TOUS EN CHŒUR:

«Et il digue digue digue digue digue don

«Il dirige pour finir la marine de la Reine.»

Et Harris ne s’aperçoit jamais combien il se rend ridicule, et combien

il assomme un tas de gens qui ne lui ont rien fait. Il se figure

bonnement qu’il leur a été agréable, et promet d’en chanter une autre

après souper.

A propos de chansons comiques et de soirées, il me revient une autre

aventure amusante dont j’ai été le témoin; et comme elle éclaire

beaucoup le fonctionnement caché de l’esprit humain en général, il

convient, je crois, de la rapporter ici.

Nous étions tous, à cette soirée, des gens comme il faut et de la

meilleure éducation. Nous avions mis nos plus beaux habits, et nous

causions avec grâce, et nous étions fort aises,--tous, excepté deux

jeunes étudiants retour d’Allemagne, jeunes gens vulgaires, qui avaient

l’air impatients et ennuyés, comme s’ils trouvaient le temps long. A la

vérité nous étions trop au-dessus d’eux. Ils n’étaient pas à la hauteur

de notre conversation brillante mais raffinée, pas plus que de nos goûts

distingués. Ils se sentaient déplacés, parmi nous. Ils n’auraient jamais

dû s’y trouver. Nous fûmes unanimes là-dessus, après coup.

On joua des morceaux des vieux maîtres allemands. On discuta philosophie

et morale. On flirta avec une grâce distinguée. On eut même de

l’esprit,--un esprit comme il faut.

Après souper, quelqu’un récita un poème français, qui fut déclaré

superbe, puis une dame chanta en espagnol une romance sentimentale, si

touchante qu’elle fit pleurer un ou deux assistants.

Et alors intervinrent ces deux jeunes gens, qui demandèrent si nous

avions jamais entendu Herr Slossenn Boschen (il venait précisément

d’arriver et se trouvait au buffet) chanter en allemand son grand air

comique.

Personne ne se rappelait l’avoir entendu.

Les jeunes gens affirmèrent que c’était la chanson la plus drôlatique

que l’on eût jamais composée, ajoutant que, si nous voulions, ils la

feraient chanter à Herr Slossenn Boschen, qu’ils connaissaient très

bien. Elle était si désopilante, paraît-il, que cette fois où Herr

Slossenn Boschen l’avait chantée devant l’empereur d’Allemagne, on avait

dû le transporter (l’empereur d’Allemagne) jusqu’à son lit.

Personne au monde, dirent-ils, ne savait la débiter comme Herr Slossenn

Boschen: il gardait d’un bout à l’autre son sérieux impayable, à croire

qu’il débitait une tragédie, et, naturellement, la chose en était

d’autant plus farce. Jamais il ne laissait deviner, par ses intonations

ni ses gestes, qu’il chantât un air risible,--car cela eût amoindri

l’effet. C’était surtout son attitude sérieuse, presque pathétique, qui

le rendait d’un comique irrésistible.

Nous répondîmes que nous tenions beaucoup à l’entendre, que cela nous

amuserait énormément. Et ils descendirent chercher Herr Slossenn

Boschen.

Il ne demandait pas mieux que de chanter son air, car il arriva

aussitôt, et se mit au piano sans mot dire.

Oh! cela vous amusera. Vous allez rire! chuchotèrent les jeunes gens,

qui traversèrent le salon pour aller se placer modestement derrière le

dos du Professor.

Herr Slossenn Boschen s’accompagnait lui-même. Le prélude n’annonçait

pas à proprement parler une chanson comique. C’était un air mélancolique

et plein d’âme, à vous donner la chair de poule; mais chacun glissa dans

l’oreille de son voisin que c’était la manière allemande, et tous

s’apprêtèrent à la savourer.

Pour ma part, je ne comprends pas l’allemand. Je l’ai appris en classe,

mais je n’en savais plus un mot au bout de deux ans, et je ne m’en suis

pas porté plus mal. Cependant, pour ne pas laisser soupçonner mon

ignorance, je m’avisai d’un stratagème qui me parut excellent. Je ne

quittai pas des yeux les deux jeunes étudiants, et je fis comme eux.

Quand ils riaient, je riais, quand ils pouffaient, je pouffais; en

outre, j’ajoutais de moi-même un léger ricanement, çà et là, comme si

j’avais saisi un trait d’esprit qui échappait aux autres. Cet artifice

me semblait particulièrement heureux.

Je remarquai bientôt que bon nombre d’autres personnes fixaient les

yeux, tout comme moi, sur les deux jeunes gens. Ceux-là aussi riaient

quand les jeunes gens riaient; et comme ceux-ci rirent, pouffèrent et se

tordirent presque sans arrêt d’un bout à l’autre du morceau, la chose

allait toute seule.

Néanmoins, le Professor n’avait pas l’air satisfait. Quand on se mit à

rire pour la première fois, son visage exprima un étonnement

considérable, comme s’il se fût attendu à tout autre chose que du rire.

