[1]«Partant, il ne reste que la seule idée de Dieu, dans laquelle il
faut considérer s'il y a quelque chose qui n'ait pu venir de moi-même.
Par le nom de Dieu, j'entends une substance infinie, indépendante,
souverainement intelligente, souverainement puissante, et par laquelle
non seulement moi, mais toutes les autres choses qui sont (s'il y en a
d'autres qui existent) ont été créées: toutes lesquelles choses, à dire
le vrai, sont telles, que plus j'y pense, et moins me semblent-elles
pouvoir venir de moi seul. Et par conséquent il faut conclure de tout ce
qui a été dit ci-devant, que Dieu existe nécessairement.»
[Note 64: Voyez Méditation III.]
Considérant les attributs de Dieu, afin que de là nous en ayons l'idée,
et que nous voyions s'il y a quelque chose en elle qui n'ait pu venir de
nous-mêmes, je trouve, si je ne me trompe, que ni les choses que nous
concevons par le nom de Dieu ne viennent point de nous, ni qu'il n'est
pas nécessaire qu'elles viennent d'ailleurs que des objets extérieurs.
Car, par le nom de Dieu, j'entends _une substance_, c'est-à-dire
j'entends que Dieu existe (non point par une idée, mais par
raisonnement): _infinie_, c'est-à-dire que je ne puis concevoir ni
imaginer ses termes ou ses dernières parties, que je n'en puisse encore
imaginer d'autres au-delà; d'où il suit que le nom d'_infini_ ne nous
fournit pas l'idée de l'infinité divine, mais bien celle de mes propres
termes et limites: _indépendante_, c'est-à-dire je ne conçois point de
cause de laquelle Dieu puisse venir; d'où il paroît que je n'ai point
d'autre idée qui réponde à ce nom d'_indépendant_, sinon la mémoire de
mes propres idées, qui ont toutes leur commencement en divers temps, et
qui par conséquent sont dépendantes.
C'est pourquoi, dire que Dieu est _indépendant_, ce n'est rien dire
autre chose, sinon que Dieu est du nombre des choses dont je ne puis
imaginer l'origine; tout ainsi que dire que Dieu est _infini_, c'est
de-même que si nous disions qu'il est du nombre des choses dont nous
ne concevons point les limites. Et ainsi toute cette idée de Dieu est
réfutée; car quelle est cette idée qui est sans fin et sans origine?
_Souverainement intelligente_. Je demande aussi par quelle idée M.
Descartes conçoit l'intellection de Dieu.
_Souverainement puissante_. Je demande aussi par quelle idée sa
puissance, qui regarde les choses _futures_, c'est-à-dire non
existantes, est _entendue_. Certes, pour moi, je conçois la puissance
par l'image ou la mémoire des choses passées, en raisonnant de cette
sorte: Il a fait ainsi, donc il a pu faire ainsi; donc, tant qu'il sera,
il pourra encore, faire ainsi, c'est-à-dire il en a la puissance.
Or toutes ces choses sont des idées qui peuvent venir des objets
extérieurs.
_Créateur de toutes les choses qui sont au monde_. Je puis former
quelque image de la création par le moyen des choses que j'ai vues, par
exemple de ce que j'ai vu un homme naissant, et qui est parvenu, d'une
petitesse presque inconcevable, à la forme et à la grandeur qu'il a
maintenant; et personne à mon avis n'a d'autre idée à ce nom de créateur
mais il ne suffît pas, pour prouver la création du monde, que nous
puissions imaginer le monde créé. C'est pourquoi, encore qu'on eût
démontré qu'un être _infini, indépendant, tout-puissant, etc._, existe,
il ne s'ensuit pas néanmoins qu'un créateur existe, si ce n'est que
quelqu'un pense qu'on infère fort bien de ce qu'un certain être existe,
lequel nous croyons avoir créé toutes les autres choses, que pour cela
le monde a autrefois été créé par lui.
De plus, où M. Descartes dit que l'idée de Dieu et de notre âme est née
et résidante en nous, je voudrais bien savoir si les âmes de ceux-là
pensent qui dorment profondément et sans aucune rêverie: si elles ne
pensent point, elles n'ont alors aucunes idées; et partant il n'y a
point d'idée qui soit née et résidante en nous, car ce qui est né et
résidant en nous est toujours présent à notre pensée.