pas. Le ventre en avant! Mais c'est là que s'est tapi, que s'est
réfugié notre amour, et c'est de là qu'il t'emplit, qu'il m'emplit
la tête, le cœur et l'âme. Et cet enfant me parle, de ton ventre,
de mon ventre, d'une voix intime, d'une voix secrète, d'une voix
sans humanité, sans réalité, toute divine, toute d'ailleurs,--et
tellement de nous! Il me dit: «Tu ne penses pas assez à elle. Tu
y penses comme à ta maîtresse, tu ne la vois pas, tu ne l'aimes
pas en soi. Elle est si belle, si douce, si lente, d'une beauté
qui s'élève peu à peu et qui est prenante, sans rien faire pour
cela, en passant, d'une beauté de prédestination et de charme, de
majesté pas appliquée et de simplicité glissante. Elle a les yeux
les plus vrais du monde qui vont au fond des choses et des gens.
Et vous êtes à moi tous les deux, profondément, totalement: vous
ne vous penchez même pas sur moi, je vous tire à moi, je vous
prends, je vous ai pris, je vous garde.»
«Et je dis au petit enfant:
«Tu ne sais pas: nous ne sommes pas à toi, nous ne sommes pas
l'un à l'autre. Nous sommes des étrangers et étrangers pour
toujours parce que nous avons été l'un près de l'autre, à des
moments. Et nous devons avoir des remords, pour le monde et pour
nous--et oublier.»
«L'enfant dit:
«--Et m'oublier moi aussi?
«--Petit enfant, petit enfant, c'est là bien autre chose. Je n'ai
même pas à t'oublier, il faut que je renonce à tout toi, depuis
les pâles instants, où, dans la brume créatrice et la brume
hésitante, je pensais à toi et à ta mère, ensemble. J'ai été
sacrilège en te faisant: j'aurais dû te laisser faire par un autre
bien et légitimement déterminé. Tu eusses dû être de lui, ou ne
pas être. Et tu es de lui. Je suis un misérable, un bouffon--le
bouffon fécond--le voleur qui donne, je t'ai abandonné d'avance,
j'ai fraudé, j'ai trompé, j'ai été larron d'honneur et de chair.
Et, écoute bien, petit, petit: voici deux êtres jeunes qui se
sourient parmi la vie; leur jeunesse est harmonieuse, ils désirent
une existence de labeur et de joie, ils sont harmonieux en eux et
pour eux et pour le monde aussi: ils sauront recevoir, seront une
intimité profonde et haute et seront, aussi, un milieu charmant,
cœur et décor--et ce sera le bonheur et ce sera la joie et ce
sera délicieux, aimable, eh bien! c'est impossible! Situation
violemment rompue, qui ne peut se régulariser, crime à deux
bouches! Pauvre petit! pauvre petit! tu ne me connaîtras jamais!
«Si je te disais plus tard: «je suis votre père», tu aurais le
droit de me répondre, comme dans les pièces à succès, «ce n'est
pas vrai--et vous êtes un misérable!» Et je suis stérile, par
dignité puisqu'on a fait du mot: _honneur_, le contraire du mot
_cœur_. Il est plus simple de mourir, de mourir de toi, mon petit:
comme ça, tu n'auras rien à me reprocher.»
Viens-tu?
--Je viendrai!
--Ah! tu viendras, n'est-ce pas, comme tu es venue, tu me
marchanderas des instants et tu auras peur et nous recommencerons
notre vie de forçats condamnés à temps, condamnés à n'être
condamnés qu'à temps. Je veux la perpétuité de la peine. Et cet
enfant n'est, n'aura été qu'un accident! et mes cris et mes
douleurs de bête esseulée, de bête enragée en un veuvage saignant,
ç'aura été des mois. Eh! non! chérie! je suis plus fier. Je te
veux toute, je te veux nue à jamais, pouvant rester nue, n'ayant
pas besoin de remettre tes vêtements, de t'irriter sur des
cordons et te chaussant de souliers pour ne pas te commettre en
une lutte inégale, avec des boutons de bottines! Te rappelles-tu
tes craintes? Lorsque tu redoutais un heurt à la porte, et une
irruption de gens de loi, tu disais: «Je mourrai--ou alors il
faudra que nous restions deux jours couchés ensemble.» Ce ne
sont pas les gens de loi qui sont passés, c'est le monde, c'est
la mort, c'est tout, je t'ai gagnée, à la force de ma souffrance
et nous devons rester couchés ensemble des jours, des mois, des
années.
