Six ans se sont écoulés, pendants lesquels la situation de la
Nouvelle-France a tout à fait changé d'aspect.
A la période d'affaissement que nous avons tâché de décrire en cet
ouvrage, succédait un époque de renaissance et de prospérité. La colonie
qui n'avait fait que languir auparavant sous la crainte continuelle des
Iroquois, avait repris une vie nouvelle aussitôt l'arrivée du marquis de
Tracy et de l'Intendant Talon.
Dans l'automne de l'année qui suivit cette où l'on construisit les forts
de Sainte-Thérèse, de Chambly et de Sorel, M. de Tracy qui voulait
dompter la superbe des Agniers avait organisé contre eux une grande
expédition qu'il tint, malgré son grand âge, à commander en personne. A
la tête de six cents soldats, de six cents habitants, de cents sauvages
hurons et algonquins, et de deux petites pièces de campagne, le Vice-Roi
marcha contre les quatre bourgades d'Agnier. Jamais les Sauvages de
l'Amérique du Nord n'avaient vu pareille armée. Aussi balaya-t-elle tout
devant soi. Les quatre villages furent emportés, brûlés et rasés tout le
pays environnant dévasté par les troupes, et les provisions de maïs, que
ces Sauvages avaient en réserve, jetées dans la rivière Mohawk.
La petite armée qui avait quitté Québec, le 14 septembre (1666), y était
de retour au mois de novembre. Elle avait perdu peu de monde. Il paraît
que le chevalier de Mornac--il s'était marié avec sa belle parente à la
fin de l'année 1665--se distingua fort dans cette expédition contre
Agnier où il avait autrefois souffert tant d'humiliations.
Les Agniers furent frappés de terreur. Ils s'imaginaient sans cesse voir
les Français entourer leurs villages. Par suite de la perte totale de
leurs provisions, ils se virent périr quatre cents personnes. Aussi
vinrent-ils supplier M. de Tracy de leur accorder la paix.
Un grand traité fut conclu.
Alors les colons purent s'occuper de la culture de leurs terres, et
profiter des avantages que leur offrait un pays abondant en toutes
choses et des plus fertiles.
Comme il n'y avait plus rien à craindre des Iroquois, même dans les
localités isolées, on vit aussitôt les villages s'élever et s'étendre
sur les bords du Saint-Laurent, les forêts tomber et s'éloigner des
habitations, les terres plus soigneusement cultivées produire de t
très-abondantes récoltes.
Grâce aux encouragements énergiques de M. Talon, l'agriculture fit de
grands progrès. A part les grains ordinaires, on se mit à cultiver le
lin et le chanvre avec succès.
Le commerce ne fut pas plus négligé. L'Intendant qui projetait de relier
le Canada avec les Antilles, par les relations commerciales, fit
construire un bâtiment à Québec, en acheta un autre, et dès 1667, les
envoya à la Martinique et à Saint-Domingue avec un chargement de morue,
de saumon et d'aiguille salés, de pois, d'huiles, de bois merrain et de
planches.
La population prit aussi un accroissement rapide, grâce aux colons que
le roi de France dirigeait sur le Canada. L'acquisition la plus
précieuse que fit la colonie fut celle de quatre compagnies de Carignan
qui s'établirent dans le pays, lorsque ce régiment fut rappelé en
France. Elles furent choisies parmi celles dont les officiers et les
soldats s'étaient mariés avec les filles des colons.
Après avoir fidèlement accompli sa mission, M. de Tracy retourna en
France dans l'année 1667, sur le vaisseau de guerre, le
_Saint-Sébastien_, que le roi lui avait envoyé.
Talon qui était passé en Europe en 1669, revint au Canada l'année
suivante. Il resta dans le pays jusqu'à l'automne de 1672. Alors il
quitta la colonie pour n'y plus revenir, ainsi que le gouverneur, M. de
Courcelles, qui était remplacé par le comte de Frontenac, homme des plus
énergiques, fort habile, et qui est une des plus belles figures de tous
les gouverneurs qui se succédèrent, dans la Nouvelle-France, sous la
domination française.
