BOURREAUX ET VICTIMES

On peut se figurer le serrement de coeur qu'éprouvèrent les captifs,

lorsqu'ils passèrent devant Québec. Bien que la nuit touchât à sa fin,

le jour n'était pas encore assez avancé pour qu'on les pût remarquer de

la ville où la plupart des habitants dormaient encore.

Griffe-d'Ours, afin de prévenir toute tentative de fuite, avait dit aux

prisonniers qu'il casserait la tête au premier qui ouvrirait la bouche

pour crier à l'aide. Aussi les malheureux ne purent-ils que jeter un

regard d'angoisse sur cette ville qu'ils ne reverraient peut-être plus.

En longeant la rive opposée, les Iroquois passèrent inaperçus devant

Sillery et le Cap-Rouge.

A part le poste des Trois-Rivières, trente lieues en amont de Québec,

les deux rives du fleuve étaient alors désertes et inhabitées jusqu'à

l'embouchure du Richelieu, les captifs n'avaient presque plus,

maintenant, aucune chance d'être délivrés.

Arrivés à l'endroit où se trouve aujourd'hui la Pointe-aux-Trembles, les

Iroquois prirent terre pour se reposer, manger et tourmenter un peu

leurs prisonniers.

Ils commencèrent d'abord par dépouiller Mornac et Vilarme de tous leurs

habits. Mais comme il fallut délier ceux-ci pour les déshabiller, ce ne

fut pas sans conteste que Mornac se lassa faire. D'un coup de poing

vigoureusement asséné, le Gascon envoya rouler à cinq pas le premier

Iroquois qui voulut porter la main sur lui. Celui-ci se releva furieux,

au milieu des rires de ses compagnons et voulut s'élancer, le casse-tête

au poing, sur le chevalier désarmé. Mornac allait être assommé lorsque

les autres Sauvages s'interposèrent.

--Pour l'amour de Dieu! mon cousin, cria Jeanne d'une voix suppliante,

ne les irritez pas! Souffrez tout par amitié pour moi. Que deviendrai-je

donc, s'ils vous tuent!

Et la pauvre enfant se voila la figure de ses deux mains pour cacher son

angoisse et sa honte.

Vilarme s'était déjà laissé dépouiller.

Mornac obéit à sa cousine et jeta lui-même tous ses habits aux Sauvages

qui se les partagèrent ainsi que ceux de Vilarme et s'en revêtirent

grotesquement. L'un avait un chapeau, l'autre un haut-de-chausse,

celui-ci un pourpoint, celui la un baudrier, le cinquième des manchettes

de point. Les deux derniers auxquels les bottes en entonnoir étaient

étaient échues en partage ne purent pas les garder longtemps, car elles

leur blessaient les pieds. Ils eurent soin, pourtant de ne pas les

rendre aux prisonniers, d'abord pour les forcer de marcher pieds nus, et

partant de les faire souffrir, et ensuite pour s'en parer eux-mêmes

quand ils arriveraient triomphants à leur bourgade.

On jeta deux méchants lambeaux de peau d'orignal aux prisonniers qui

s'en couvrirent le mieux qu'ils purent.

--Tu sembles t'apercevoir, chien de face pâle, que mes frères seuls se

sont partagé vos vêtements. Outre que je dédaigne ces vils oripeaux des

Français, la part qui me revient vaut bien mieux que vos habits et

vous-mêmes. Ma prise à moi, face pâle que je hais, c'est la vierge

blanche que tu aimes. Entends-tu?

Au regard ardent que le Sauvage jeta à mademoiselle de Richecourt,

Mornac pâlit et serra les poings. Ce qu'il entrevoyait était si terrible

pour la pauvre enfant que le gentilhomme sentit les larmes lui monter au

yeux. Et lui, l'homme de cap et d'épée, le Gascon railleur, le bretteur,

le coureur de ruelles, l'esprit fort, leva les yeux au ciel et pria Dieu

de sauver la jeune fille et de prendre plutôt sa propre vie en échange.

Quand on est heureux et jeune, on peut oublier Dieu; mais dans

l'infortune, on finit toujours par recourir à celui-là qui seul peut

faire avorter les desseins les plus pervers.

Tandis que l'on garrottait de nouveau Mornac et Vilarme, Griffe-d'Ours

s'approcha de Mlle de Richecourt et lui dit:

--La vierge pâle a-t-elle entendu? Elle m'appartient et sera la femme du

chef.