--Toujours?
--Toujours. Il y a des imbéciles qui croient qu'on ne doit sortir
d'un bail à vie que pour de petits baux résiliables à volonté.
Ils appellent ça l'union libre! c'est le baiser qu'on peut
interrompre, le baiser au milieu duquel on peut s'arrêter, et le
baiser, chérie, est un et indivisible--et on ne peut s'évader
d'une éternité que pour une autre éternité. Et j'ai si soif de ton
toujours, de ton à jamais: tu es ma vie et mon éternité. Et tu
ressembles à Marie-Louise, tu ressembles à une Jeanne de Brabant
qui épousa un Wenceslas de Bohême, et qui dort au chœur des
Chartreux de Bruxelles. Et tu ressembles à tout ce qui est de la
grâce, à tout ce qui est de la fatalité. Tu es mélancolie et je me
reproche les rires. Ta figure s'élève sur un champ de tristesse et
de douceur, et tu sors de la légende et des cieux pour m'y ramener
par la main.
--Mon chéri, comme tu es triste, comme je t'aime! Tu n'as pas peur
de devenir fou?
--Ah! être fou, c'est le rêve! mais être tout à fait fou,
toujours. Et mon ambition ne va pas jusque-là.
--Tu avais de telles ambitions, une telle ambition! Et je t'ai
tout enlevé.
--Je te remercie, chérie. Tu m'as détourné du faux chemin où je
m'étais engagé, où je m'étais engorgé. Tu m'as guidé des âpres
routes de montagnes à des sources, à des ombrages, à des couchers
du soleil, à l'ombre chaude. Tu as fait de ma vie qui voulait
être une aventure, une belle aventure, la belle aventure. Ma vie
voulait être une épopée, une épopée trouble, avec du Machiavel, tu
en as fait une chanson. Tu m'as révélé l'amour, tu m'as enseigné
la douleur. Je sais tout maintenant--et je puis mourir.
--Encore?
--Je ne suis pas de ceux qui s'arrêtent au beau milieu de leur
mort. Selon le mot de Gœthe, je consens à mourir et c'est un
long consentement, un ferme consentement qui s'obstine, qui ne se
reprend pas.
--Et moi, et moi?
--Tu me pleureras et tu me demeureras fidèle. Et puisque ça
m'amuse de mourir! J'aurais pu rompre net notre histoire, la
travestir en anecdote--et continuer. J'aurais pu m'établir
professionnel de l'adultère comme Canette, comme tant d'autres
et m'échapper de la barque bleue d'amour qui sombre, en nageant
vers d'autres barques, vers de grands bateaux, que sais-je? Je me
suis cramponné à la barque qui sombrait. Je m'y suis attaché sans
penser à rien, en rêvant. Il n'y aura pour m'avoir vu que Dieu et
les étoiles--et toi qui vivras pour te souvenir. Et ne sois pas
jaloux des Naïades qui me recueilleront au fond des eaux: je ne
ferai point attention à elles, tes yeux clos sur l'image intime de
la beauté, consumé de la fièvre que...
--Mon chéri, tu dis des bêtises. Je t'aime, voilà tout, je t'aime
et j'ai mal, ce n'est pas compliqué.
--Moi aussi, j'ai mal et je t'aime, mais vraiment, j'ai mal, j'ai
très mal.