Avant de quitter le Canada, M. Talon avait résolu d'éclaircir le mystère
qui enveloppait le grand fleuve de l'ouest, que l'on savait vaguement se
jeter dans les mers du sud.
Pour cette découverte Talon avait choisi un homme doué de toutes les
qualité nécessaires afin de conduire à bonne fin une entreprise aussi
importante.
On se souvient que Louis Jolliet, frappé au coeur dans ses plus chères
espérances, s'était brusquement décidé de quitter le monde. Il entra en
effet chez les Jésuites, en 1665.
On voit par le Journal des Jésuites, que les premières thèses publiques
sur la philosophie furent soutenues avec succès par les sieurs Louis
Jolliet et Pierre de Francheville, en présence de Messieurs de Tracy, de
Courcelles et Talon. «M. l'Intendant, entre autres y argumenta
très-bien.»
Dans le silence du cloître, à force d'étude et de macération, Jolliet
essaya de tuer en soi le souvenir désespérant d'un amour méconnu. Mais,
hélas! l'image de celle qu'il avait tant aimée était profondément gravée
dans sa mémoire. Elle était toujours là devant lui. Au milieu des
abstractions d'études acharnées, pendant les longues heures de prière et
de méditation, son esprit qu'il s'efforçait d'isoler de toute
préoccupation mondaine, pour l'élever jusqu'à Dieu, s'égarait dans les
nuages de l'imagination, et poussé par un souffle inconnu se rabattait
sur la terre, vaste champ semé d'illusions et de souffrances. Alors il
revoyait passer, comme dans un songe, ces jours de jeunesse où il avait
senti son coeur s'éveiller et battre de la vie orageuse des passions.
Comme ces belles créatures, plutôt fées que femmes, qui effleurent nos
fronts de leurs mystérieux baisers dans nos rêves de vingt ans, elle
passait et repassait devant ses yeux avec tout le charme magnétique de
sa superbe beauté. Mais elle, belle comme une madone et fière telle
qu'une reine, le regardait à peine. Il courbait son front jusqu'à terre,
pour sentir les plis frissonnants de sa robe de satin effleurer ses
cheveux; et puis il se relevait afin de respirer les parfums qu'elle
avait laissés derrière elle et qui flottaient sur son passage avec de
célestes arômes. Une apparition cruelle venait alors brûler ses yeux.
C'était bien elle encore qui revenait vers lui, mais cette fois elle
n'était plus seule. Appuyée sur le bras d'un brillant gentilhomme, elle
s'inclinait amoureusement, se penchait, s'appuyait sur ce homme qui lui
souriait avec ce bonheur toujours un peu fat que donne la possession
assurée.
Oh! alors, le pauvre Jolliet, pour arrêter un sanglot prêt à éclater
dans le silence de la chapelle, enfonçait ses ongles dans les chairs de
sa poitrine, et, la prière finie, regagnait en chancelant la cellule
étroite et le dur lit de sangle, où, après de longues heures d'insomnie
et de larmes, il s'endormait d'un sommeil fiévreux pendant lequel les
mêmes rêves qui l'avaient tour à tour ravi et affligé tandis qu'il était
éveillé, le poursuivaient encore jusqu'à l'heure matinale du réveil.
Après deux ans de cette vie de souffrance et de lutte morales, Jolliet
eut la conviction bien acquise qu'il n'était pas appelé à l'état
ecclésiastique. Et comme il n'avait encore reçu que les ordres mineurs
il quitta l'habit.
A cette nature ardente il fallait de l'action, la vie aventureuse, une
succession d'événements sans cesse nouveaux. Il lui fallait l'espace. Il
se mit à voyager dans ce vaste pays alors à peine exploré. Il remonta le
grand fleuve, vogua sur les lacs, vastes mers endormies dans les terres
vierges de la Nouvelle-France, s'enfonça dans les sombres forêts de
l'ouest, alla s'asseoir sous le ouigouam des sauvages de ces contrées
lointaines, vécut de leur vie nomade, apprit leur langue et s'en fit
remarquer par son esprit vif et prudent ainsi que par son intrépidité.