Jeanne de Richecourt qu'on avait toujours laissée libre de ses

mouvements se leva droite, fière et belle comme Jeanne-d'Arc devant ses

juges, et d'un mouvement prompt comme la pensée, tirant de son corsage

le poignard qui ne la quittait jamais, elle en dirigea la pointe ver son

coeur et s'écria:

--Écoute-moi bien, monstre! Au premier geste que tu fais pour me

toucher, je me tue!

Griffe-d'Ours recula, étonné, stupéfait! Les femmes qu'il avait vues

jusqu'à ce jour ressemblaient si peu à cette noble et superbe créature,

qu'il en fut tout ébloui. Et le farouche homme des bois subit aussitôt

la domination que la femme du grand monde exerce sur tous ceux qui

l'entourent.

Honteux du charme invincible et mystérieux qui étreignait et paralysait

sa volonté, il baissa la tête et alla s'asseoir à quelque distance.

Jeanne s'affaissa de nouveau sur le sol en revoilant son visage de ses

belles mains et resta plongée dans un silencieux abattement.

Les Sauvages prirent leur repas qui consistait en sagamité et en poisson

fumé.

Tant que leur faim ne fut pas satisfaite, ils ne donnèrent rien à manger

aux prisonniers, excepté à Jeanne. Griffe-d'Ours lui porta quelque

nourriture qu'elle refusa malgré qu'elle n'eût rien pris depuis la

veille.

Quand les Iroquois se furent rassasiés, ils s'approchèrent de Mornac et

de Vilarme avec les restes du repas.

Les Sauvages se sentaient en belle humeur, et ce leur fut un prétexte

pour tourmenter les captifs. Comme ceux-ci n'avaient pas l'usage de

leurs mains, il fallait qu'on leur donnât leur nourriture. Au lieu de la

leur mettre à la bouche, les Iroquois la laissaient tomber à terre et

leur jetaient à la place des charbons enflammés qui brûlèrent

affreusement les lèvres des deux malheureux.

Au premier contact du feu, Vilarme poussa un hurlement.

Mornac ne dit rien. La seule idée qu'il se trouvait en présence d'une

femme lui aurait fait souffrir mille morts plutôt que de desserrer les

dents.

On continua de les tourmenter pendant plus d'une heure. Ceux-ci leur

tiraient les cheveux, ceux-là la barge. Les uns les piquaient avec des

bâtons pointus, d'autres les brûlaient avec des tisons ardents ou des

pierres rougies au feu.

Ils arrachèrent deux ongles des doigts de la main gauche à Mornac avec

leurs dents et lui brûlèrent dans le fourneau d'une pipe les extrémités

des doigts ainsi affreusement endolories.

Bien que le chevalier souffrit d'une manière atroce, il ne poussa pas

une plainte.

Les lamentations de Vilarme redoublaient au contraire à mesure que les

tourments devenaient de plus en plus forts. Aussi les bourreaux

s'acharnèrent-ils d'avantage contre lui. Ils lui mutilèrent toute la

main gauche dont ils lui coupèrent la première phalange des cinq doigts.

Quand les Sauvages mirent fin à leur jeu barbare, afin de se rembarquer,

Mornac, qui s'était contenu jusque là, lâcha la plus belle bordée de

jurons qui soit jamais sortie de la bouche d'un enfant de la Gascogne.

--Sandious! tonnerre de Dieu! Mille millions de tonnerres! s'écria-t-il.

Puisse le diable éventrer ces maudits, et les étrangler, mordious! avec

leurs propres boyaux.

Puis s'arrêtant, il se tourna vers Mlle de Richecourt et lui dit:

--Pardonnez-moi, ma cousine, car cela me soulage vraiment. Voyez-vous,

je me sens les nerfs agacés et j'éprouve un impérieux besoin d'exhaler

ma mauvaise humeur d'un façon un peu plus virile que M. de Vilarme.

Celui-ci malgré les souffrances qu'il endurait encore, ressentit cette

injure et répondit:

--Ah! chevalier de malheur! nous aurons à causer un peu dès que nous

serons libres!

--Sandis! à vos ordres, mon brave, repartit Mornac et j'espère avoir

avant longtemps la satisfaction de vous enfoncer six pouces de fer entre

les côtes.

