en aller
vers une autre enveloppe humaine, au moment où l'on se pleure,
où l'on se hait, où l'on se regrette, je ne puis songer à moi,
m'attrister sur moi et, de toutes les époques de mon existence,
je ne me rappelle que ce qui se rapporte à toi, petit enfant,
mon amour, la mort partout dans mon amour et la fatalité de mon
amour, nos baisers, et, de tous ces baisers, j'en perçois un,
énorme, au bord de mes lèvres, au bord de mon cœur, un baiser qui,
si j'ose dire--et j'ose dire en ce moment suprême--m'enlace tout
entier, me prend et m'enlève--m'enlève jusqu'au ciel ou jusqu'au
gouffre infernal--et c'est le baiser dont tu nais, enfant, enfant,
enfant!...
Et, en mes sommeils énormes, j'ai eu un rêve, une fois.
Je rêvais que je considérais un enfant comme le petit morceau de
chair qu'on oublie, sans y attacher d'importance et qu'on retrouve
accru par la grâce de Dieu et la grâce du temps, vivant juste
assez pour vagir, je m'imaginais que tu viendrais sans hâte,
que tu entrerais sans joie en ce monde et que j'irais à travers
les rues et la vie, accompagné et suivi d'une foule d'enfants,
patriarche au petit pied et en souliers vernis, ne goûtant de la
paternité que les satisfactions honnêtes--et père jusqu'au point
où ça me gênerait pour rentrer tard du cercle ou pour m'arrêter en
des parties de baccara.
Et je rêvais--quelle ironie--que j'étais le mari de ta mère--et
qu'elle était grosse.