Avant de retourner en France, M. Talon qui connaissait les talents et
les voyages de Jolliet, recommanda au comte de Frontenac de confier à ce
jeune homme la mission périlleuse et hardie d'aller découvrir le grand
fleuve de l'ouest dont on commençait à parler.
Nous sommes au commencement de l'automne de l'année 1672 et nous entrons
chez M. le chevalier Robert de Mornac, en son logis de la rue
Saint-Louis, à Québec.
Dans une grande salle, au fond de laquelle flambait un beau feu clair
allumé dans la cheminée pour combattre l'humidité de la saison, se
tenaient M. et Mme de Mornac et leurs trois enfants.
Le chevalier qui pouvait avoir alors trente-cinq ans ne paraissait pas
avoir vieilli. Seulement l'expression de sa physionomie était plus
réfléchie. Ses mouvement avaient un peu perdu de cette allure bohême
qu'ils avaient autrefois.
Quant à sa femme qui devait avoir alors vingt-cinq ans, la maternité
n'avait altéré en rien sa beauté. Au contraire celle-ci avait atteint
son entier épanouissement, et les formes un peu grêles de la jeune fille
avaient fait place aux contours plus harmonieusement arrondis de la
femme.
Sa figure n'avait rien perdu de son éclat: les lèvres conservaient toute
la vivacité du carmin le plus pur, le sang de la jeunesse brillait
toujours aussi vermeil sous l'épiderme velouté des joues. Seuls ses
grands yeux noirs avaient un peu perdu de cette vivacité curieuse de la
jeune fille, et leur regard avait maintenant une expression profonde,
sérieuse et réservée que lui donnait l'expérience de la vie.
Doués tous deux d'une nature ardente et d'une grande intelligence, les
époux offraient le spectacle assez rare d'une union bien assortie.
Confiants l'un dans l'autre, trouvant l'un chez l'autre ce fonds de
dévouement et de tendresse qui existe toujours dans les belles
organisations, assez fortunés pour n'avoir jamais à redouter d'être
froissés tant soit peu par les étreintes de la gêne, il étaient aussi
heureux qu'on le peut être ici-bas.
Commodément assis dans un grand fauteuil, Mornac babillait avec ses
enfants.
L'aîné, beau garçon de cinq ans ressemblait, paraît-il, à son grand-père
de Richecourt. Il était fièrement à cheval sur le genou droit du
chevalier.
Une charmante petite fille de trois ans était assise sur l'autre genou.
Cette figure d'ange était la reproduction parfaite de celle de sa mère.
Elle était si belle que son père ne pouvait s'empêcher de l'embrasser à
chaque fois que son regard tombait sur elle.
Quant au dernier, bambin de deux ans, plein de force et de pétulance,
c'était tout le portrait du père. Lèvres minces, nez aquilin, il avait
les traits distinctifs des Mornac. Après maints efforts et par de
savantes manoeuvres il était parvenu, en se hissant sur le bras du
fauteuil, à grimper sur l'épaule paternelle. Assis là fort à son aise,
il enfonçait de temps à ses petits doigts roses entre les lèvres du
chevalier qui feignait alors de le mordre, au grand plaisir de
l'espiègle; ou bien encore il tirait, plus que de raison, les longues
moustaches en croc de son père.
Malgré les taquineries du plus jeune, le chevalier racontait aux deux
aînés l'histoire de ses aventures avec les Iroquois; mais cette édition
était tellement augmentée, amplifiée, embellie que Mme de Mornac, qui
avait partagé ces aventures avec son mari, ne les reconnaissait presque
plus. Aussi la jeune femme ne cachait-elle pas le sourire un peu moqueur
que la verve toujours gasconne, de son mari attirait sur ses lèvres.
L'on vint dire que M. Louis Jolliet désirait présenter, avant que de
partir, ses hommages à Monsieur de à Madame de Mornac.
--Faites entrer M. Jolliet, dit le chevalier en déposant, après une
dernière caresse, ses enfants à terre.
La porte s'ouvrit de nouveau et Jolliet entra.
