M. de Mésy tenait à bien traiter les députés.

Puis s'adressant aux gens de sa suite:

--Vous voudrez bien, Messieurs, vous joindre à nous.

Un valet ouvrit les deux battants de la porte qui donnait sur la

terrasse, et M. de Mésy s'effaça pour laisser défiler ses hôtes. Le

dernier d'entre eux, il y en avait au moins trente, venait à peine de

mettre le pied sur la galerie, lorsqu'un craquement prolongé se fit

entendre sous leurs pas.

Instinctivement chacun veut se précipiter vers la porte. Mais ce brusque

mouvement achève de briser les poutres vermoulues de la terrasse, qui,

trop vieille et trop faible pour supporter autant de monde, s'effondre

avec fracas sur le flanc de la falaise.

Un grand cri d'effroi retentit, et tous, militaires, conseillers et

Sauvages, tombent, roulent pêle-mêle avec les tronçons de la terrasse,

qui s'écroule sur le roc à vingt pieds de hauteur.

Seul, le gouverneur, qui allait suivre ses hôtes, est resté dans

l'embrasure de la porte, un pied dans le vide. Pâle, il se jette

promptement en arrière, et regarde avec stupeur cet amas d'hommes et de

débris qui grouillent à ses pieds.

Heureusement qu'à cette époque le flanc de la falaise était encore garni

de quelques arbres et d'arbustes, qui arrêtèrent la chute de la galerie;

car si le roc eût été dénudé comme aujourd'hui, ils eussent été

précipités à plus de cent quatre-vingt pieds.

Tous ceux qui étaient tombés s'accrochaient aux branches et aux racines

pour s'empêcher de glisser sur la pente rapide du rocher. Au dessus des

clameurs générales retentissaient les sonores jurons de Mornac.

Précipité d'en haut l'un des premiers, le Gascon avait reçu tout le choc

et le poids du corps de Griffe-d'Ours, qui lui était tombé à

califourchon sur les épaules.

--Mordious! s'écriait-il en se démenant comme un diable, allez-vous bien

descendre de sur mon dos! Eh! là, sandis! monsieur le Sauvage, vous

n'êtes pas une plume savez-vous! Cap-de-dious! vous m'éreintez!...

Un soubresaut désarçonna son cavalier, qui surpris de la brusque

dégringolade de la galerie et saisi d'un soupçon de trahison, tira tout

aussitôt de sa gaine le couteau à scalper qu'il portait à la ceinture,

et fit mine de se jeter sur le chevalier.

--Tout beau! monsieur l'Iroquois! s'écria Mornac en dégainant aussi,

parce que nous avons failli nous rompre le col ensemble, faudra-t-il

maintenant nous couper la gorge?

Un éclair de réflexion démontra à Griffe-d'Ours que la chute de la

galerie, qui avait indistinctement entraîné avec elle Sauvages et

blancs, ne provenait que d'un simple accident, et il rengaina son

couteau.

Mornac grommelait tout en se retenant aux branches d'un sapin rabougri:

--Par la corbleu! le guignon me poursuit jusqu'ici! Je croyais pourtant

bien qu'il m'avait lâché à Brest, où j'ai perdu, sur une carte, la

veille de mon départ, les dernières mille pistoles, ou à peu près, qui me

restaient de tout l'héritage de mes vénérables aïeux!

Il fut interrompu dans ses réflexions mélancoliques par un nouveau cri

d'effroi.

Penchés sur la cime du roc, les acteurs de cette scène tragi-comique

regardaient en bas.

Mornac se pencha comme les autres.

Il vit trois des Sauvages de l'ambassade qui glissaient sur la pente de

la falaise avec une rapidité vertigineuse. Les malheureux avaient

cependant gardé tout leur sang-froid, car ils descendaient sans rouler,

et restaient assis en se retenant à chaque branche, à toute racine, à la

moindre aspérité de rocher, qui faisaient saillie sous leurs mains.

En trois secondes, ils touchèrent la base du roc et se relevèrent sains

et saufs.

Mais le merveilleux ne devait pas en rester là. Car bien loin de

s'arrêter et de se tâter pour constater s'ils sont intacts dans tous

leurs membres, les trois Iroquois bondissent aussitôt sur leurs pieds,

courent avec d'énormes enjambées dans la rue Champlain, et se glissent

entre les maisons, encore clairsemées à cette époque, pour apparaître

bientôt après sur la grève du Cul-de-Sac.

Là, couchés sur le flanc, dormaient les légers canots d'écorce des

ambassadeurs iroquois.

En prendre un sur les épaules et le porter, toujours au pas de course,

jusqu'à l'eau du fleuve, est pour eux l'affaire d'un moment. Les trois

Sauvages, se retournant vers la ville, jettent alors trois cris de défi,

qui montent en hurlements prolongés vers le château. Puis ils sautent

dans la pirogue, saisissent les avirons, et, d'une main prompte et sûre

font bondir en avant le canot, qui fend l'onde avec la rapidité de la

flèche et disparaît en un instant derrière l'angle abrupte du

Cap-aux-Diamants.

Ceux qui s'enfuyaient ainsi avec tant de précipitation, étaient les

trois otages que Griffe-d'Ours avait dit devoir rester avec M. de Mésy.

Un quart d'heure après, les autres acteurs de ce drame, qui avait failli

tourner à la tragédie, s'époussetaient dans la salle du château en

riant de leur mésaventure. A part quelques contusions reçues, personne

n'était sérieusement blessé.[14]

[Note 14: Cet incident est historique. Il est ainsi raconté dans la

Relation des Jésuites de 1658. A l'une des assemblées tenues à Québec à

l'occasion d'une ambassade iroquoise, assistaient des Français et des

Sauvages alliés, qu'on avait convoqués pour délibérer. «Ceux qui s'y

trouvèrent s'étant glissés en grand nombre de la salle du château dans

une galerie qui regarde sur le grand fleuve, cette galerie ne se trouva

pas assez forte pour soutenir tant de monde, si bien qu'elle se rompit,

et tous les Français et les Sauvages, les libres et les captifs, se

trouvèrent pêle-mêle hors du fort, sans avoir passé par la porte.

Personne, Dieu merci, ne fut notablement endommagé.»]

Chevalier de Mornac: Chronique de la Nouvelle-France (1664) · 第 15 / 59 题