Les Iroquois mirent fin à cette altercation en transportant les

prisonniers dans les canots qui recommencèrent à remonter le courant du

fleuve.

La partie du Saint-Laurent sur laquelle les captifs voyageaient alors

différait beaucoup de celle qu'ils avaient parcourue en descendant de

Québec à la Pointe-à-Lacaille. Le grand fleuve qui, en bas de l'île

d'Orléans, prend aussitôt des airs d'Océan, se rétrécit tout à coup

vis-à-vis de Québec où il n'a guère qu'un tiers de lieue de large. Bien

que sa largeur augmente ensuite au-dessus de la ville, elle ne dépasse

plus une lieue et demie, en exceptant les lacs formés par son cours.

Au lieu des hautes Laurentides qui, en bas de la capitale dominent

majestueusement les grandes eaux du fleuve, les captifs n'apercevaient

plus que les bords peu escarpé et assez rapprochés montant et

s'abaissant à droite et à gauche.

Si la scène y perdait en grandeur, elle y gagnait certainement au point

de vue pittoresque.

Tourmenté dans son cours, le fleuve allait se tordant en sinuosités

capricieuses, en arrière et en avant des voyageurs. Là, ils croyaient le

voir se terminer brusquement en cul-de-sac coupé par un muraille de

rochers grisâtres; ici ses eaux calmes s'en allaient mourir, comme celle

d'un lac sur des grèves sablonneuses dans l'enfoncement desquelles on

apercevait les hauts arbres de la forêt silencieuse. Ailleurs, les rives

s'arrondissaient en coteaux pour s'aplanir plus loin en immenses

prairies jaunissantes sous le soleil d'automne. Çà et là des rivières ou

des ruisseaux entrecoupaient la ligne onduleuse des deux rives. Ils

venaient verser dans le fleuve, sombre et profond, leurs eaux

babillardes dont le joyeux murmure résonnait à l'ombre des noyers sur

les troncs moussus desquels des vignes sauvages grimpaient en festons.

Partout sur ces paysages sévères ou riants régnait la grande solitude

des forêts vierges dont les bruits sauvages ne parviennent même pas à

l'oreille des voyageurs qui tenaient le milieu du fleuve et ne pouvaient

entendre ni les cris des bêtes fauves ni le chant des oiseaux.

Je ne saurais m'astreindre à décrire chacun des incidents qui marqua le

voyage depuis la Pointe-aux-Trembles jusqu'aux Trois-Rivières devant

lesquelles ils passèrent inaperçus, le quatrième soir, pour entrer

bientôt dans les eaux calmes du lac Saint-Pierre.

Après avoir parcouru ce lac dans sa plus grand longueur qui est de sept

à huit lieues, les Sauvages s'arrêtèrent dans l'une des premières îles

du Richelieu et y passèrent la nuit dont une bonne partie fut employée à

caresser les prisonniers Mornac et Vilarme. Un nouveau supplice auquel

les Iroquois s'arrêtèrent cette nuit-là fut de faire marcher les deux

captifs pieds nus sur des cendres chaudes sous lesquelles des bâtons

pointus avaient été planté en terre.

Mornac, toujours fier et railleur, supporta ce genre de tourment avec un

calme stoïque et à Vilarme qui ne cessait de geindre il recommanda la

patience, lui disant que c'était un excellent remède contre les cors aux

pieds.

On s'engagea le lendemain dans l'archipel du Richelieu. Malgré leurs

inquiétudes et leurs souffrances, les captifs ne purent s'empêcher

d'admirer les ravissants paysages qui se déroulaient sous leurs yeux et

changeaient d'aspect à chaque instant.

Séparées par une infinie variété de canaux, ces îles de différentes

grandeurs s'étendaient aussi loin que la vue pouvait porter. Elles

formaient une continuelle succession de prairies couvertes de pruniers

rouges et de fruits sauvages, et puis d'îlots ombragés par de grands

arbres autour desquels des vignes s'enroulaient amoureusement. Ici un

rocher noirâtre opposait au courant son front de pierre et sortait de

l'eau sa tête limoneuse comme celle d'un amphibie. Tout à côté une

petite île étalait à la surface de l'eau un parterre émaillé des fleurs

les plus charmantes. Plus loin, c'était comme une large table couverte

de baies de toutes sortes: bluets, framboises, mûres, groseilles rouges,

blanches et bleues, au-dessus desquels se balançaient de petits arbres

chargés de merises, et des poires sauvages. Quelques-unes de ces îles

étaient si rapprochées que les voyageurs passaient entre elles sous un

berceau formé par la cime des arbres qui se tendaient fraternellement la

main au-dessus de l'eau bleue de fleuve.