Mornac alla au devant de lui, et l'accueillit de la façon la plus
cordiale.
Jolliet salua profondément Mme de Mornac. Celle-ci lui offrant la main
il la baisa galamment, comme c'était alors l'usage entre personnes
intimes.
Lorsque Jolliet releva la tête, ses joues étaient légèrement rougies par
la chaleur que ce baiser avait fait monter à son visage.
Mornac et sa femme, qui savaient que Jolliet était quelque peu timide,
et qui ne s'étaient jamais doutés un instant de l'amour du jeune homme,
crurent que c'était un reste de gêne qui le faisait rougir ainsi, et
tous les deux rivalisèrent d'entrain pour le mettre à son aise.
Il faut dire que Jolliet, qui avait d'abord passé deux ans chez les
Jésuites, dans une entière réclusion, et qui avait ensuite voyagé la
plus grande partie du temps, n'avait pas fait que de très-rares
apparitions chez les deux époux.
--J'ai appris aujourd'hui que Monseigneur le comte de Frontenac vous
avait chargé d'un grand voyage d'exploration dans l'Ouest, dit Mornac.
--Oui Monsieur le chevalier, je pars ce soir même pour le Montréal.
--Si tôt! Pourquoi n'êtes-vous pas venu nous voir auparavant? Sous savez
bien que vous avez plus d'un titre à vous croire de la famille.
--Ah! voyez-vous, réplique Jolliet en s'inclinant, c'est que j'ai été
complètement absorbé par mes préparatifs de voyage. Et rappelez-vous que
je viens presque d'arriver des pays d'en haut et que je ne suis à Québec
que depuis quelques jours. Le Gouverneur s'est décidé tout à coup à me
confier cette mission, et comme je dois aller prendre le Père Marquette
à Machillimakinac d'où nous nous mettrons en route de très-bonne heure
au printemps, pour chercher le grand fleuve de l'Ouest, j'ai pensé qu'il
fallait me dépêcher de partir d'ici cet automne, afin de remonter le
Saint-Laurent et les lacs avant la saison rigoureuse de l'hiver.
--Vous serez sans doute bien approvisionnés et accompagnés.
--Nous prendrons nos provisions de bouche, du maïs et de la viande
séchée, à Machillimakinac. Quant à l'argent, aux instruments et au
papier nécessaires pour faire les cartes des endroits que nous
visiterons et rédiger notre journal de voyage, le Gouverneur y a
généreusement pourvu. Pour compagnons de voyage, outre le père
Marquette, j'aurai cinq français, dont l'un n'est autre que notre brave
Joncas que est toujours alerte et actif.
--Madame votre mère doit être chagrine de vous voir repartir sitôt,
remarqua Jeanne.
--Oui, cette pauvre mère ne se fait guère à mes absences fréquentes et
prolongées. Cependant, depuis qu'elle s'est remariée, je crains bien
moins de m'éloigner d'elle.
Jolliet faisait allusion au troisième mariage que sa mère avait
contracté dans l'automne de l'année 1665 avec M. Martin Prévost.
On causa quelque temps encore et puis Jolliet prit congé de ses hôtes.
Il baisa une dernière fois la main blanche et potelée de Mme de Mornac,
donna une bonne poignée de main au chevalier et sortit.
Il avait le coeur gros.
En regagnant son logis il se disait;
--Je croyais pourtant, mon Dieu! que le temps, l'éloignement prolongé,
la vie aventureuse que j'ai menée depuis quatre ans, avaient détruit mon
amour pour cette femme. Hélas! je sens bien, au contraire, qu'il n'est
pas mort et qu'il vivra toujours au fond de mon âme! Et elle est sacrée
pour moi! Elle appartient à un autre homme qui est mon ami! Enfin! comme
je me le suis dit souvent, c'était la seule femme que je pouvais aimer;
elle ne peut être à moi, je renonce donc à l'amour pour ne plus songer
qu'à la gloire! Oui, à la gloire d'attacher mon nom roturier à quelque
noble entreprise qui me vaudra les honneurs du respect de la postérité.
