L'enfant déposa son paquet avec précaution, désigna le cimetière et dit:
--Je vais là... Ah! Je vous reconnais bien... c'est vous qui m'avez
parlé un jour, comme je travaillais près du couvent... et vous m'avez
dit que mes aubépines étaient magnifiques. Voulez-vous les voir? elles
sont finies...
--Lestement, il défit son paquet et, avec un naïf orgueil, montra son
ouvrage.
--C'est très beau, dit sincèrement le chevalier.
--N'est-ce pas?... C'est pour ma mère...
--Ah! oui, je me rappelle, dit le chevalier ému... Tu te nommes?...
--Jacques Clément, je vous l'ai dit. Voulez-vous me faire ouvrir la
porte du cimetière.
Le chevalier alla heurter à la porte de la cabane. Le fossoyeur apparut,
tremblant du tumulte qu'il entendait se déchaîner. Cependant, lorsqu'on
lui eut expliqué de quoi il s'agissait, il parut se rassurer, examina
attentivement l'enfant, se frappa le front et dit:
--Est-ce que tu ne t'appelles pas Jacques Clément
--Oui-da.
--Eh bien, viens! Je vais te montrer la tombe de ta mère...
Les deux Pardaillan étaient stupéfaits de cette reconnaissance. Mais le
petit n'en paraissait pas étonné. Il reprit son paquet.
--Et tu viens de loin ainsi? fit le chevalier.
--Du couvent... vous savez bien! Ah! j'ai eu du mal à passer, par
exemple! Il y en a du monde dans les rues!
Il parlait posément, gravement même. Puis il suivit le fossoyeur. Le
chevalier, machinalement, suivit et entra dans le cimetière.
Au moment où le groupe disparaissait parmi les tombes, deux moines
arrivèrent par le même chemin qu'avait suivi Jacques Clément et
s'arrêtèrent près de la porte d'entrée.
--Mon frère, dit l'un, soufflons un instant et laissons à nos hommes le
temps de nous rejoindre.
--Et le temps à l'enfant de préparer le miracle, dit l'autre... Que de
meurtres! Que de sang, frère Thibaut! Croyez-vous vraiment qu'il ne
vaudrait pas mieux répandre du vin, bonum vinum?...
--Frère Lubin, ce sang est agréable à Dieu, songez-y!
--Oui, je ne dis pas non. Mais j'avoue que j'aimerais mieux être à la
Devinière, sans compter qu'une balle égarée...»
Pendant que les moines, l'un sévère et l'autre dolent, devisaient ainsi,
le groupe formé par les deux Pardaillan, le fossoyeur et le petit
Jacques Clément, s'arrêtait près d'une tombe où la terre était
fraîchement remuée.
--C'est là!» dit le fossoyeur.
Une minute, l'enfant parut troublé. Il murmura:
--Ma mère... comment était-elle, quand elle vivait!
--Pauvre petit, dit le chevalier, tu ne l'as donc pas connue?
--Non... mais elle va être contente.
Alors il se mit à planter sur la tombe les touffes d'aubépine
artificielle qu'il tirait de son paquet...
Et cela finit par former un gros buisson fleuri comme si, par miracle,
de l'aubépine se fût mise à fleurir en plein mois d'août.
Quelque chose comme une larme roula sur les joues du chevalier et tomba
sur la terre... sur la tombe de la mère du petit Jacques Clément... la
tombe d'Alice de Lux et de Panigarola!...
L'enfant, ayant levé les yeux, vit ces larmes et demeura tout saisi. Il
s'approcha et, prenant la main du chevalier, il dit gravement:
«Vous avez pleuré sur ma mère, jamais je ne l'oublierai... voulez-vous
me dire votre nom?
--Je m'appelle le chevalier de Pardaillan...
--Le chevalier de Pardaillan...
--Mon petit, dit le chevalier, veux-tu que je te reconduise?...
--Non, non... je n'ai pas peur... et puis je veux rester ici... j'ai
beaucoup de choses à dire à maman...
--Adieu, mon enfant...
--Au revoir, chevalier de Pardaillan, dit gravement Jacques Clément.
Le vieux routier prit le chevalier par le bras et l'entraîna.
Les deux moines, cependant, attendaient non loin de la porte du
cimetière. Au bout d'une demi-heure, ils virent reparaître le petit
Jacques Clément. Thibaut donna rapidement ses instructions à Lubin, qui
gémit:
--Alors, il faut encore que je risque d'être tué dans la bagarre!
--Soyez prompt, soyez fort, frère Lubin... moi, je rentre au couvent, il
faut accompagner l'enfant...
Lubin poussa un profond soupir et la graisse de ses joues trembla.
Thibaut avait pris Jacques Clément par la main. Il s'éloigna en disant:
--D'ailleurs, voici du renfort... _fratres ad succurrendum_!... allons,
frère Lubin, c'est le moment!
Une cinquantaine d'individus à mine patibulaire s'approchaient du
cimetière. En passant près d'eux, Thibaut leur fit un signe; puis il
disparut rapidement, entraînant le petit.
--C'est égal, grommela Lubin, s'il s'était agi d'aller vider bouteille
à la Devinière, frère Thibaut n'eût pas été si prompt à me confier aux
soins de la Providence, tandis qu'il va se mettre à l'abri...
Et il pénétra dans le cimetière sans avoir l'air d'apercevoir la bande
qui s'engouffra derrière lui et le suivit.
Frère Lubin marcha tout droit à la tombe d'Alice de Lux.
--Que vois-je? cria-t-il de sa plus belle voix. De l'aubépine qui vient
de fleurir?...
Et, tombant à genoux, il leva les bras au ciel en tonitruant:
--Miracle! Miracle! Loué soit le Seigneur!
--Miracle! Miracle! hurlèrent les acolytes, comparses probablement
inconscients de la comédie qui se jouait.
--C'est Dieu qui manifeste sa volonté.
--Mort aux hérétiques!
Ces cris se croisèrent pendant quelques secondes. Fuis frère Lubin
entonna le _Te Deum_, repris en choeur par les gens qui l'entouraient.
D'autres, entendant des clameurs, entraient dans le cimetière. Le bruit
du miracle, rapidement colporté, se répandait dans tout le quartier; des
gens accouraient, se pressaient parmi les tombes; au bout d'un quart
d'heure, une foule énorme emplissait le cimetière, et chacun put se
rendre compte qu'un magnifique buisson d'aubépine avait fleuri en plein
mois d'août!...
Frère Lubin cueillit le buisson d'aubépine dont il eut soin de ne pas
laisser une seule branche.
Alors, une douzaine de forts gaillards le saisirent le placèrent sur
leurs épaules; ce groupe fut étroitement entouré par les gens à mine
patibulaire que Thibaut avait appelés des _fratres ad succurrendum_
(frères de renfort).
Et la procession s'organisa. Des prêtres surgirent Des moines en
quantité affluèrent.
Glorieux et reluisant de graisse, Lubin portant dans ses bras le buisson
du petit Jacques Clément fut promené à travers Paris; sur son passage,
l'ardeur se ranimait, le massacre reprenait des forces, la grande tuerie
devenait plus furieuse.
Tel fut le miracle de l'aubépine...