Jetez sur tous ces feuillages, les couleurs les plus vives que

l'automne, ce grand artiste, ait sur sa palette, depuis le vert pâle et

foncé, le jaune clair et brillant, jusqu'au rouge-feu; peuplez ces

mystérieuses retraites de castors et de loutres au riche pelage et qui

fendent rapidement le fil de l'eau pour se sauver d'une île à l'autre;

embusquez derrière l'énorme pin sombre la tête curieuse d'un orignal qui

regarde un moment passer la flottille et bondit soudain au plus épais du

fourré qu'il écarte d'un coup de sa ramure; suspendez sur toutes ces

branches d'arbres des nids d'oiseaux de toute espèce, et d'où s'échappe

un concert de chants multiples qui se croisent et se mêlent au doux

froissement des feuilles, et vous aurez une vision de ce spectacle

enchanteur qui ravissait même des captifs s'acheminant vers le poteau de

mort.

Après une autre station faite à l'endroit où M. de Sorel devait, un an

ou deux plus tard, rebâtir le fort de Richelieu élevé par M. de

Montmagny et 1642 et alors abandonné, Griffe-d'Ours et ses guerriers

quittèrent le fleuve pour s'engager dans la rivière des Iroquois ou

Richelieu.

Au bout de deux jours de navigation, ils s'arrêtèrent au-dessous de

rapides qu'il était impossible de remonter en canots. Les Sauvages

cachèrent leurs pirogues sous des arbres renversés et des broussailles,

au lieu même où M. de Chambly devait bientôt construire le fort

Saint-Louis.

Les Iroquois chargèrent ensuite les deux prisonniers de tout le bagage

qu'ils pouvaient porter, et eux-mêmes prenant le reste, la petite

caravane s'enfonça dans les bois.

Alors commença pour les captifs la plus rude épreuve de leur voyage.

Bien que la rivière soit navigable trois lieues au-dessus des rapides de

Saint-Jean, les Sauvages qui avaient laissé, en venant, d'autres

pirogues à l'embouchure du lac Champlain, préféraient se rendre à pied

jusque là. C'était une marche de six grandes journées.

A l'exception de Mlle de Richecourt que l'autorité de Griffe-d'Ours

avait empêché d'être maltraitée et dépouillée de ses vêtements, les

captifs, blessés, faibles, mal nourris, presque nus, chargés en outre de

plus de bagage qu'ils n'en pouvaient porter, devaient se frayer un

passage à travers la forêt, par des chemins non battus, parmi les

pierres, les ronces, les fondrières, l'eau et tous les embarras

imaginables que connaissent ceux-là seuls qui ont un peu couru les bois.

Privés de leurs chaussures, les pieds nus et encore endoloris par les

brûlures qu'ils avaient subies, Mornac et Vilarme souffrirent les

tortures atroces dans les premières heures de marche. Qu'on se figure de

malheureux gentilshommes dont la plante des pieds n'a jamais foulé nue

le sol, et obligés de marcher forcément, au pas de gymnastique, en

pleine forêt vierge, sur les cailloux et les branches sèches, lorsque

leurs pieds saignaient encore des blessures infligées deux ou trois

jours auparavant par les Sauvages.

Au milieu de la première journée, Vilarme épuisé s'abattit sur le sol où

il resta étendu sans connaissance. Les Iroquois tombèrent sur lui à

grands coups de bâtons, le rappelèrent à la vie et le forcèrent à

continuer de marcher ainsi jusqu'au soir.

Plutôt que de se faire rosser de la sorte, Mornac se dit qu'il mourrait

debout et en marchant!

Le soir vint enfin. Tandis que Mlle de Richecourt se jetait épuisée,

mourante de fatigue, sur un tas de feuilles sèches, Mornac et Vilarme

furent chargés d'aller chercher le bois et l'eau et de faire la cuisine.

On leur jeta quelques bouchées, puis on les lia chacun à un arbre, à une

telle distance du feu qu'ils ne pouvaient en ressentir la chaleur.

