LES ÉTATS-GÉNÉRAUX

Ayant retiré de sa houppelande un mouchoir de soie brodé, si usé qu'il

eût pu appartenir au Juif errant, et ayant enlevé ses lunettes, Jacob

Meyer pleura.

Cette sorte de broderie, dont le sujet, habilement mené, teinté, se

déroulait autour d'une chanson de geste que l'auteur des Robinsons

basques avait cru bon d'introduire là tout d'un coup, ne fit que

déconcerter davantage mon esprit critique.

Nier le génie très personnel d'Eliézer, malgré le choix, ici, d'un thème

rebattu, autant prétendre que ma cousine Eva n'a pas les yeux bleus.

Mais quoi! Fallait-il que l'auteur fît entrer pêle-mêle, dans son poème,

tout ce qui lui passait et chantait par la tête, et qui se rapportait,

de près ou de loin, au pays basque? Et n'aurait-il pas relaté

l'enterrement de Roland dans la lune si sa cuisinière, comme celle que

j'avais jadis à Saint-Palais, le lui eût narré?

Sans doute; car dans son genre d'affection hystérique, les étrangetés,

les contradictions, les inventions, les lacunes, les mimétismes, les

vraisemblances même, s'amalgament, cristallisent en formes très

diverses.

Je dis à l'oncle et au neveu que je demeurais sous le charme, que

j'étais prêt à leur remettre avant peu la clef des grottes d'Isturitz (à

cette nouvelle ils poussèrent ensemble un soupir de soulagement), et

l'autorisation, pour eux, que j'attendais, d'un jour à l'autre, de M.

Passerose.

J'ajoutai que je désirais auparavant leur rendre tant de gracieuses

attentions de leur part et les convier à un déjeuner qui, pour n'avoir

pas lieu aux Aldudes, en compagnie de Charlemagne et de Roland, ne les

intéresserait pas moins.

Ce sera, fis-je observer à Eliézer, une occasion de mettre en jeu, une

fois de plus, vos belles qualités de synthèse, et de retrouver dans le

repas que je vous offrirai, et chez les convives, les éléments de

l'incomparable régal spirituel que vous venez de me servir.

Voici, messieurs, continuai-je:

Il est un antique usage basque dont ne fait pas mention votre légende,

puisqu'elle lui est antérieure, une tradition tout intime à laquelle je

voudrais vous initier: _les Etats-généraux du pays basque_, qui n'ont

aucune sorte de rapport avec une constitution politique, dont ils

s'éloignent par un caractère de franchise et de naturel. Ces

_Etats-généraux_ consistent en un déjeuner qui groupe annuellement ses

élus, tour à tour dans l'une de nos trois provinces, et chez leur

président temporaire. Cette assemblée se compose de vingt-cinq membres,

choisis parmi les plus marquants de l'_Eskualdunak_. En eux vous pourrez

voir revivre les origines ondicoliennes car, ayant l'honneur

présentement d'être à leur tête, Je vous convie, messieurs, à titre

d'érudits et conservateurs de notre charte, au prochain repas de nos

_Etats-généraux_ qui siégeront le trente août prochain, dans ma ferme de

Garris.

Jacob Meyer et son neveu acceptèrent en me remerciant beaucoup.

Mes _Etats-généraux_ n'étaient, en réalité, qu'un repas plantureux que

je voulais offrir à certaines personnalités du pays, qui s'étaient

employées avec moi pour soutenir la candidature d'un mien cousin

royaliste, Bathita Yturbide. Le nombre de mes invitations s'élevait donc

à vingt-six.

Cette ripaille, je l'offris dans l'épaisse maison, bien blanchie pour la

circonstance, et dont on eût dit les contrevents passés au chocolat, de

ma propriété de Garris où, chaque année, j'allais faire l'ouverture de

la chasse.

Garris est situé non loin de Saint-Palais où, dès la veille, Jacob et

Eliézer étaient descendus à l'hôtel Biracouritz.

La matinée se leva radieuse, stridente de cigales, et l'ombre de mes

chênes massifs était, autant que la chaleur, écrasante.

Je fis mes ablutions dans la source du verger où je me promenai quelques

temps en bretelles claires, tout réjoui par la perspective de ce

groupement de types basques, bien purs, comme les vins que j'allais leur

servir, et amusé à l'avance de la morale qu'en tireraient mes Juifs.

Une prudence élémentaire exigeait que je ne les présentasse l'un et

l'autre aux _Etats-généraux_ que vaguement.