* * * * *
... Notre conversation n'est plus qu'un murmure: les paroles se
perdent en route, les paroles se brisent et nous ne pouvons nous
embrasser dans l'air, à travers l'espace. Et je sais bien pourquoi
nous ne nous entendons plus: c'est que chacun de nous ne parle
plus qu'à soi, à son mal et à ce fantôme indistinct, à ce clair
fantôme, à cette bulle subtile d'avenir qu'est, qui sera notre
enfant et que chacun de nous, avarement, jalousement, berce sur
ses genoux à soi, berce en soi, dont chacun de nous, étroitement,
se berce, dont elle et moi nous berçons notre mal et à qui nous
demandons des rondes d'ailleurs, des rondes d'avant et des rondes
d'étoiles pour étourdir notre regret et notre désir, auquel nous
demandons quelques histoires et quelques mots d'ailleurs pour
quand nous nous en irons, pour n'être pas trop dépaysés dans le
pays d'ailleurs, pour savoir nous y tenir, pour savoir de quoi
parler. Et nous t'embrassons, petit enfant, du baiser que nous
nous destinons pour le jour de jamais où nous nous retrouverons,
de ce baiser qui nous emplit, qui nous consume, qui nous dessèche,
qui nous tue et qui demeure en nous, pour grandir, terrible.
V
LE LIT DE LARMES
Autour de moi se lève la horde des gens qui m'ont aimé et qui ne
m'aiment plus, qui ne m'ont jamais aimé, qui me haïrent depuis
toujours, qui m'envient, les pauvres! qui me craignent--pauvre de
moi!--ou qui me détestent tout simplement parce qu'ils sentent en
moi de la vie encore!--et une âme. Il en est dont j'ai trompé les
espérances, il en est dont j'ai déjoué les calculs et il en est
aussi qui me sont sympathiques et pitoyables.
Ils ont l'air de se relayer, de me faire un mur d'horreur, une
escorte de méchanceté et j'ai l'air de ne pas les voir: c'est que
par delà leur troupe, par delà le masque mauvais qu'ils imposent
à la vie, à travers le brouillard insidieux qu'ils jettent sur la
ville, je ne veux regarder qu'une petite lumière tremblante, la
lumière de notre amour.
Je veux y réchauffer mes doigts vieillards et ma bouche gercée,
mes yeux glacés et mon cœur radoteur. Je veux m'éblouir,
m'aveugler de sa misère, de sa maigre clarté. Brille-t-elle
encore, ma lumière, la lumière de notre amour? Chérie, tu ne peux
pas me voir traverser Paris sur les impériales des omnibus. Tu ne
peux voir à mes côtés, me gênant, m'écrasant de leurs hanches, les
gens qui m'en veulent, qui me veulent du mal et les gens aussi qui
me sont ennemis parce qu'ils ne me connaissent pas et que je n'ai
pas une tête humaine.
Tu ne sais pas ce que sont ces jours qu'on traverse sur une
impériale d'omnibus, qu'on traverse en musique, avec des bruits
de prolonges d'artillerie et de corbillards grinçants, ferrés,
épileptiques. Et peut-être ne sais-tu plus ce qu'est, ce qui fut
la lumière de notre amour? Je m'en éblouis, je m'en aveugle, sans
être bien sûr de l'apercevoir, je la crée de toute ma faiblesse,
de toute ma désespérance. Et elle me brûle, elle me consume de son
leurre, de son irréalité parce que c'est si près de moi qu'elle
brûle, parce que c'est en moi qu'elle brûle, parce que c'est de
moi, de moi seul qu'elle se nourrit.
Torche pâle qui dort parmi l'or du printemps, flamme pâle qui
râle, tu agonises, n'est-ce pas? et tu t'éteins, tu t'es éteinte
sous des soupirs? Pourquoi je dis cela? Parce que j'ai une preuve:
je ne puis plus pleurer.
Les larmes qui ont été mes dernières amies, les larmes qui ont été
notre dernier lien, ces larmes, cette humide et lente communion de
deux êtres, les larmes qui, en leur ruisseau, emportent mollement
les fleurs tristes de tendresse, les fleurs des fiançailles
fidèles, les larmes m'ont fui comme tout m'a fui et se sont
réfugiées chez des infortunés plus heureux.