La pluie vint à tomber et comme on était à la fin de septembre où les

nuits commencent à être froides et que les deux prisonniers étaient à

peu près nus, ils passèrent la nuit à grelotter. L'immense fatigue

qu'ils éprouvaient leur aurait peut-être procuré quelque sommeil, malgré

le froid et l'orage; mais on avait serré leurs liens si fort que la

souffrance qu'ils en ressentaient ne leur laissait pas un seul instant

de repos.

Vers le milieu de la nuit, Vilarme s'en plaignit à l'un des Sauvages. Il

n'en obtint d'autre soulagement que de voir ses liens serrés davantage.

--Cadédis! lui dit Mornac, vous n'avez pas de chance, M. de Vilarme; et

vous admettrez que ma persistance à tout endurer sans me plaindre me

vaut un peu plus d'égards.

Jeanne de Richecourt, blottie, non loin de Mornac, sous des peaux que

Griffe-d'Ours lui avait procurées, frissonnait de froid et de peur. Au

moindre mouvement qui agitait le cercle des Sauvages couchés en rond

autour du feu, elle se mettait soudain sur son séant et jetait autour

d'elle des regards chargés d'angoisse. Mais, comme nous l'avons dit,

elle avait subjugué Griffe-d'Ours, et quant aux autres Sauvages elle

n'en avait rien à craindre.

Dès les premiers pas qu'il fit, Mornac ne retint qu'à force d'une

incroyable énergie les sanglots de douleur que ses pieds enflés,

meurtris et ensanglantés, lui arrachaient presque.

Au bout de vingt pas, Vilarme tomba. On le releva à coups de bâton.

Peu à peu cependant la force du mal engourdit leurs pieds, et ils

allèrent ainsi jusqu'au soir, marchant comme des automates, laissant des

gouttes de leur sang à chaque buisson, à toutes les pierres et aux

branches mortes qui remplissaient le sentier.

Comme la nuit approchait et qu'il n'avait rien mangé depuis le matin,

Mornac sentit ses jambes de dérober sous lui et tomba en traversant un

ruisseau. Il était tellement chargé, son pauvre corps était si las,

l'eau si invitante et la vie tellement insupportable, que le gentilhomme

eut un instant l'idée d'en finir et de se laisser aller sous l'onde.

Un dernier regard qu'il voulut jeter à sa cousine, comme un adieu

suprême, lui remit le courage au coeur.

--C'est sur moi seul qu'elle peut compter pour se tirer des périls qui

l'environnent, pensa-t-il en faisant un énorme effort qui l'aida à se

relever.

Il en était temps, car déjà ses bourreaux saisissaient de grosses

pierres pour les lui jeter.

On se demandera comment Mlle de Richecourt pouvait endurer autant de

fatigue. Qu'on se rappelle d'abord qu'elle n'avait pas à marcher pieds

nus comme ses compagnons d'infortune, et qu'elle n'avait pas été

torturée comme eux. Ensuite elle sentait que si elle avait le malheur de

rester en arrière, loin de Mornac et des autres Sauvages et seule avec

Griffe-d'Ours, elle était perdue. Aussi s'était-elle dit qu'elle

suivrait les autres tant qu'elle aurait un souffle de vie.

Et elle allait toujours, montant, descendant, trébuchant, reprenant

pied, tombant et se relevant aussitôt. Mais sa tête était en feu et la

fièvre dévorait tous ses membres.

La nuit suivante, les captifs dormirent un peu; ce qui leur rendit assez

de force pour continuer leur pénible voyage. Au bout de la sixième

journée, ils arrivèrent sur les bords du lac Champlain.

Les Sauvages retrouvèrent leurs canots qu'ils avaient habilement cachés

sous les halliers, et les lancèrent sur le grand lac des Iroquois auquel

Champlain a laissé son nom.

D'abord étroit et bordé de rives assez basses à son embouchure, le lac

allait s'élargissant peu à peu devant les voyageurs, tandis que ses

rives s'élevaient ainsi en le dominant plus loin de falaises escarpées.

La petite troupe campa le soir dans l'île au Chapon et le lendemain sur

celle des Vents.

