CHAPITRE IX

I. Retour à Cossey.--Nouvelle du 18 Brumaire.--Projets de rentrée en

France.--L'attente à Yarmouth.--La traversée.--Un débarquement précipité

à Cuxhaven.--Maladie heureusement conjurée.--II. Dans le nord de

l'Allemagne.--À Wildeshausen.--Mme de La Tour du Pin accouche de sa

fille Cécile.--Menace d'expulsion changée en bienveillant accueil.--III.

En route pour la Hollande.--À Utrecht.--Le passeport délivré par M. de

Semonville.--Rencontre inopinée de Mme d'Hénin.--Arrivée à

Paris.--Incident à l'hôtel Grange-Batelière.--Installation rue de

Miromesnil.--Mme Bonaparte.--Les _traîneuses_.--M. de Beauharnais le

plus beau danseur de Paris.--IV. La morale de M. de Talleyrand.--Une

visite à Mme Bonaparte.--Le général Sheldon.--Le prince de Galles et Mme

Fitzherbert.--Les certificats de résidence.--La commission des

émigrés.--V. Les _serins_.--À la Malmaison.--La galerie de Mme

Bonaparte.--Froideur avec laquelle est accueillie la nouvelle de la

victoire de Marengo.--Mme de Staël et Bonaparte.

I

L'été de 1799 s'écoula sans rien de remarquable, Lady Jerningham venait

de s'installer à Cossey, où elle m'engageait de nouveau à la rejoindre

pour passer auprès d'elle les six mois de son séjour à la campagne. Le

loyer de notre maison à Richmond, qu'elle avait pris à sa charge, était

sur le point d'expirer, et il eût été peu délicat de notre part de lui

demander de le renouveler dans le but de ne pas accepter l'hospitalité

qu'elle nous offrait. Ma tante était seule à Cossey. Sa nièce, Fanny

Dillon, ma cousine germaine, qu'elle avait élevée, venait d'épouser sir

Thomas Webb, baronnet catholique, assez médiocre sujet, quoique très

bien né. Son fils aîné, Georges Jerningham, s'était aussi marié avec une

demoiselle Sulyarde, d'une beauté remarquable et appartenant à une

ancienne et noble famille catholique. William Jerningham se trouvait en

Allemagne. Son cher Edward ne l'avait pas quittée, et cela lui

suffisait. Dans ces conditions, c'eût été la disgrâce la plus marquée de

ne pas aller à Cossey. Nous nous préparions donc à nous mettre en route

lorsqu'arriva la nouvelle du retour inopiné d'Égypte du général

Bonaparte, débarqué à Fréjus.

En apprenant cet événement, nous partîmes aussitôt pour Cossey, avec

l'espoir de pouvoir même bientôt passer sur le continent et peut-être de

rentrer en France. C'est pendant notre séjour là-bas que l'heureuse

nouvelle de la chute du Directoire et de la révolution du 18 brumaire

nous atteignit. Quelque temps après, des lettres de M. de Brouquens et

de notre beau frère, le marquis de Lameth, nous engagèrent à revenir en

France avec des passeports allemands et en passant par la Hollande.

Lady Jerningham proposa que mon mari partît seul. Cela eût peut être

mieux valu, car j'étais grosse de six mois passés, et de cette façon

j'aurais fait mes couches à Cossey. Mais aucune considération ne put me

déterminer à me séparer de mon mari pour un temps indéterminé. Les

communications entre l'Angleterre et la France, en temps de guerre,

pouvaient être tout à fait interrompues. Les nouvelles que l'on recevait

par Hambourg avaient souvent un mois de date. Enfin, je repoussai toutes

les propositions de lady Jerningham. Une des principales raisons qui me

confirmèrent dans ma décision fut une parole malheureuse de ma tante:

elle dit un jour que l'enfant attendu serait le sien et qu'elle le

garderait. Jamais je n'aurais consenti à cet abandon. D'un autre côté,

j'envisageais avec peu de confiance cette rentrée en France. Je me

disais: «Mon mari peut être chassé une fois encore, comme il l'a déjà

été, et si à ce moment il se trouve au Bouilh, il ira en Espagne.