* * * * *
J'ai passé quinze jours où je pleurais à propos de tout. Les
livres que j'ouvrais dans mon lit, d'une main morne, les mots
noirs sur lesquels je voulais traîner mes yeux pour oublier un
instant ton cher fantôme d'argent profond, ces livres, ces mots se
mettaient à vivre, de par ta vertu féconde, m'émouvaient de par ta
vertu d'émotion et je t'y retrouvais cachée et je t'y retrouvais
couchée, me souriant, m'appelant, me regrettant.
Ces livres, ces mots que je tenais dans ma main s'enfonçaient dans
les plus chers lointains, se nuançaient des pires infinis et ces
mots me sautaient à la gorge, au cœur et t'offraient à moi, pas
très proche, belle et inaccessible--et mienne. Des mots naissaient
sur les pages: les mots «promis», «promise», «femme», «mère»,
«maîtresse», «malheureuse», des mots rares qui étaient à nous
quand nous étions l'un à l'autre et des mots de vulgarité que nous
faisions entrer dans des ciels d'élégance. Je laissais se fermer
le livre qui m'avait permis cet émoi quotidien, cet émoi matinal,
ces larmes qui coulaient au bord de ma journée et je pleurais
un peu, beaucoup, sans livres, pour toi, pour moi, pour rien;
c'étaient des larmes où tu te mirais, sans le savoir, chérie!
des larmes qui se magnifiaient de ton reflet, des larmes qui me
donnaient de la confiance en l'avenir, des larmes qui me rendaient
du courage. Et je m'en allais chercher d'autres larmes. Ah! j'en
trouvais par les chemins! C'étaient les chemins que j'avais pris
jadis pour aller à toi--et qui me rappelaient tout de toi--et tes
discours.
* * * * *
Tu as aimé à me dire, à te dire que notre amour était un grand
amour, que nous nous aimions plus et mieux que les autres,
par-dessus les autres, que nous avions mis en notre amour la
somme d'ardeur et de pureté qui emplit l'univers. Les amants de
tous les temps et d'avant les temps s'étaient aimés pour nous,
vers nous et c'était une chaîne d'amour à laquelle des anneaux
s'étaient ajoutés, sans fin, une chaîne de baisers à laquelle des
baisers s'étaient unis d'instant en instant, une chaîne de foi, de
fraîcheur, de fièvre qui nous liait, qui épaississait sa lumière
et son secret, son immensité légère, sa claire richesse autour de
notre foi, de notre fièvre, de nos baisers.
Tu me disais: «S'ils savaient (ils, c'étaient ceux qui nous
faisaient du mal, les noirs auteurs de lettres anonymes),--s'ils
savaient comme nous nous aimons, ils auraient honte.» Tu ajoutais:
«Ah! nous nous aimons bien» et, simplement: «S'ils savaient, si
l'on savait!»
* * * * *
Et c'est fini et je ne puis plus pleurer. J'ai recherché mes
larmes sur les routes où je les avais perdues et j'ai cherché
aussi les discours d'hier, tes discours, chérie, que j'avais
rafraîchis et retrempés de mes larmes, mais j'ai le cœur sec,
roide et d'une fièvre sèche et dévorante.
Les journaux m'ont jeté ce matin des récits de banquet, le récit
d'un banquet où l'on a fêté Tortoze, où l'on a «arrosé» et
consacré sa rosette nouvelle d'officier de la Légion d'honneur.
Il est la plus jeune rosette de France.
Le discours du ministre du commerce a été à la fois cordial et
éloquent,--et c'était entre hommes. Et ça me rappelle un autre
banquet, le banquet du ruban rouge, du simple ruban, où je vis
pour la première fois ta femme, Tortoze. Tu es promu officier en
dehors du temps, avant l'âge. Je n'y étais pas.
* * * * *
Je veux me réfugier en ma chambre, en ma chambre-tombeau, en ma
chambre-souvenir.
Il y a quelqu'un!
Il y a quelqu'un chez moi!
Elle peut-être.
Je m'attends tellement, chaque jour, en ce chez moi et en l'autre
chez moi, à te trouver, à tomber sur toi, à te voir jaillir à moi,
chérie!
* * * * *
Et j'entre comme un fou.