Vers le midi de la troisième journée, comme ils arrivaient par le milieu

du lac, qui peut avait en cet endroit une douzaine de lieues de large,

on aperçut au loin, à l'Occident et au Midi, de hautes montagnes qui

élevaient là-bas, au-dessus des sombres forêts, leurs sommets presque

toujours couverts de neige.

Griffe-d'Ours montra celle du Midi aux prisonniers, et leur dit que

c'était par là que tendait leur voyage, et que là s'élevaient les

cabanes d'Agnier où les captifs seraient brûlés.

--Ce gaillard a réellement des procédés fort-délicats! pensa Mornac.

Après avoir passé la nuit suivante sur l'île aux Cèdres et avoir couché

le lendemain sur la terre ferme, à l'endroit où le fort Saint-Frédérique

devait s'élever plus tard, les Iroquois naviguèrent encore une journée

jusqu'à la décharge du lac Saint-Sacrement où ils firent une nouvelle

halte de nuit.

Le lendemain il faillait faire un portage de cinq à six lieues pour

tourner la décharge et gagner les bords du lac Saint-Sacrement, que les

Sauvages appelaient Andiatarocté (lieu où le lac se ferme.) Comme on

allait se mettre en marche, Mlle de Richecourt se leva comme les autres.

Mais son visage était empourpré. Un instant ses yeux hagards se levèrent

au ciel; puis ses jambes se dérobèrent sous le poids de son corps, et

elle s'affaissa évanouie sur le sol.

--Il faut porter la vierge blanche, dit Griffe-d'Ours à Mornac et à

Vilarme.

Et il fit signe aux Sauvages de se charger des effets que portaient les

deux captifs.

Un brancard fut improvisé, Jeanne installée dessus, et tous, les

Iroquois leur bagage et leurs canots sur l'épaule, Mornac et Vilarme

chargés de leur précieux fardeau, se mirent en marche.

Retardée par le transport de la malade la petite troupe mit deux jours à

faire les quelques lieues qui les séparaient de lac Saint-Sacrement.

Pendant ce temps, saisie d'une fièvre et d'un délire ardents, Jeanne se

tordit sur le brancard avec des gémissements pitoyables.

Mornac qui ne pouvait rien faire pour calmer les souffrances de la jeune

fille, marchait, marchait toujours, et tout en la portant jetait sur

elle des regards pleins de larmes. Par moments il lui semblait être sous

le coup d'un pénible cauchemar, et il se demandait si le ciel pouvait

réellement permettre que des chrétiens souffrissent de semblables

calamités.

Enfin le matin de la quatrième journée, on rembarqua dans les canots qui

gagnèrent en un jour l'extrémité sud-ouest du lac Saint-Sacrement. Ici

se terminait le voyage par eau, mais il restait encore, sous des

circonstances ordinaires, quatre longues journées de marche avant

d'arriver au grand Village des Agniers.

La maladie de Mlle de Richecourt allait encore prolonger le voyage, car

Jeanne était de plus en plus faible et consumée par une fièvre intense.

Une fois leurs canots cachés sur le rivage de la terre ferme, les

Iroquois reprirent leur bagage sur leurs épaules et s'engagèrent dans un

sentier assez bien tracé qui aboutissait loin devant eux à la bourgade

d'Agnié.

Vilarme ayant voulu se mettre à la tête de la civière sur laquelle

Mornac et lui portaient la jeune fille, le chevalier lui dit sèchement:

--Prenez l'autre bout, monsieur.

--Et pourquoi plutôt moi que vous?

--Parce que vous n'êtes pas digne de regarder les traits de cette pauvre

enfant.

--Ah! prenez garde s'écria Vilarme pâle de colère; s'il est quelqu'un

ici qui ne soit pas digne de regarder Mlle de Richecourt, ce doit être

vous, chevalier de Mornac. Oui, vous, qui ne vous contentant pas d'être

ivrogne, avez fait boire, lors de votre arrivée à Québec, ce chef

iroquois qui, dans son ivresse, insulta la jeune fille qu'il apprit

ainsi à convoiter et qu'il a relancée ensuite jusqu'à la

Pointe-à-Lacaille! Ce que je dis ici, je le sais pour l'avoir appris à

Québec, le soir même de votre escapade.