Que je n'omette pas de dire que, pour me conformer à l'esprit du pays,

j'avais exclu les femmes, sinon cinq, pour cuisiner et nous servir avec

la meilleure grâce du monde. Le cordon bleu avait nom Magnana et ses

satellites Maïana, Yuana, Graciousa, Beronikéa.

Deux seulement des membres conviés aux _Etats-généraux_ par leur

président s'excusèrent.

Les vingt-deux autres, je les vis arriver un peu après midi, dans mon

domaine de Khourutçaidia, la plupart en de petits tape-cul les plus

inconfortables du monde, et que traînaient des haridelles.

Mais un mélange de bonhomie et d'orgueil national se lisait sur leurs

faces.

Plusieurs étaient vêtus ainsi qu'à l'habitude le noble ou le bourgeois

basque, avec beaucoup de soin et de propreté, de jaquettes et chaussés

de souliers à guêtres.

Quelques vieillards, à barbe aussi blanche que la laine des brebis après

l'averse, montraient des joues d'églantine et des yeux bleus, d'un bleu

de bourrache.

Certains coiffaient des pailles de Panama, d'autres des canotiers ou de

larges chapeaux melons.

Les grands paysans portaient veston et béret, comme les deux pilotaris

et le danseur, mais ceux-ci arboraient des bottines jaunes.

Quant aux prêtres, il y en avait deux, l'un curé d'une paroisse infime,

mais généreuse envers lui d'agneaux et de haricots, l'autre missionnaire

diocésain, âgés mais pleins de vie, de physionomie en relief,

autoritaires, brusques et sympathiques. On sentait que, de leurs mains

armées de gourdins, ils auraient assommé un taureau du premier coup et

que, de leurs énormes pieds enfouis dans des chaloupes de cuir ferrées,

ils eussent écrasé des lièvres. Quel contraste entre leur solide et

fruste architecture et l'ossature de ces deux mauviettes qui

descendirent de leur calèche de louage, les Meyer!

Je présentai ces monteurs de légende, en estropiant légèrement leur nom,

ce que me facilitait la langue basque, «Meyera», comme étant des

ingénieurs de Bayonne.

J'avais naturellement attribué les places d'honneur à M. le curé

d'Aïciritz et au père Bidondoa Ihidoïpé, de Hasparren.

Etaient présents encore Bathita Yturbide, mon cousin et député

monarchiste, qui, durant sa législature, d'assez fraîche date il est

vrai, et, il est vrai aussi, pour défendre une noble cause, n'avait

trouvé qu'un juron navarrais qu'il vaut mieux que je ne rapporte pas

ici;

Etchechoury, conseiller général, grand éleveur de chevaux, esprit

averti, mais si plein de son propre pays, que l'idée que l'on pût, dans

un poème, raconter que des Basques avaient vidé leurs assiettes jusqu'à

les faire miroiter l'enthousiasmait comme d'un chant d'Homère;

Le comte de Macaye, grand amateur de déjeuners qui, en été, se

prolongent dans la fraîcheur des salles ombreuses et dallées, et, en

hiver, dans la tiédeur des hautes flammes rousses et crépitantes;

cavalier qui, au retour des foires, interpelle vertement les filles

pédestres;

Pochelu, le juge de paix qui, à l'audience, tirait par les oreilles

toute femme qui prétendait avoir raison contre un homme;

Algalarondo, le médecin, qui prescrivait à ses clients le jus d'herbes

de sa prairie, et les saignait à tout propos, avec son rasoir, dans son

plat à barbe;

Oyharçabal, le potard, capable d'avaler sans nausée du boudin cru en

l'arrosant de maints cognacs, bitters, vermouths et litres de vins

rouges et blancs;

Bidondo, le notaire, qui gavait des ortolans dans son étude;

Etchecoin, le maire laboureur, vieux-garçon (carloche est le terme

basque), vivant avec ses onze soeurs célibataires (ou moutchourdines),

et chez qui l'on se régalait de chipes en sauce et d'une panchetta

célèbre;

Mendigaray, son collègue, qui avait tenu et gagné le pari de manger en

un quart d'heure deux énormes foies de canard y compris leur graisse

chaude;

Etcheto, un rougeaud, fabricant de chocolat;

Haramboure l'Américain, enrichi, à Buenos-Ayres, dans le commerce du

cuir, et retiré à Hasparren; Larronde, le boulanger, qui buvait d'un

bouillon de corbeaux, enterrés préalablement;

Mercapide, le boucher, qui vendait aux pêcheurs les asticots de sa

viande d'été, et ouvrait, à la même saison, un établissement de bains;

sa femme fabriquait des meringues;

Hirigoyen, l'épicier, qui, lorsqu'il pesait du fromage, en rognait

l'excédent qu'il dégustait en lamelles devant l'acheteur; mais quelle

bonne odeur de café grillé dans sa boutique!