Comment l'y rejoindre, seule avec trois enfants, si on ne peut traverser

la France? Puis, ayant une maison à Paris, on ne pourra jamais, en mon

absence, tenter aucune démarche pour chercher à la vendre.» En résumé,

je ne voulais pas quitter mon mari, et je résistai à tous les

raisonnements.

On nous envoya de Londres, pour mon mari, moi et mes enfants, un

passeport danois. Nous partîmes pour Yarmouth, afin de prendre passage

sur un paquebot de la marine royale. Dans ce temps-là, il n'y avait pas

de bateaux à vapeur. Notre attente à Yarmouth se prolongea pendant tout

le mois de décembre. Nous n'osions pas retourner à Cossey, quoique la

distance ne fût que de dix-huit milles, le capitaine nous ayant déclaré

que dès que le vent deviendrait favorable, c'est-à-dire soufflerait du

sud-est, il mettrait sur l'heure à la voile. C'est tout au plus s'il

consentait à nous laisser à terre, tant il avait hâte de partir dès que

ce serait possible. Chaque courrier apportait des dépêches du

gouvernement.

Jamais les jours ne me parurent plus tristes que pendant ce mois passé à

Yarmouth. Nous étions installés dans un mauvais petit _lodging_[125] de

deux chambres, où l'on nous nourrissait, et dont nous ne pouvions

sortir, car le temps était affreux. Le vent contraire soufflait avec

furie. Tous les jours on parlait de vaisseaux échoués ou qui avaient

péri. On ne peut s'imaginer combien de tels récits sont de nature à

déprimer les personnes appelées à s'embarquer d'un moment à l'autre. Je

voyais avec effroi le temps s'écouler et le terme de ma grossesse

s'approcher. La crainte d'accoucher en route ne me quittait pas, et

c'est ce qui arriva, en effet. Dix fois par jour, mon fils[126] allait

sur le port pour consulter la girouette. Le vent, toujours au nord-est,

nous était absolument contraire.

Enfin, un matin on vint nous chercher pour monter sur le bateau, où se

trouvaient nos effets depuis longtemps déjà. À peine avions-nous mis le

pied sur le pont qu'on leva l'ancre.

Je me réfugiai aussitôt dans un lit. Comme il y avait beaucoup de

passagers, il était prudent de ne pas tarder à se procurer un gîte

assuré. D'ailleurs, dans mon état, le roulement de ce _packet_[127], une

vraie coquille de noix, aurait pu m'être funeste. Je me couchai toute

habillée. Ma couchette se trouvait dans la chambre commune à tous les

passagers. Au nombre de quatorze, ils comprenaient des hommes de toutes

les nationalités et de toutes les catégories: Français, Russes,

Allemands, courriers, etc.. les uns atteints du mal de mer avec toutes

ses suites, les autres buvant du punch, de l'eau-de-vie, du vin. Tout ce

monde était réuni dans une petite chambre, où l'air n'arrivait que par

la porte. On avait, en effet, fermé l'écoutille, tellement la mer était

grosse. Une lampe infecte servait d'éclairage de jour comme de nuit et

augmentait encore la masse de dégoûts de toutes sortes dont on était

accablé dans cet horrible trou. Je ne pense pas avoir jamais autant

souffert que pendant les quarante-huit heures que dura la traversée.