Déjà la renommés semble me sourire puisque l'on daigne me confier à moi,
jeune homme, une mission qui demande le savoir et l'expérience de l'âge
mûr. N'importe! si la gloire a coûté aussi cher à ceux qui l'ont
obtenue, ils ont dû bien souffrir!
Pauvre Jolliet! tu pressentais donc que la renommée ne s'acquiert
ici-bas qu'aux prix d'innombrables souffrances!
O vous tous qui fûtes grands sur terre, inventeurs, capitaines,
découvreurs, poètes, artistes renommés, venez donc dire à ceux qui
contemplent froidement vos chefs-d'oeuvre, sans rien connaître de
l'atroce douleur qui précède et accompagne les enfantements du génie,
venez donc leur compter les larmes que ces nobles enfants de votre âme
vous ont coûtées!
Quiconque connaît votre histoire sait combien votre organisation, toute
nerveuse et sensitive, vous porte à souffrir. A peine votre intelligence
a-t-elle pressenti la vie, que votre âme, née pour les grandes
conceptions, déjà se prend à soupirer après l'idéal, à désirer l'infini.
Presque tous, alors que votre coeur frissonnant d'une exubérance de vie
demandait à l'amour d'accueillir le trop plein de cette bouillante sève
intellectuelle que vous sentiez s'agiter dans votre être tout entier,
presque tous vous vous êtes affaissés à vingt ans sous l'immense douleur
d'un amour déçu. Oui, frappés en plein coeur par le gantelet de fer du
désespoir, atrocement blessés dans la partie la plus sensible de
vous-mêmes, voue êtes tombé sanglants, mourants presque, sur cette
impassible terre qui, depuis que Dieu la lança dans l'espace a tant bu
de larmes et de sang! Éperdus de douleur, palpitants de souffrance, vous
êtes restés là, plus ou moins longtemps selon la violence et la
soudaineté du choc et la force de votre organisation, anéantis par cette
blessure quasi-mortelle. Longtemps même, quelquefois, vous vous êtes
traînés endoloris dans le rude sentier de votre jeunesse désenchantée,
heurtant vos pieds meurtris contre toutes les aspérités de la route,
laissant tomber, sur chaque buisson d'épines qui la bordent toutes les
larmes de vos yeux et le sang le plus riche de vos veines; jusqu'à ce
qu'un jour, ranimés par cette vigueur généreuse du jeune âge, vous avez
senti votre corps se redresser, vos pas se raffermir et votre tête se
relever fièrement vers le ciel.
Vous étiez guéris, hélas! de la douloureuse blessure de l'amour, et le
sourire amer arrêté sur votre lèvre pâle en témoignait assez! Alors dans
un transport de réaction enthousiaste, sentant frémir en vous le souffle
du génie, attirés par cet abîme d'aspirations dont vous ressentiez sans
cesse l'attraction puissante, vous vous êtes écriés:
--A moi la gloire!
Malheureux! les cicatrices de vos blessures saignaient encore et vous
alliez courtiser une autre femme! Car ne saviez-vous pas que la gloire
est femme, elle aussi? Ignoriez-vous que la séduisante fée cache sous
ses caresses autant de coquette perfidie, le même raffinement de cruauté
que cette belle fille d'Eve qui venait de flétrir et d'effeuiller en
riant les plus belles fleurs de votre jeunesse.
Non, vous n'en aviez pas conscience, ou si vous le saviez, vous avez
choisi la renommée comme le seul mal digne de vous tuer!
Ah! la gloire! si l'on connaissait comme elle sait bien torturer ses
amants, courrait-on avec autant d'ardeur après elle?...
O nous qui lisons les oeuvres des poètes, que nous laissons bercer par
les harmonies ravissantes d'un grand compositeur, nous qui envions leur
génie, savons-nous combien il faut de larmes pour faire surnager un beau
vers, et pouvons-nous entendre les sanglots déchirants de l'artiste se
plaindre dans chacune de ces phrases musicales qui nous font rêver au
ciel?
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Dix mois plus tard, Jolliet, en découvrant le Mississipi, attachait à
son nom l'immortalité.