Écroulée au pied de mon lit, un bras sur ma couverture rouge,
ployée, brisée, s'abandonnant, la face molle, et méconnaissable, à
la fois vide, incroyable de lassitude et faiblement épileptique,
une forme zigzague et flageole, c'est lui, lui, Tortoze!
Comment a-t-il pu entrer? Peu importe. Il est ici.
Et je ne puis que le voir.
Qu'en vais-je faire?
Il s'offre!
Non!
Il défie!
Il menace!
Lève-toi, lève-toi, misérable! Je n'ai pas osé songer à toi depuis
des semaines et des mois parce que j'avais peur de voir se lever,
d'un coup, toutes les souffrances, toute la souffrance, les
mortifications, les tortures que tu infliges à Claire, parce que
tu étais le bourreau et le démon, et tu viens toi, ses larmes, tu
viens toi, injures, tu viens toi, Mort.
Misérable! Tes affaires te rappelaient à Vichy, à Marseille,
ailleurs et tu es resté à Paris, en travers du lit de Claire,
étroitement, atrocement, tu l'as gardée, tu t'es acharné, tu as
été le couteau.
Lève-toi! Va-t'en! Je t'ai toujours détesté. Il a fallu que Claire
passât par toi pour me trouver. Elle me disait: «Quel malheur que
nous ne nous soyons pas rencontrés il y six ans.» Elle avait tort.
J'étais trop jeune. Nous ne nous fussions jamais rencontrés sans
toi.
Tu lui as appris des dégoûts, des raffinements que je ne sais pas,
tu l'as dépravée légalement, tu l'as usée, tu l'as ennuyée, tu
l'as obsédée.
Et elle t'aimait, et elle t'aime, elle t'aime encore. Tu survis à
notre amour, tu survis à son cœur, tu me survis, tu survis à notre
éternité.
Je vais te crier tout cela. J'ouvre la bouche:
«... Tortoze!» dis-je...
Mais tu me fermes la bouche, tout de suite.
Tu ne te lèves pas, mais tu lèves un peu vers moi ta face molle et
tirée, noyée, ravinée, ta bouche enfoncée, ta lèvre qui tremble,
tu te laisses contempler un instant en ton navrement, en ton
horreur, puis, de ton bras qui rame, tu indiques le lit, le lit au
pied duquel tu t'évanouis longuement et tu fais hésiter vers moi
deux syllabes lentes et espacées:
--Là... là...
* * * * *
Ah! j'ai mal et j'ai plus mal.
Je ne me suis pas obstiné en mon discours. Et toute la folie de
mon amour, tout mon orgueil, tout mon cœur m'ont abandonné devant
toi, je ne me suis plus souvenu de moi, du tout, et je n'ai plus
vu que toi et comment tu es ici.
Ces gens qui t'ont félicité, qui ont parlé et souri sur toi, qui
t'ont attaché la gloire à la boutonnière et au dos, qui t'ont
loué dans ta vie et dans ton être, ces gens t'ont fait plonger
plus atrocement en toi, en ta solitude, en ta déchéance, en ton
malheur. Te voici, chancelant après les derniers compliments et
les dernières étreintes, ne sachant où aller, fuyant même le
lupanar obligatoire et officiel et te fuyant toi-même. Te voici
mordu de la pire humiliation et voulant y courir, pour mieux
oublier la brûlure de ta gloire et l'ironie de ton apothéose, te
voici, te ruant, contre la raison, contre la loi, à travers les
pièges des policiers et de la propriété privée, en ce domicile que
tu ne connaissais pas.
Tu ne l'éventres pas de ta folie. Tu refermes la porte, ou
presque, et, tranquillement, tu te déchires, de haut en bas et tu
pleures, tu pleures.
Il y a des heures et des temps que tu es là; ton frac froissé,
poissé de larmes, te donne un faux air de domestique, en cet
après-midi. Et tu es un esclave en effet, l'esclave, le servant
de ta douleur, de ma douleur aussi et de la douleur totale, de la
grande douleur du monde.
Ah! ta pauvre face, Tortoze!
Tu n'inventes plus et tes idées se brouillent et ton cerveau se
perd à vouloir imaginer, dans un passé si proche, ton malheur.