--Je me suis déjà fait ce reproche, M. de Vilarme, répondit Mornac en

baissant la tête, et je pleure chaque jours avec des larmes de sang

cette étourderie qui va peut-être causer sa perte. Mais, ajouta-t-il en

relevant les yeux sur Vilarme avec une fierté dédaigneuse et terrible,

cette légèreté, cette folie commise par moi, m'était-il possible d'en

prévoir les affreuses conséquences? Tandis que vous Vilarme, ne

sentez-vous pas la furie des remords déchirer tout votre être en

contemplant la victime que les suites de votre forfait ont réduite en ce

déplorable état.

Comme Vilarme feignait d'ouvrir ses petits yeux louches, d'un air

interrogateur, Mornac indigné s'écria:

--Moi aussi, je sais tout, assassin!

A ce mot terrible, Vilarme rugit et s'élança les poings fermés sur

Mornac.

Mais deux vigoureux coups de bâton que l'un des Iroquois lui asséna sur

le dos firent tomber sa rage, et il s'en alla prendre le pied du

brancard en grinçant des dents.

Il devait y avoir un affreux secret entre ces deux hommes qui se

haïssaient au point de voir leur inimitié persister jusque dans la

navrante détresse où ils étaient tombés. Car l'extrême infortune a pour

effet d'adoucir les animosité et de rapprocher les malheureux.

Dans la suite, lorsque Mornac aurait voulu se rappeler les incidents qui

marquèrent leur pénible pèlerinage à travers la forêt qui séparait le

lac Saint-Sacrement du village d'Agnié, il ne les entrevoyait plus qu'à

travers un voile épais qui ne laissait à ses souvenirs que ces traits

confus qui nous restent à la suite d'un rêve fatigant. Il se revoyait

portant cette civière sur laquelle sa cousine gisait affaissée et

mourante. Il se souvenait encore des remords qui étreignaient son coeur

en songeant que sa folle inconséquence avait causé tous les tourments

qui anéantissaient presque tant de jeunesse et de beauté. Il revoyait

Vilarme, l'infâme Vilarme, qui portait l'avant du brancard en lui

tournant le dos. En arrière et au devant d'eux, huit sauvages, à

demi-nus, les escortaient de leur surveillance active et de leur

incessante cruauté. Puis les grands arbres de la forêt, dont les

feuilles mortes et à demi tombées jonchaient la terre, défilaient

longtemps, bien longtemps, à droite et à gauche sur les bords du

sentier.

Voici pourtant un souvenir qu'il conserva vivace jusqu'à la mort, et qui

jetait comme un gai rayon de soleil sur cette nuit sombre de son passé.

Après plusieurs journées de marche, des Sauvages inconnus étaient venus

au-devant de la caravane en poussant de grands cris qui avaient tiré

Mornac de l'espèce d'abrutissement où la fatigue et la souffrance le

tenaient plongé. Ces nouveaux venus avaient accompagné quelque temps les

prisonniers en poussant des hurlements féroces et les regardant avec des

yeux terribles de menaces, lorsque tous débouchèrent de la forêt dans

une clairière au centre de laquelle on apercevait, à distance sur les

bords de la rivière Mohawk qui se jette dans l'Hudson une grande

bourgade Iroquoise.

Ce village formait un long parallélogramme entouré de palissades, et de

chaque côté duquel s'étendait une rangé de cabanes.

Griffe-d'Ours fit arrêter la petite troupe, donna l'ordre à Mornac de à

Vilarme de déposer le brancard à terre et leur dit avec un cruel

sourire:

--Avants que mes frères blancs soient brûlés, ce qui ne tardera guère,

nous voulons, comme c'est notre coutume lorsque nous amenons des

prisonniers à nos villages, vous donner le plaisir de bien vous sentir

vivre encre une fois. Nos frères de la bourgade sont avertis de notre

arrivée triomphante. Les voici qui sortent du village et qui s'avancent

à notre rencontre. Ils vont se ranger sur deux lignes qui viendront

finir ici. Les face pâles entreront ainsi glorieusement dans Agnié entre

deux rangs de guerriers. Seulement chacun de nous est armé d'un bâton,

et mieux les hommes pâles pourront courir, moins ils recevront de coups.

On voyait s'avancer en effet toutes la population de la bourgade,

hommes, femmes, enfants vieillards, tous jetant des hurlements qui

faisaient trembler la forêt.

--Ah! ce sont là vos usages, messieurs les Iroquois! pensa Mornac. Eh

bien! sang de dious! nous allons voir se le dernier des Mornac se

laissera rosser impunément de la sorte!