Bordato, l'ancien marin de Terre-Neuve, qui représentait une compagnie

d'assurances: «la Céleste»;

Bordachoury, le chasseur qui avait pris au piège à loup le lieutenant de

gendarmerie de Mauléon;

Etchégaray, le contrebandier d'Ainhoa, et pilotari, dont les bidons

d'alcool avaient été troués par les balles des douaniers;

Salagoïty, pilotari également, champion du monde à qui les Anglaises

mendiaient ses vieilles savates et sa culotte plus blanche qu'une maison

basque en août. Sur le carnet de l'une de ses admiratrices, il avait

écrit: «Amia nu, je n'ai pas peur de personne»;

Pitphariatéguy, de Barcus, fils d'un amiral, mais qui, au grand

désespoir de la marine et des siens, se mêlait aux baladins, et, en

costume éclatant, faisait valser et pirouetter son cheval de bois;

Enfin Paul Dupont, rentier, qui, malgré un nom si peu basque, l'était à

lui seul plus que tous les autres convives ensemble, mais on ne saurait

dire pourquoi: c'est une impression indéfinissable, une manière de se

montrer réservé après les libations nombreuses qu'il décidait à toute

occasion, avec le comte de Macaye et quelques hobereaux de la même

sorte.

L'abbé Harriague, dans son livre sur la noblesse basque, démontre que

les ancêtres maternels de Paul Dupont prirent part à la croisade avec

saint Louis et Thibaut II.

Il ne restait plus à leur descendant d'autre héroïsme que la chasse au

lièvre et à la palombe.

Et je pense que voilà des _Etats-généraux_!

Le gros et rubicond doyen d'Aïciritz récita le _Benedicite_, après quoi

le repas commença dans une sorte de silence que n'interrompaient que les

humements provoqués par le potage.

Tous les Basques avaient la serviette passée au col, et même l'un d'eux

portait la sienne comme un enfant, de manière qu'elle imite sur la nuque

deux oreilles de lapin.

Tandis que Jacob Meyer et son neveu prenaient des cachets, les autres

invités et moi-même ne songions qu'à remplir notre panse, et à ravir

notre odorat de ce nectar qui unissait à la saveur la plus délicate et

la plus onctueuse tout l'arome des potagers.

Ma joie était grande d'entendre, à mesure que baissait le niveau du

consommé, l'argenterie taper du cul sur les assiettes, et de voir mes

hôtes, qui n'en voulaient perdre goutte, les soulever en les inclinant.

La gourmandise a, dès l'abord, toutes les apparences de la timidité.

C'est qu'un tel potage est rare. Il contient la sève même des graines,

convertie en une graisse fine qui vous regarde avec des oeils d'or, il a

la couleur rousse des volailles qui font se battre entre eux les coqs,

et il est brûlant comme le soleil des moissons.

Mon ordinaire était d'un vin d'Irouléguy, âpre comme une nèfle, un peu

pétillant, et qui satisfait, en les râpant, les langues et les gosiers.

Les Meyer seuls le mouillèrent.

On attendait qu'un convive élevât la voix pour que la conversation, qui

ne s'ébauchait qu'en sourdine, prît une tournure générale. Le docteur

Algalarondo ouvrit le feu en racontant que, la veille au soir, un

maquignon d'Uhart-Mixe avait porté un tel coup à un Bohémien qu'il lui

avait fallu beaucoup d'adresse pour extraire du crâne la douille de

cuivre éclatée du makhila.

--Un sacripant de moins! s'écria le chocolatier Etcheto, qui redoutait

les malandrins.

Ces vers de la légende basque me chantèrent:

Il tient serré son makhila flexible

Dont on voit bien qu'un seul coup abattrait

Le Sarrazin avec son minaret.

--Messieurs, interrogea doucement Eliézer, quelle origine pensez-vous

que l'on puisse assigner au Bohémien dont vous parlez? Ne serait-ce pas

un ancien Maure?

Le père Bidondoa Ihidoïpé, qui ne manquait jamais de risquer un de ces

lamentables jeux de mots dont s'enorgueillissent, hélas! les gens

d'Eglise, prononça:

--Il aurait pu rester dans sa tombe!