Cela nous parut très drôle: son parti-pris de sérieux formait le

meilleur de son humour. S’il eût le moins du monde laissé voir qu’il se

rendait compte de son effet comique, il l’aurait entièrement compromis.

Le rire se prolongeant, sa surprise fit place à un air de contrariété et

d’irritation, et il lança des regards indignés tout à la ronde (sauf sur

les deux jeunes gens qui se trouvaient derrière son dos et qu’il ne

voyait pas). Notre gaîté redoubla. Il nous ferait mourir, ce farceur,

disait-on. A elles seules, les paroles suffisaient à faire pâmer de

rire, mais qu’il y ajoutât encore cette gravité simulée,--vrai c’était

trop!

Au dernier couplet, il se surpassa. Il promena tout autour de lui un tel

coup d’œil de férocité rentrée que, si nous n’avions été mis en garde

contre la méthode allemande de chanter le comique, nous en aurions

éprouvé de l’inquiétude; et il donna un tel accent de détresse à cette

musique lugubre que, si nous n’avions pas su que la chanson était

comique, nous en aurions pleuré.

Il acheva au milieu d’un délire véritable de gaîté. Chacun disait qu’il

n’avait de sa vie entendu rien de plus désopilant. Chacun trouvait

singulier qu’en présence de faits comme celui-ci, pût subsister le

préjugé vulgaire que les Allemands ne possèdent pas le sens de l’humour.

Et on demanda au Professor pourquoi il ne traduisait pas sa chanson en

anglais, afin que tout le monde pût la comprendre et apprécier

l’intensité de son comique.

Alors Herr Professor Slossenn Boschen se leva, et il devint terrible. Il

nous injuria en allemand (langue, à mon avis, des mieux appropriées à

cet effet), et il se démena, et nous montra le poing et nous donna tous

les noms qu’il savait en anglais. Il affirmait n’avoir de sa vie reçu

pareil outrage.

Il nous fit comprendre que sa chanson n’avait rien de comique. Il s’y

agissait d’une jeune fille vivant parmi les montagnes du Hartz, et qui

avait donné sa vie pour sauver l’âme de son fiancé; à sa mort, celui-ci

retrouvait l’âme-sœur dans l’espace; mais, pour finir, au dernier

couplet, il répudiait l’esprit de sa fiancée, et s’enfuyait avec un

autre esprit. Je ne garantis pas les détails, mais l’histoire était en

tout cas des plus navrantes. Herr Boschen ajouta qu’il l’avait chantée

devant l’empereur d’Allemagne, et qu’il (l’empereur d’Allemagne) avait

sangloté comme un petit enfant. Il (Herr Boschen) nous dit que ce

morceau était considéré généralement comme un des plus dramatiques et

des plus émouvants de la littérature allemande.

La situation était pénible pour nous,--très pénible. Personne ne

répondit. On chercha du regard les deux jeunes gens auteurs du méfait,

mais ils avaient subrepticement quitté la maison, dès la fin du morceau.

La soirée prit fin, elle aussi. Je n’ai jamais vu soirée finir aussi

brusquement, et avec si peu de cérémonie. On ne se dit pas bonsoir. On

descendit l’escalier un par un, à pas furtifs, et en se tenant dans

l’ombre. Au vestiaire, chacun demandait tout bas chapeau et manteau,

puis s’éclipsait, tournant le coin au plus vite, en s’évitant l’un

l’autre.

Depuis lors, je n’ai plus guère pris d’intérêt aux chansons allemandes.

Nous atteignîmes l’écluse de Sunbury à 3 h. 30. Le paysage du fleuve y

est charmant, juste avant d’arriver aux portes, et le canal de décharge

est délicieux, mais n’essayez pas de le remonter.

Je le tentai une fois. J’étais aux avirons, et je demandai aux camarades

qui barraient s’ils croyaient que ce fût faisable. Rien de plus

faisable, me répondirent-ils, à condition de ramer dur. Nous étions

juste sous la petite passerelle qui franchit ce canal entre les deux

barrages; et me courbant sur mes avirons, de toute ma vigueur, je me mis

à ramer.

Je ramais superbement, par impulsions rythmiques et prolongées. Mes

bras, mes jambes, mon torse, donnaient en plein. Je réalisai un

excellent coup d’aviron, merveilleusement vite, et ce fut un travail de

grand style. Selon mes deux amis, c’était plaisir de me voir. Au bout de

cinq minutes, persuadé que nous devions être tout près du barrage, je

levai les yeux. Nous étions toujours sous la passerelle, juste au même

point qu’au début, et j’avais devant moi ces deux idiots qui se

crevaient à force de rire. J’avais manœuvré comme un forcené pour

maintenir le canot sous la passerelle. Aussi maintenant je laisse à

d’autres de remonter les canaux de décharge contre de forts courants.

