II

Pendant que je reposais, mon mari avait acheté, pour 200 francs, une

vieille petite calèche, assez spacieuse pour nous contenir tous. Après

un second jour de repos, nous nous mîmes en route dans cette voiture

ouverte, au mois de janvier, dans le nord de l'Allemagne. Heureusement

le temps favorisa les premiers jours de notre voyage. Une pluie

torrentielle ne cessa de tomber pendant la quatrième journée. Marguerite

et moi étions à peu près à couvert dans le fond de la calèche; mais M.

de La Tour du Pin et Humbert, malgré un parapluie, furent mouillés

jusqu'aux os. Nous restâmes deux jours à Brême pour sécher leurs habits

et leurs manteaux, auprès de ces beaux grands poêles qu'on trouve dans

les maisons allemandes, et aussi pour nous reposer. Puis le temps étant

redevenu beau, nous nous mîmes de nouveau en route. Il était tombé

beaucoup de neige, et la route se distinguait à peine dans les plaines

de bruyères que nous traversions. Quoique marchant continuellement au

pas, nous n'en versâmes pas moins trois fois dans la journée sans nous

faire de mal ou sans croire sur le moment nous en être fait.

Vers le soir, nous arrivâmes dans une petite ville, Wildeshausen, où

nous devions coucher. Elle était située dans l'électorat de Hanovre et

avait par conséquent une garnison hanovrienne. Les officiers, ce

jour-là, donnaient un grand bal à un autre régiment de passage. Toutes

les chambres de l'unique auberge de l'endroit étaient occupées. Nous

avions cherché un refuge dans le vestibule, près du poêle, et nous nous

tenions là fort attristés par la perspective de passer la nuit sur des

bancs de bois, lorsqu'un officier pimpant et vêtu pour la soirée

dansante vint galamment me dire en anglais que, prévoyant qu'il

passerait toute la nuit au bal, il mettait sa chambre à ma disposition.

Nous y entrâmes pour souper. Le repas servi, mon mari, remarquant que je

ne mangeai pas, me demanda si je souffrais. Je ne pus lui cacher

davantage l'impossibilité où je me trouvais d'aller plus loin, et que je

sentais proche le moment de mon accouchement. À ces paroles, son

désespoir ne saurait se peindre. Ce fut à mon tour de le consoler en lui

disant que les enfants naissaient partout et que tout se passerait bien.

Mais il fallait sortir de la chambre du capitaine.

Le maître d'hôtel, mis au courant, par signes, de la situation, envoya

réveiller au bout de la ville un vieux perruquier, Français d'origine,

établi à Wildeshausen depuis la guerre de Sept Ans. Il arriva très

promptement, car les toilettes du bal l'avaient empêché de se coucher.

Son premier soin fut de courir à la recherche du médecin de la localité.

Celui-ci, un élégant jeune homme, arriva ganté de blanc. Il sortait du

bal et était encore tout essoufflé de sa dernière valse. Sa connaissance

du français se réduisait à quelques phrases de la grammaire et toutes

médicales. Comme j'étais étendue sur le lit, enveloppée dans mon

manteau, il ne put, par la rondeur de ma taille, pronostiquer le genre

de maladie dont je souffrais. «La fièvre?» dit-il.--«Mais non»,

répondis-je.--«Alors?» reprit-il d'un ton interrogateur. Le vieux

perruquier Denis, qui avait déserté pendant la guerre de Sept Ans,

intervint heureusement à ce moment pour lui expliquer la nature de ma

maladie. Il demanda si je pouvais être transportée sans inconvénient

dans deux chambres qu'il savait être à louer au bout de la petite ville.

Le médecin y consentit, puis retourna au bal. Denis courut réveiller le

propriétaire de ces deux chambres, et avant le jour j'y étais installée.

La maison, comme toutes celles des gros paysans de cette partie de

l'Allemagne, avait une grande porte cochère par laquelle on pénétrait

dans une large remise qui occupait toute la profondeur de la maison. Sur

le devant, à droite et à gauche de cette remise, au rez-de-chaussée, se

trouvaient deux bonnes chambres bien propres et convenablement meublées.