Tu ne peux imaginer notre étreinte puisque c'est le délice et la
beauté et que tu ne cherches que de la honte. Et je me sens une
effroyable fraternité pour toi. Je me suis perdu en route, je me
suis chassé à cause de mon orgueil et je ne vois que de l'horreur,
où nous sommes côte à côte. Je veux te consoler.
--Je vous affirme...
Mais j'ai tort de faire effort, de vouloir affermir ma voix. Tu
arrêtes mes dénégations, mes protestations et--qui sait?--mes
excuses.
Plus affaissé, plus douloureux, plus tragique que jamais,
si pathétiquement petit, tu rames de ton bras vers le lit,
tu t'y agriffes, tu y cherches vainement des preuves et des
meurtrissures, et tu hoquètes:
* * * * *
«Là... là...»
Ah! pauvre homme! j'ai évoqué parfois ton foyer, ton ménage,
cimenté de mes larmes, de mon sang, de tout moi et j'ai évoqué
votre couple... Ah! Tortoze! et tu souffrais aussi et tu souffres.
J'évoque maintenant une table que je connais, et où s'attablent
des gens. Ce sont des maris qui ont perdu leurs femmes. Ces femmes
n'ont pas été perdues pour tout le monde. Ils stagnent au bord
de la quarantaine comme des crapauds au bord d'un marais avant
d'y plonger, de s'y envaser et d'y disparaître. Des demoiselles
viennent leur tenir compagnie, manger avec eux, les embrasser de
temps en temps, en y mettant les dents. Et c'est le pire néant, la
parodie de la volupté et la parodie même de la noce.
Tortoze, Tortoze, je ne veux pas que tu t'approches de cette
table-là. Tu me touches tellement que, vraiment, je te donnerais
ta femme si tu ne me l'avais prise. Tu me l'as reprise toute. Il
en reste ici, n'est-ce pas, et tu t'en rends compte, obscurément,
profondément, sans pouvoir détailler, sans pouvoir préciser en ton
intelligence précise d'ingénieur.
Tu ne peux être malheureux d'une façon précise. Mais tu es si
malheureux!
Je me rappelle le discours que, en face de toi, lorsque je venais
de la posséder pour la première fois, me tint de loin sur toi ma
lointaine maîtresse. Je me rappelle la glose de vos fiançailles:
tu vois ici quelque chose que tu n'as pas eue, des sensations, des
rêves qui te débordent et tu te lamentes vers eux.
Je ne puis te les donner: je ne les ai plus, je ne sais plus, j'ai
mal et tu as mal.
Tu t'obstines: tu voudrais échafauder des reproches, tu voudrais
en même temps ramasser ta misère et tu noies tes ongles, ta
main dans le lit et tu t'embarrasses dans ta syllabe, dans ton
cauchemar, dans tes deux lettres hagardes: «Là... là...»
* * * * *
Pourquoi ne pleurons-nous pas ensemble? Pourquoi ne nous
penchons-nous pas ensemble sur ce lit qui est à nous, et où une
vie qui est à nous aussi, à toi et à moi... mais il y a le respect
humain qui te tient, qui me tient, même en ce moment.
Il y a que, désorganisé, déboîté par la douleur depuis des heures,
évadé de ta gloire, de ta vie, tu n'oses pas, tu ne voudrais pas
me serrer la main.
Il y a que j'ai honte et que je ne veux pas avoir honte, et que
nous avons trop mal l'un pour l'autre.
Mais j'ai une trop grande tentation de me jeter dans tes bras, de
pleurer avec toi, de pleurer enfin, car je me suis retenu, car je
n'ai pas pleuré, à cause que tu pleurais.
Je vais pleurer ailleurs,--où je ne serai pas chez moi.
Je te fuis, je te fuis pour te faire plaisir car nous finirions,
tout de même, par pleurer dans les bras l'un de l'autre, et tu ne
me le pardonnerais jamais. Je te laisse la place, je te laisse ma
chambre, je te laisse dans les pleurs et je vais vite, vite...
