SUR LA CINQUIÈME MÉDITATION. DE L'ESSENCE DES CHOSES CORPORELLES.

[1]«Comme, par exemple, lorsque j'imagine un triangle, encore qu'il n'y

ait peut-être en aucun lieu du monde hors de ma pensée une telle figure,

et qu'il n'y en ait jamais eu, il ne laisse pas néanmoins d'y avoir

une certaine nature, ou forme, ou essence déterminée de cette figure,

laquelle est immuable et éternelle, que je n'ai point inventée, et qui

ne dépend en aucune façon de mon esprit, comme il paroît de ce que l'on

peut démontrer diverses propriétés de ce triangle.»

[Note 68: Voyez Méditation V.]

S'il n'y a point de triangle en aucun lieu du monde, je ne puis

comprendre comment il a une nature, car ce qui n'est nulle part n'est

point du tout, et n'a donc point aussi d'être ou de nature. L'idée que

notre esprit conçoit du triangle vient d'un autre triangle que nous

avons vu ou inventé sur les choses que nous avons vues; mais depuis

qu'une fois nous avons appelé du nom de triangle la chose d'où nous

pensons que l'idée du triangle tire son origine, encore que cette chose

périsse, le nom demeure toujours. De même, si nous avons une fois conçu

par la pensée que tous les angles d'un triangle pris ensemble sont égaux

à deux droits, et que nous ayons donné cet autre nom au triangle, _qu'il

est une chose qui a trois angles égaux à deux droits_, quand il n'y

auroit au monde aucun triangle, le nom néanmoins ne laisseroit pas de

demeurer. Et ainsi la vérité de cette proposition sera éternelle, _que

le triangle est une chose qui a trois angles égaux à deux droits_; mais

la nature du triangle ne sera pas pour cela éternelle, car s'il arrivoit

par hasard que tout triangle généralement périt, elle cesseroit aussi

d'être.

De même cette proposition, _l'homme est un animal_, sera vraie

éternellement à cause des noms; mais, supposé que le genre humain fut

anéanti, il n'y auroit plus de nature humaine.

D'où il est évident que l'essence, en tant qu'elle est distinguée de

l'existence, n'est rien autre chose qu'un assemblage de noms par le

verbe _est_; et partant l'essence sans l'existence est une fiction de

notre esprit: et il semble que comme l'image d'un homme qui est dans

l'esprit est à cet homme, ainsi l'essence est à l'existence; ou bien

comme cette proposition, _Socrate est homme_, est à celle-ci, _Socrate

est_ ou _existe_, ainsi l'essence de Socrate est à l'existence du même

Socrate: or ceci, _Socrate est homme_, quand Socrate n'existe point, ne

signifie autre chose qu'un assemblage de noms, et ce mot _est_ ou _être_

a sous soi l'image de l'unité d'une chose qui est désignée par deux

noms.

Discours de la méthode · 第 80 / 93 题