Marguerite et mes deux enfants, Humbert et Charlotte, se mirent dans

l'une. La plus grande me fut affectée, et mon mari s'installa dans un

cabinet attenant.

Nous avions heureusement avec nous le linge et tout ce qui pouvait être

nécessaire au petit être qui allait venir au monde. Ne souffrant pas

encore beaucoup, j'eus le temps de vaquer à tous nos petits

arrangements, et c'est le lendemain matin seulement, 13 février 1800,

que je donnai le jour à une petite fille[131] d'une extrême délicatesse,

née à sept mois et demi. J'osais à peine concevoir l'espoir de la

conserver, tant elle était maigre et chétive. Hélas! je l'ai gardée

dix-sept ans, pour me la voir ravie ornée de tous les dons de la beauté,

du caractère, de l'esprit et douée d'agréments de tous genres... Dieu me

l'a reprise: Sa sainte volonté soit faite!

Elle se nommait Cécile, nom chéri qu'a porté, en la remplaçant,

celle[132] qui parcourt peut-être ces lignes. Qu'elle y lise aussi ma

reconnaissance pour tout le bonheur qu'elle a répandu sur ma vieillesse.

Le lendemain du jour où j'étais accouchée, le bailli de la localité, qui

avait une première fois déjà envoyé chercher nos passeports, dépêcha un

de ses gardes de ville pour lui amener M. de La Tour du Pin. Il dit à

mon mari en bon français: «Monsieur, votre passeport danois est sous un

faux nom. Vous êtes Français et émigré, et dans l'électorat de Hanovre

où vous vous trouvez, il est défendu de laisser séjourner les émigrés

français plus de deux fois vingt-quatre heures.» M. de La Tour du Pin

fut terrifié par ce discours. Il allégua que je ne pouvais être

transportée, étant accouchée seulement depuis quelques heures. Mais le

bailli fut inflexible quant au départ de mon mari et déclara qu'avant la

fin de la journée il devait, à son choix, partir pour Hanovre ou

retourner à Brême. Puis il ajouta: «Monsieur, puisque vous avouez votre

qualité de Français, faites-moi connaître votre vrai nom.»--«La Tour du

Pin.»--«Ah! mon Dieu, s'écria le bailli, seriez-vous l'ancien ministre

de France à La Haye?»--«Précisément.»--«Eh! bien, monsieur, s'il en est

ainsi, restez ici tout le temps qu'il vous plaira. Mon neveu, M.

Hinuber, un très jeune homme, était ministre de Hanovre à La Haye. Il

allait souvent chez vous, vous aviez mille bontés pour Lui, etc.» Et

voilà ce brave homme qui énumère les soupers, les tasses de thé, les

verres de punch que son neveu avait mangés ou bus chez nous, les

contredanses qu'il avait dansées dans nos salons. À partir de ce moment,

il se mit à notre disposition avec un zèle qui ne se démentit pas. Je ne

serais pas surprise, en vérité, qu'il eût fait publier que tous les

habitants devaient être à nos ordres. Jamais on n'a offert une

hospitalité aussi franche, des soins aussi recherchés que ceux dont, dès

lors, nous fûmes l'objet dans cette petite ville.

Le ministre luthérien avait des pensionnaires et des enfants, parlant

anglais, de l'âge de mon fils. Il venait le chercher tous les jours à

l'heure de la récréation, qui se passait sur la neige, dont il y avait

encore deux pieds. Les chasseurs m'apportaient du gibier. De bonnes

dames, dont je n'ai jamais su le nom, m'envoyaient des confitures, des

gâteaux, des livres anglais ou français. Quant au médecin, je recevais

sa visite tous les jours... mais c'était pour que je lui donnasse une

leçon de français.

Je fus rétablie en quinze jours, et le vingt et unième nous partîmes,

non sans avoir été prendre le thé chez le bailli, le bourgmestre, le

curé, etc. Wildeshausen avait une église catholique. Ma toute petite

fille y fut baptisée et tenue sur les fonts par le vieux perruquier et

sa femme qui, depuis quarante ans qu'elle l'avait épousé, n'avait pas

appris un mot de français. J'allai faire mes relevailles dans la même

église.

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 42 / 74 题