Le torrent tournait vers la gauche

Alors ils entrèrent dans le dédale des rues qui les conduirait à l'hôtel

de Montmorency.

Là les clameurs de mort, le hurlement des cloches, les plaintes des

victimes s'entrechoquaient comme sur la rive droite dans les airs

embrasés.

La tête perdue, ils allaient, guidés seulement par une sorte

d'instinct... Ils poursuivaient le cours de l'épique ruée à travers le

carnage, dans le sang et les flammes, tragiques, effrayants.

Soudain, une petite place... Le vieux Pardaillan saisit son fils par

le bras, l'arrêta net et lui désigna quelque chose qui devait être

effroyable, car le chevalier fut saisi d'un frisson convulsif.

Le vieux, de sa voix devenue rauque, avait grondé:

--Orthès! Orthès d'Aspremont... Damville rôde par ici!

--Malédiction! râla le chevalier.

--C'était Orthès, le premier lieutenant de Damville! son âme damnée!

A ce moment, une femme, une huguenote, d'une maison voisine, bondit

échevelée, hagarde, ses vêtements en lambeaux, presque nue, en criant

d'une voix déchirante: Grâce!

Une douzaine de forcenés la poursuivaient.

La femme, jeune et belle, alla heurter Orthès, tomba à genoux et

pantela, les mains tendues:

--Grâce! Ne me tuez pas! Pitié!

Un effroyable sourire contracta les lèvres d'Orthès. Il leva un fouet

et toucha la femme, puis, à grands coups, il fit claquer son fouet en

hurlant:

--Taïaut, Pluton! Taïaut, Proserpine! Taïaut! Pille! Pille!...»

Au même instant, deux chiens énormes, à la gueule rouge de sang, se

jetèrent sur la femme; elle eut une horrible clameur d'épouvante et

tomba à la renverse, les deux chiens sur elle.

Un coup de croc de Pluton lui ouvrit la gorge, la gueule de Proserpine

s'implanta sur un des seins, pendant quelques secondes, les Pardaillan,

pétrifiés par l'horreur, ne virent qu'un amas de chairs pantelantes d'où

fusaient des jets de sang, n'entendirent que les grognements sourds des

deux chiens occupés à l'horrible besogne.

Alors, le chevalier, pâle comme un mort, la lèvre soulevée par l'étrange

sourire qu'il avait à de certaines minutes épiques, la moustache

hérissée, tremblante marcha sur Orthès.

Orthès, levant les yeux, aperçut les deux Pardaillan et poussa un

hurlement de joie infernale... il commença un geste, ce geste ne

s'acheva pas... le chevalier venait de le saisir par un poignet, celui

qui tenait le fouet le hurlement de joie devint un cri de terreur: le

chevalier lui arracha le fouet, continua à tenir l'homme par le poignet.

Alors le fouet se leva, siffla dans les airs et s'abattit sur Orthès...

Une large zébrure rouge balafra la face du tigre humain.

Une deuxième fois, le fouet se leva, le fouet des chiens s'abattit sur

la face d'Orthès, puis encore, et encore!...

D'un effort désespéré, Orthès s'arracha à l'étreinte et, les yeux

sanglants, vociféra à ceux qui le suivaient:

--Sus! sus! Ils en sont!... Pille! Tue! Pluton, Proserpine, taïaut!

taïaut!...

Les deux chiens lâchèrent les restes sanglants de la femme et se

dressèrent, tout hérissés, les babines retroussées, l'un devant le vieux

Pardaillan, l'autre devant le chevalier...

Orthès, délirant de rage et de souffrance, râla encore:

--Pille, Pluton! Pille Proserpine! Hardi mes dogues!

Il tomba soudain renversé, en proférant une horrible imprécation un

chien, non l'un des siens, un chien de berger a poil roux, maigre et

subtil, avait bondi sur lui... Pipeau! C'était Pipeau! Pipeau; l'amant

de Proserpine, qui avait suivi sa maîtresse d'étape en étape.

D'un coup sec, d'un seul coup, les mâchoires de fer de Pipeau entrèrent

dans la gorge d'Orthès.

Le vicomte d'Aspremont demeura immobile tué net près des restes

sanglants de la femme... les deux Pardaillan n'avaient rien vu de cette

scène...

Pluton s'était dressé devant le vieux Pardaillan.

Proserpine, devant le chevalier...

Ils hésitèrent pendant un laps de temps inappréciable, puis, ensemble,

avec un aboi sauvage, ils bondirent, cherchant la gorge...

Dans le même instant, Pluton retomba en arrière, éventré par le coup de

dague du vieux routier...

Proserpine avait sauté sur le chevalier...

Au moment où elle avait bondi, lui, des deux mains» l'avait empoignée au

cou; il serra frénétiquement, de ses dix doigts convulsés par l'effort;

la chienne râla, sa voix s'éteignit...

Dix secondes ne s'étaient pas écoulées depuis l'instant où les

Pardaillan avaient vu les chiens bondir sur la huguenote.

Ils jetèrent autour d'eux des regards flamboyants, ne voyant même pas

Pipeau qui bondissait autour d'eux, délirant de joie, ne voyant que les

visages des compagnons d'Orthès, de la foule qui houlait, roulait autour

d'eux, aboyant à la mort.

--En route! dit le chevalier.

Et sa voix avait une prodigieuse intonation.

Il ramassa le fouet... le fouet à chiens.

Et ils s'avancèrent, flamboyants, étincelants, tragiques, souples,

grandis, paraissait-il, plus grands que ne sont les hommes, marchant

d'un pas rude qui talonnait le pavé derrière eux, comme s'ils eussent

foncé sur le génie des tempêtes d'enfer...

Et le rugissement du chevalier retentit au-dessus des tumultes

déchaînés.

--Arrière, chiens!... Fils de chiennes!... Arrière, chiens!...

A droite, à gauche, le fouet se levait, s'abattait, sifflait...

Et la voix du chevalier, comme la cravache, cinglait, sifflait...

--Arrière, les chiens! Au chenil, la meute!

Tout à coup, il aperçut Pipeau et dit:

--Pardon, ami! je t'ai insulté...

Devant le fouet, devant cette lanière vivante prodigieuse, la foule

s'ouvrait. Tigres, loups, chacals, tous les carnassiers rampèrent, se

culbutèrent, se bousculèrent a droite et à gauche sur la petite place.

Une ruelle déserte s'ouvrait devant le chevalier: il s'y engouffra.

Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour · 第 93 / 110 题