* * * * *
Et je suis revenu le lendemain à cette place où tu avais pleuré:
j'y suis venu pleurer à mon tour et je n'ai plus trouvé trace
de tes larmes, mais sur le lit défoncé, un écrin s'ouvrait où,
de larmes encore de diamants et d'or pâle, s'écartelait ta
croix de la Légion d'honneur,--offerte par une souscription
spontanée,--oubliée, reniée, vomie, qu'il me faut te restituer, te
renvoyer, qu'il me faut, sans phrases, anonymement, comme si je te
l'avais volée, te reclouer au cœur.
VI
LIVRÉ AUX BÊTES
... De la musique, de la poésie et des plaisanteries traînent
encore du salon aux cabinets de toilette, en tout cet appartement
transformé, déguisé en salle de spectacle, des conversations de
couloirs ont improvisé les couloirs et l'on rit comme entre des
strapontins et l'on chuchote comme en des coulisses.
Il y a un buffet, aussi, plaqué de verres de champagne et de
gâteaux secs où des dames s'assoient, s'établissent, s'éternisent,
sans boire, sans manger, pour bloquer les victuailles, pour
protéger les consommations.
Que suis-je venu faire en cette galère?
Montrer ma tête tragique, mes yeux tombants, ma bouche cassée,
exhiber ma fièvre et ma folie, faire toucher du doigt, d'un
serrement de main, d'une poussée, ma faiblesse, mon épuisement, ma
pâleur et ma colère.
J'ai rencontré tout de suite celle que je cherchais, «l'autre»,
l'amie, Alice. Elle m'a serré la main, les paupières baissées sur
des visions neuves et sur des visions plus anciennes, comme pour
se rappeler tout à fait; elle a froncé son front, pincé sa bouche,
balancé sa tête comme un oiseau, un oiseau de mauvais augure et
elle m'a annoncé qu'elle avait des choses à me dire. Je l'ai
implorée d'un ton bref, je les ai exigées, ces choses.
Elle m'a demandé du temps, de l'isolement. Je lui ai fait un
désert d'un regard, et elle a senti en ce même regard que des
siècles tombaient,--qui ne tombaient plus. Elle a parlé--sous cent
yeux, devant cent attentions, devant des hyènes qui flairaient un
secret, devant des chacals qui happaient une douleur.
Elle ne m'a rien appris: tout cela, je le savais, je l'avais
deviné, ça m'était venu en mes hallucinations, en mes larmes:
c'était une confirmation, brutale, apitoyée. Et je me suis
accroché à cette messagère de mauvaises nouvelles, à ce courrier
de tristesse, à cette courtière de deuils: je l'ai suivie d'une
femme à peine connue à une femme inconnue, d'un député à un
colonel, d'un chansonnier à un marchand; elle cherchait d'ici, de
là, un mot affectueux, un compliment, un sourire à rendre; ombre
noire, me tenant, me soutenant à sa robe claire, je l'escortais
sinistrement, elle avait encore autour d'elle, parmi ces
atmosphères nouvelles, parmi cette ambiance changeante, le souffle
de mon amie, de mon aimée; elle avait, en cette fausse atmosphère
de joie, en cette ambiance de gaieté, le relent de la désespérance
de mon aimée, elle avait, en ces lumières, en cet appartement
élargi, sur elle le reflet du coin sombre, de l'obscurité étroite
où mon aimée avait pleuré avec elle, sur soi et sur moi.
Va, petite femme, va, futile Alice, cueille des mots d'humoristes
et des mots d'imbéciles, parle toilettes, parle littérature; les
paroles restent sur toi que tu ne m'as pas rapportées, qui te
dépassent de toute leur douleur qui te débordent de leur immensité
de résignation, de désespoir et d'espérance, des silences aussi
pleins d'amour, pleins de souvenirs et de mirages; je ne te
quitterai pas, je m'enivre de cette auréole, de ce manteau tacite
et fluide sur toi, sans t'effleurer; je chancelle, je suis sans
force, je continue. Va toujours, petite femme, je n'ai pas pris
tout ce que j'ai à te prendre. Mais ça viendra.