LE MOINE

Vingt minutes s'écoulèrent. Les rafales qui mugissaient autour de la

vaste église, dans le cloître, donnaient plus de profondeur au silence

de l'intérieur. Car la tempête qui avait menacé toute la soirée,

paraissait alors sur le point d'éclater.

Onze heures sonnèrent.

Puis la demie.

A ce moment, un homme s'approcha du maître-autel et d'une main

tremblante, alluma quatre cierges, deux à droite, deux à gauche du

tabernacle. Cet homme était blême. Il vacillait sur ses jambes. Il se

retourna et vit la reine prosternée dans une attitude de recueillement.

--Madame..., balbutia-t-il.

Et, comme elle ne répondait pas, il la toucha à l'épaule et murmura:

--Catherine!...

La reine releva la tête; cette tête était effrayante.

--René, demanda la reine dans un souffle, tout est-il prêt?

Ruggieri joignit les mains:

--Madame, dit-il d'une voix sourde, ceci est un rêve atroce. Oh vous lui

ferez grâce, n'est-ce pas? Grâce, ma reine! Pitié pour mon fils!

La reine s'était mise debout.

--René, dit-elle, par le Dieu vivant qui nous écoute, je te jure que

j'ai aujourd'hui voulu le sauver... J'ai interrogé Alice... j'ai surpris

la vérité... Elle est terrible, cette vérité! Non seulement Déodat sait

qu'il est mon fils, mais il s'en vante! Alice de Lux connaît le secret.

Et comment le saurait-elle, s'il n'avait parlé?... Qui sait ce qu'à eux

deux ils pourraient faire de ce secret si je les laissais fuir?... Non,

René, il n'y a pas de pitié possible. Et, toi-même, ne l'as-tu pas

condamné? Ne l'as-tu pas vu mort, le sein percé?

--Ce fut une vision de mon esprit malade, dit Ruggieri, dont les dents

claquaient. Grâce, madame!... Tenez... je partirai avec eux... je les

surveillerai...

--Tais-toi, René... Voici le signal... là... à cette porte...

--Non! c'est le tonnerre qui gronde!

--Va ouvrir, te dis-je!...

--Catherine!... Quoi!... le sang de votre sang! La chair de votre chair!

Vous n'en aurez pas pitié!...

La reine se pencha, saisit l'astrologue par le bras et, comme dans ce

moment ses forces étaient décuplées, d'un mouvement irrésistible, elle

le releva.

--Misérable! gronda-t-elle, veux-tu donc que je sacrifie honneur,

gloire, puissance, royauté, à ta faiblesse indigne? Prends garde

toi-même!

Ruggieri leva les bras vers les voûtes obscures.

--Va ouvrir! commanda la reine.

Titubant, se heurtant aux grilles du choeur, aux aspérités des piliers

massifs, il gagna la porte et ouvrit. Un homme, un moine, lui apparut.

Son capuchon était rabattu sur ses yeux.

Le moine entra. Il se retourna vers Ruggieri qui, hagard, les cheveux

hérissés, le regardait de ses yeux fous.

--Où dois-je aller? demanda lentement le moine.

Ruggieri étendit le bras vers le maître-autel et, d'une voix rauque,

sans expression humaine, gronda:

--Là!... C'est là qu'elle t'attend!... Va... bourreau!...

Le moine tressaillit longuement.

Ruggieri, les yeux tournés vers lui, recula, le bras tendu, et franchit

la porte. Alors, le moine entendit une plainte déchirante que couvrait

le roulement d'un coup de tonnerre, et, à la lueur de l'éclair, il vit

l'homme qui s'en allait, se sauvait en trébuchant, les deux poings dans

ses cheveux, grondant de sourdes imprécations.

Alors il ferma lui-même la porte et, laissant retomber son capuchon sur

ses épaules, se dirigea vers le maître-autel.

Catherine le vit venir sans faire un pas à sa rencontre.

--Cest bien, marquis de Pani Garola. Fidèle au rendez-vous. Fort dans

l'amour. Fort dans la mort. Soyez le bienvenu.

Panigarola tourna la tête vers la porte qu'il venait de fermer et

songea:

«Pourquoi cet homme m'a-t-il appelé bourreau?...»

--Marquis, dit la reine, vous avez tenu parole. Grâce à vous, Paris

est en ébullition. Grâce à vous, les paroisses sont autant de foyers

d'incendie. Il n'y manque que l'étincelle qui mettra le feu à tant de

passions. Merci mon révérend... A moi de tenir ma parole. Ici, dans un

instant, vous allez voir celle que vous aimez...

--Alice! frémit le moine dans un frisson de tout son être.

--Elle est à vous! Emmenez-la, marquis. Je vous la donne. Et quant au

rival, l'homme exécré, voici pour le tuer!....»

Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour · 第 38 / 110 题