Un mutisme incompréhensif accueillit ce trait d'esprit. Mais lorsque

Etchechoury, le conseiller général, l'eut traduit en basque et en

français, et fait entendre que le calembour portait sur «maure» et

«mort», l'éclat de rire fut homérique, et le père Bidondoa Ihidoïpé

sourit de satisfaction.

Bathita Yturbide alors déclara en se servant copieusement de

poule-au-pot, de farce, et d'un pimenton rouge comme une course aux

taureaux, qu'Edouard Drumont, qu'il avait tout récemment rencontré à la

buvette de la Chambre des députés, l'avait assuré que les Bohémiens de

Saint-Palais ne sont qu'une lignée d'anciens Juifs, échappés jadis d'un

bagne du pays basque.

Mon cousin fit part bien innocemment de cette opinion, mais les deux

Meyer en piquèrent un nez dans leurs assiettes.

--Je reconnais bien l'idée fixe de Drumont, dis-je, pour amortir le

choc.

--Moi, dit Mercapide, le boucher et baigneur, je n'ai vu ni Juif ni

nègre, mais je sais bien que si je rencontrais l'un ou l'autre je lui

fourrerais mon pied quelque part.

En écoutant ces paroles si candides, comment n'aurais-je pas songé à

cette marche vers la race maudite, dans Pampelune, que peu de semaines

auparavant Eliézer avait évoquée:

Auger qui sort de Mauléon la terre

Contre la gent est si fort en colère

Que l'on croirait qu'il porte le tonnerre.

Je détournai, heureusement, la conversation; Hirigoyen, l'épicier, me

demanda si, réellement, la soupe dite «tortue» qui était inscrite au

menu d'une noce à laquelle il venait d'assister à Biarritz, était bien

de cet animal dont il avait vu un exemplaire dans un jardin. Je le

dissuadai.

Haramboure l'Américain prit alors la parole:

--Au Mexique, nous mangions d'excellent pot-au-feu de vraie tortue.

--La fait-on bouillir avec sa tuile sur le dos? questionna Hirigoyen.

--Non, fit Haramboure, on ouvre la bête à coup de hache.

--Vous êtes un peu pâle, remarquai-je à voix basse, en me penchant vers

Eliézer.

--Ce n'est rien. Le laxatif que j'ai pris aura raison d'un léger

trouble. Vos crus sont un peu forts.

--Ne me parlez plus de toutes ces saletés, reprit Paul Dupont dont la

pensée allait au train de la tortue. Je voulus, il y a trente ans,

goûter une huître et je crus que j'allais rendre toute la mer.

Graciousa et Beronikéa apportèrent les choux farcis, pressés et flanqués

de tranches d'andouille à vous emporter la bouche.

--Quelle est la viande que vous préférez? demanda le comte de Macaye à

Paul Dupont.

--En fait de chair, répondit textuellement celui-ci, en fait de chair,

je mangerais tout. Mais je déteste le poisson, excepté les truites.

--Vous serez servi à souhait tout à l'heure, monsieur Dupont,

annonçai-je avec la fierté du maître de céans.

Les dialogues varièrent:

--Il faudrait, déclara Mendigaray, le grand mangeur, maire d'Amorots,

qui était vraiment imposant de calme et de dignité, que l'on nous

laissât vivre en paix dans notre province. Pourquoi les Français

veulent-ils nous obliger à leur payer l'impôt?

--Comment, insinua Jacob Meyer, l'Etat pourrait-il subvenir à ses

lourdes charges si le contribuable se récuse et ne remplit pas son

devoir de citoyen?

Avec le même flegme, et le même oeil bleu, si je peux dire, Mendigaray

repartit:

--Je m'en fous, et vous aussi vous vous en foutez.

--Moi, dit Etcheto, voici comme je raisonne: ma soeur fabrique de l'eau

de noix avec un sirop et de l'eau-de-vie. Si j'achète celle-ci chez un

épicier ou chez le pharmacien, je la paie cinq fois plus que si je me la

procure chez un contrebandier.

--Vous portez atteinte à l'Etat, appuya sévèrement Eliézer qui soutenait

son oncle.

--Qu'est-ce que l'Etat? demanda Etcheto.

L'énorme curé d'Aïciritz, qui avait du bon sens, et parfois de l'esprit,

répliqua:

--L'Etat, c'est d'une autre eau-de-vie.

Cette définition rendit rêveurs ceux qui l'avaient, ou non, comprise.