Mon mari et ma bonne[128], accablés du mal de mer, étaient étendus comme

morts dans leurs lits. Couchée près de moi se trouvait ma fille[129],

effrayée par la vue des hommes qui nous entouraient. Mon fils seul, avec

ses dix ans, restait debout et suppléait à tout. Il avait lié

connaissance avec les passagers, parlait anglais avec l'équipage, et le

capitaine l'appelait _my brave little fellow_[130]. Vers le milieu de la

seconde nuit de notre voyage, nous eûmes pendant quelques heures la

cruelle inquiétude d'être laissés à Héligoland, petite île à

l'embouchure de l'Elbe, au cas où le fleuve ne serait pas dégagé de

glaces. Le capitaine déclara ensuite qu'en raison du gros temps, si le

vent tournait à aucun point du nord, il se trouverait contraint, pour

éviter les atterrissages, de retourner en Angleterre sans chercher à

débarquer. Heureusement, nous échappâmes à ces deux éventualités. Après

avoir passé devant l'île d'Héligoland sans nous y arrêter, nous

pénétrâmes dans l'Elbe pour aller mouiller au large du petit port de

Cuxhaven, dans lequel nous n'entrâmes pas.

Le capitaine avait hâte de se débarrasser de ses passagers. On jeta dans

une chaloupe les effets pêle-mêle. Mon mari et ma bonne partirent avec

mon fils. Quant à moi, le capitaine, compatissant à mon état,

m'embarqua, ainsi que ma fille dans un canot particulier, et donna

l'ordre aux deux matelots qui le montaient de me mettre à terre le plus

près possible de la ville. Cette recommandation faillit m'être fatale.

La marée étant basse, lorsque nous accostâmes la jetée, j'éprouvai

beaucoup de peine à monter, les deux matelots me saisirent alors par les

poignets; malgré le balancement du canot, ils ne me lâchèrent plus, et

cela bien heureusement, car je serais certainement tombée dans la mer;

puis ils me hissèrent sur la jetée, de telle sorte que pendant quelques

instants je fus suspendue par les bras: ils me quittèrent ensuite en me

laissant seule avec ma petite Charlotte. Je sentis que je m'étais fait

beaucoup de mal. Je dus néanmoins me mettre en route pour retrouver mon

mari, que j'apercevais au loin monté sur une charrette, qui portait

également la bonne et nos effets. Ce ne fut pas sans peine que je le

rejoignis. Je ressentais une violente douleur au côté droit, et depuis

j'ai toujours été persuadée que je m'étais fait une lésion interne dans

la région du foie. Les médecins n'ont jamais voulu reconnaître ce mal,

mais il n'en est pas moins vrai que je n'ai pas cessé d'en souffrir à

dater de ce jour et qu'à soixante-treize ans que j'ai aujourd'hui, j'en

souffre encore.

Nous allâmes frapper à la porte de deux ou trois auberges sans pouvoir

trouver de logement, tant il y avait d'émigrés partant pour l'Angleterre

ou en venant.

Enfin, dans l'une d'entre elles cependant, quand on s'aperçut que je

souffrais, on m'apporta, par charité, une paillasse et des draps avec

lesquels on me fit un lit par terre. Marguerite me déshabilla, ce qui ne

m'était pas arrivé depuis trois jours, et je pus me coucher. Quelques

instants après, je fus prise d'une fièvre violente, jointe à un

transport au cerveau, qui dura toute la nuit. M. de La Tour du Pin, très

inquiet, craignait une fausse couche ou une maladie grave. Il envoya

chercher un médecin. Après bien des recherches on en ramena un qui ne

parlait pas un mot de français. Je parvins, aidée toutefois d'un

interprète, à lui faire comprendre que j'attribuais ma douleur au côté,

au fait d'avoir été tenue suspendue par les bras au moment où les

matelots m'enlevèrent du canot pour me mettre sur la jetée. Il

m'appliqua sur le point malade un grand cataplasme composé d'avoine

bouillie dans du vin rouge, et m'ordonna une drogue si calmante que je

dormis vingt-quatre heures de suite. À mon réveil, j'étais tout à fait

rétablie.

Journal d'une femme de cinquante ans (2/2) · 第 41 / 74 题