Dans un clin-d'oeil, un double haie s'était formée sur une longueur de

trois ou quatre arpents, et les Iroquois lançaient des cris d'impatience

et demandaient qu'on leur livrât les prisonniers.

Deux des sauvages de l'escorte étaient restés derrière les captifs pour

les pousser l'un après l'autre entre les deux formidables rangées

d'hommes.

Mornac était le plus jeune et le plus alerte des deux. Aussi fut-il

gardé pour la fin, pour la bonne bouche, comme on dit, et l'on poussa de

force Vilarme dans le terrible entonnoir. A peine y fut-il entré que les

coups commencèrent à pleuvoir, de droite et de gauche, comme grêle sur

tout le corps du misérable. On ne voyait qu'une nuée de bâtons qui

s'élevaient, s'abaissaient, tournoyaient et tombaient, et, au milieu des

deux haies grouillantes et hurlantes, Vilarme qui courait à toutes

jambes. Un fois il s'abattit sur le sol: une vieille femme qui n'avait

pas la force de lever son bâton, lui en avait barré les jambes. Le

malheureux fut tellement roué de coups que la douleur lui rendit la

force de se relever aussitôt et de s'enfuir vers l'entrée du village où

Mornac le vit disparaître au milieu d'un nuage de pierres.

Sans attendre qu'on l'invitât poliment à entrer dans ce gouffre, Mornac

bondit en avant.

Griffe-d'Ours qui n'avait pas voulu se priver de ce charmant plaisir de

la réception, se tenait le premier sur les rangs. Tout entier au bonheur

de voir maltraiter Vilarme, le Sauvage se penchait en avant pour

regarder plus loin, lorsque Mornac tomba sur lui comme une trombe et lui

arracha son bâton, et d'un coup de poing envoya rouler l'Iroquois à

trois pas. Puis brandissant ce gourdin en homme qui connaît toutes les

ressources de l'escrime, le chevalier assomma deux autres sauvages en un

tour de main, rompit l'une des deux lignes et, rapide comme l'ouragan,

prit en dehors de la haie vivante sa course dans la direction du

village.

Il avait bien songé d'abord à s'enfuir vers les bois. Mais la pensée de

laisser sa cousine à la merci des barbares l'avait retenu.

--Après tout, s'était-il dit avec cette confiance inébranlable que tout

gascon place en sa bonne étoile, qui sait si je ne me tirerai point

d'affaire, une fois rendu sain et sauf dans le giron de cette aimable

populace?

Le brouhaha était indescriptible. Les deux haies s'étaient rompues et

chacun courait sus à Mornac.

Mais celui-ci doué de la plus belle paire de jambes qui aient arpenté

les terres de Gascogne, courait plus vite qu'aucun des poursuivants. Ses

pieds touchaient à peine au sol. Il volait.

Lorsqu'on le serrait de trop près, le terrible bâton dont il était armé

tournoyait en sifflant, et le vide se faisait aussitôt devant lui.

Les hommes se bousculaient, culbutaient et criaient, tandis que les

enfants et les femmes lançaient des pierres au fugitif qui les esquivait

presque toutes.

--Quel dommage que je n'aie pas le temps de m'arrêter pour rire, se

disait-il. Ça doit être drôle!

En quelques secondes, il arriva sans encombre à la porte des palissades

qui entouraient le village et qu'il franchit sain et sauf, grâce au

merveilleux moulinet de son gourdin. Il courut toujours devant lui dans

l'espèce de rue qui séparait les deux rangées de cabanes, jusqu'à ce

qu'il fut arrivé au milieu de la bourgade, où il aperçut un échafaud qui

s'élevait à six pieds au-dessus du sol.

Il prit son élan et sauta dessus.

Là, dominant la foule rugissante qui s'était engouffré sur ses pas dans

le village, il passa sous le bras gauche le bâton qui lui avait si bien

servi, et croisant fièrement ses bras sur sa poitrine.

--Fils de tes noble aïeux, tu es le premier Mornac qui a jamais fui

devant l'ennemi. Mais je veux que le diable m'emporte si tu n'as pas en

ce moment les honneurs de la victoire!

Chevalier de Mornac: Chronique de la Nouvelle-France (1664) · 第 29 / 59 题