Charles dit à ses barons:--Maintenant, je ne connais que la peine que me
causent les maudits Sarrazins, et je ne me repose que sur ma selle dure;
quand j'étais jeune, j'ai dormi dans un pareil val, ayant pour oreiller
la chevelure de la souveraine.
Mais que ces deux-ci m'émeuvent en me rappelant à moi-même!
Roland s'avance avec Alba dont il a repris la main.
A mesure qu'ils se rapprochent de l'Empereur, elle pâlit.
Elle songe à tout ce qu'on lui a rapporté de Charles: sa piété, son
courage inégalable qui fait qu'à Aix les aigles invinciblement attirés
planent jour et nuit au-dessus de son palais.
Elle pose sa main libre sur son coeur de tourterelle, baisse la tête,
et, tant est lisse et blonde sa chevelure, on dirait que c'est la soeur
du soleil qui s'incline.
Elle et Roland se mettent à genoux. L'Empereur leur dit:
--Je suis l'arbre à la rude écorce au pied duquel s'étend la mousse dont
les nids sont faits.
Alba répond:
--Sire, vous êtes le chêne qui les protège, et l'on n'ose lever les yeux
vers vous de crainte d'être ébloui, tant vous supportez d'orages sans
faiblir.
* * * * *
Ainsi s'exprime-t-elle en langue basque, traduite aussitôt par les
interprètes.
La table est dressée dans la fraîcheur du bois. Les agneaux, les
perdreaux, les coqs de bruyère, les boeufs découpés en quartiers et les
vins y abondent. Des jeux basques s'organisent. Filles et garçons vont
représenter devant l'Empereur la pastorale qui commémore leur origine.
Voici Ondicola, chef de la race, monté sur un destrier dont la housse
est faite de ces dentelles qui évoquent le luxe de l'Asie originelle. Il
porte une mitre et un sceptre, symboles de sa puissance. Il s'élève
contre sa cour voluptueuse, au moment qu'elle a abordé sur la terre
basque, et il lui déclare:
--Il n'est pas bon qu'une race, indigne comme est la vôtre, se perpétue
sur ce sol vierge.
Sa cour lui répond:
--Que feras-tu donc de nous, Ondicola?
Et lui:
--Je vous tuerai et je ne laisserai vivre qu'Iguskia et Ithargia.
Et voici que s'avancent les plus beaux adolescents des Aldudes, déguisés
en Iguskia et en Ithargia. Ils ne portent d'autres vêtements que celui
des pâtres, leur beauté éclate.
Iguskia dit:
--Maintenant tout le monde est mort autour de nous. La mer est refermée.
Jusqu'à présent, ô Ithargia, je n'avais pas entendu mon coeur battre.
Mais, en portant plus avant mes pas sur ces terres sans habitants, je le
sens frissonner comme un nid plein de chansons. Qu'est-ce?
Et Ithargia:
--Il se passe dans mon coeur la même chose que dans le tien: le pays
basque bat de l'aile et veut naître.
Ainsi la pastorale se déroule devant l'Empereur. Les bergers, les
cultivateurs, les petits industriels naissants y jouent leur rôle. Alba
a posé avec amour sa tête sur l'épaule de Roland. Elle ne sait pas que
demain, elfe ne le reverra plus. L'empereur les bénit. Et, sur une roche
blanche, il y a un aubépin noir de soleil, et seul.