Les truites frites furent servies simplement avec des citrons.

--Pour vous, monsieur Dupont, dis-je.

--Merci! Elles sont d'une jolie robe, et doivent être à point. Vraiment,

il n'est de bon poisson que la truite. J'admets encore les anguilles en

matelote.

--D'anguilles, raconta Larronde, l'homme au bouillon de corbeau, nous en

avons pris beaucoup à Amendeuch, cette année. Il n'est que d'avoir un

couteau bien aiguisé, à se mettre à califourchon au-dessus d'un

ruisseau, à bien épier au fond, et si l'on en voit une, de la décapiter

lestement.

--Sapristi, s'écria Eliézer qui paraissait plutôt nerveux, mais...

mais...

--Ce sont les descendants des guerriers de Pampelune, lui dis-je en

souriant.

--Il est vrai, fit-il après un léger effort pour se remémorer. Et il se

tut.

--Mes amis, proposai-je, acclamons Bordachoury?

On venait de servir les lièvres.

--Où les as-tu tués? demanda au vieux braconnier le comte de Macaye,

dont une rose ornait la boutonnière et qui buvait à plein bord les vins

d'Irouléguy, de Bordeaux et de Bourgogne.

--Deux à Luxe-Sumberraute, monsieur le comte, le troisième, à Sala.

--Et tu n'as plus pris de lieutenant de gendarmerie au piège?

--Il en fut quitte pour une mâchure à la jambe, et attendit honteusement

jusqu'à ce qu'on l'en retirât. Un Basque n'agit pas ainsi! Il était

étranger.

Je me penchai vers Eliézer et lui expliquai:

--Bordachoury fait allusion à un braconnier de Mendionde qui, pris à un

horrible traquenard, n'hésita point à achever de s'arracher le pied avec

son couteau, pour s'enfuir.

A ce moment, sans doute parce que ce trait, d'un caractère un peu trop

basque, lui porta au coeur, Eliézer s'évanouit sur sa chaise.

Les prêtres qui venaient de se servir chacun une montagne de civet,

agrémenté de persil cru, dont l'un avait à sa bouche une branche

bougeante, n'eurent pas l'air de penser que leur commensal en fût à

l'article de la mort. Ils n'en perdirent pas une bouchée. Le père

Bidondoa Ihidoïpé s'écria:

--Gaïchua!

Le bon apôtre ne plaignait, par ce mot intraduisible, que la délicatesse

d'estomac d'Eliézer. Il ne concevait point, étant natif de Larceveau,

que les brutales et sanglantes conversations qui assaisonnaient ce repas

pussent le moins du monde réagir sur un organisme délicat.

Jacob Meyer, fort ému, s'était levé pour étendre son neveu, lui

frictionner la poitrine, lui cingler la paume des mains.

--Avez-vous de l'éther? me demanda-t-il.

Je n'en avais pas.

Le contrebandier Etchégaray dit:

--J'ai apporté dans mon chahakoa un échantillon d'un tord-boyau espagnol

qui réveillerait un mort. Il n'y a qu'à desserrer les dents de ce

monsieur avec sa fourchette, et à lui faire avaler une gorgée en

pressant le cuir de l'outre. Elle pisse très bien.

Je compris qu'un propos et un remède aussi grossiers révoltaient Jacob

Meyer.

--Je ne peux admettre, déclara-t-il, ces moeurs de Papou!

Bien heureusement fus-je seul, pas même les prêtres exceptés, à entendre

ce dernier mot. Je m'opposai de mon côté à ce que fût utilisée la vertu

de l'eau de feu, bien qu'Etchégaray ne comprît pas cette répugnance.

Eliézer déjà revenait à lui lorsqu'on nous servit le filet de vache et

la salade. Il insista, car il avait de l'énergie, pour se rasseoir à

table où je lui fis servir une infusion brûlante qui le ragaillardit

tout à fait.

Je regrettais beaucoup d'avoir embarqué l'oncle et le neveu dans une

pareille galère, avec des passagers si frustes, qui, pour n'être pas

moins, bien au contraire, de la race d'Ondicola, n'avaient rien conservé

des raffinements en usage sur la caravelle enchantée: l'_Eskualdunak_.

Tandis que se succédaient les bouteilles, deux koblaris se levèrent tour

à tour, Etchechoury, l'éleveur de chevaux, conseiller général, et le

pilotari contrebandier, Etchégaray.

Les Robinsons basques · 第 34 / 46 题