Nous arrivâmes ensuite, toujours ramant, à Walton, ville de quelque

importance. Comme dans toutes les agglomérations riveraines, elle

présente au bord de l’eau son plus petit côté, si bien que, vue du

canot, on la prendrait pour un village d’une demi-douzaine de feux au

plus. Windsor et Abingdon sont les deux seules villes entre Londres et

Oxford dont on aperçoive réellement quelque chose de la Tamise. Toutes

les autres se cachent derrière des coudes, et ne jettent qu’un lointain

coup d’œil sur le fleuve, du haut d’une rue. Je leur sais gré de bien

vouloir laisser les berges aux bois, aux champs et aux travaux

hydrauliques.

Reading même a beau faire son possible pour gâter et déshonorer et

rendre hideux tout ce qu’elle peut atteindre du fleuve, elle a néanmoins

le bon esprit de tourner d’un autre côté son répugnant visage.

César, comme de juste, avait son établissement à Walton,--camp,

forteresse, ou quelque chose d’analogue. César ne manquait jamais de

remonter les cours d’eau. La reine Elisabeth y est venue, elle aussi.

Allez où vous voudrez, impossible de se débarrasser de cette femme.

Cromwell et Bradshaw (pas le Bradshaw du guide des chemins de fer[5],

mais le ministre du roi Charles) ont également séjourné ici. J’imagine

que leur entretien a été particulièrement agréable.

[5] L’équivalent de notre Chaix.

Il y a, dans l’église de Walton, un «bride-mégère» de fer. On employait

ces instruments, jadis, pour contenir les langues féminines. On y a

renoncé, depuis. Je suppose que le fer est devenu rare, et qu’on n’a pas

trouvé d’autre métal assez résistant.

Il y a aussi des tombeaux remarquables dans l’église, et je craignis de

ne pouvoir en arracher Harris, mais il ne parut pas s’en aviser, et nous

passâmes notre chemin. En amont du pont, le fleuve présente de terribles

sinuosités, qui le rendent fort pittoresque, mais qui sont exaspérantes,

du point de vue halage ou aviron, et occasionnent des disputes entre

rameur et barreur.

On aperçoit ici, sur la rive droite, Oatlands Park. Ce lieu fut jadis

célèbre. Henri VIII le déroba à l’un ou à l’autre, je ne sais plus à

qui, et y résida. Le parc renferme une grotte que l’on visite moyennant

pourboire, et qui est, paraît-il, admirable; mais ce n’est pas mon avis.

La feue duchesse d’York, qui résidait à Oatlands, raffolait des chiens

et elle en élevait un nombre formidable. Elle avait fait établir un

cimetière pour les y enterrer après leur mort, et ils y reposent à

environ cinquante, avec pour chacun une pierre tombale munie d’une

épitaphe.

Je reconnais d’ailleurs qu’ils le méritent tout autant que la généralité

des chrétiens.

Aux «pilotis de Corway»,--le premier coude après le pont de Walton,--une

bataille eut lieu entre César et Cassivellaunus. Cassivellaunus avait

fortifié le fleuve contre César, en y plantant une foule de pilotis (il

y ajouta, j’imagine, un écriteau). Mais César n’en passa pas moins.

Impossible d’éloigner César de ce fleuve.

Haliford et Shepperton sont deux petites localités fort jolies, vues de

la Tamise, mais qui n’ont rien de remarquable, ni l’une ni l’autre. A

Shepperton, toutefois, le cimetière de l’église renferme une tombe sur

laquelle se lit un poème, et j’appréhendai que Harris ne voulût aller

rôder par là. Je le vis attacher un regard d’envie sur de débarcadère

dont nous approchions. Je fis donc en sorte, par un geste opportun,

d’envoyer sa casquette à l’eau, et son empressement à la rattraper avec

son indignation contre ma maladresse, lui firent oublier ses tombes

chéries.

A Weybridge, la Wey (jolie petite rivière, navigable jusqu’à Guilford

pour les canots légers et que j’ai toujours eu le désir de remonter,

sans jamais le faire), la Bourne, et le canal Basington, se jettent à la

fois dans la Tamise. L’écluse est juste en face de la ville, et la

première chose que nous aperçûmes, sur l’une des portes du sas, fut le

maillot de George, qui,--un examen plus attentif nous le

révéla,--contenait George en personne.

Montmorency lança un aboîment furieux, je poussai des cris, Harris un

rugissement; George agita sa casquette, et hurla de retour. L’éclusier

se précipita hors de chez lui, armé d’une gaffe, car il était persuadé

que quelqu’un venait de tomber à l’eau, et il eut l’air désolé de voir

qu’il n’en était rien.

George portait à la main un paquet bizarre, enveloppé de toile cirée.

C’était arrondi et plat d’un bout, et il en sortait de l’autre un long

manche droit.

--Qu’est-ce que c’est que ça? dit Harris. Une poêle à frire?

--Non, dit George, avec un regard étrangement allumé; cela fait fureur,

cet été; tout le monde en a un, sur la Tamise. C’est un banjo.

--Je ne savais pas que vous jouiez du banjo! nous écriâmes-nous en même

temps, Harris et moi.

--Je n’en joue pas à proprement parler, répliqua George; mais c’est très

facile, m’a-t-on dit; et j’ai la méthode pour apprendre.

Trois hommes dans un bateau · 第 11 / 27 题