La résidence des gouverneurs français, appelée Château du Fort ou
Saint-Louis, s'élevait sur les fondations mêmes qui soutiennent encore
aujourd'hui la terrasse Durham. Commencé par Champlain, le château avait
été peu à peu agrandi, amélioré, fortifié par M. de Montmagny et ses
successeurs. Dominant la basse-ville et perché sur le bord de la
falaise, cent quatre-vingt pieds au-dessus du fleuve, le donjon formait
un grand corps de logis de deux étages, ayant cent vingt pieds de
longueur, aux deux pavillons qui composaient des avant et arrière-corps.
Sur la façade du bâtiment régnait une longue terrasse, qui surplombait
le cap et communiquait de plein pied avec le rez-de-chaussée.
Un grand mur d'enceinte, flanqué de deux bastions, mais sans aucun
fossé, défendait le château du côté de la ville.
A cette époque, le gouverneur-général était M. de Mésy, vieux militaire
et ancien major de la citadelle de Caen. Son prédécesseur, M.
d'Avaugour, ayant été rappelé en France par suite des démêlés qu'il
avait eus avec Mgr. de Laval, au sujet de la traite de l'eau-de-vie,
l'évêque de Québec avait demandé à la cour de choisir lui-même le futur
gouverneur; ce qui lui avait été accordé. Le prélat avait désigné M. de
Mésy, l'un de ses anciens amis. Mais il se repentit bientôt de son
choix. Car à peine le nouveau gouverneur fut-il arrivé à Québec, que la
guerre éclata entre l'évêque et lui. L'élection du syndic des habitants
mit le feu de la discorde au sein du Conseil Souverain. La plus grande
partie du Conseil était opposée au principe électif et repoussa trois
fois l'élection du syndic. Pour faire triompher ses idées, certainement
plus libérales alors que celles de la majorité dirigée par l'évêque, le
gouverneur suspendit plusieurs membres de leurs fonctions, et força le
procureur-général Bourdon, ainsi que le conseiller Villeraye, à
s'embarquer pour l'Europe.
Quoiqu'on ne puisse approuver l'opportunité de ces mesures, il résulta
de tous ces tiraillements et des scènes violentes qui s'ensuivirent
entre le gouverneur et l'évêque, que si M. de Mésy se montra trop
ardent, trop emporté, trop irréfléchi dans ses procédés Mgr de Laval, de
son côté, ne mit peut-être pas assez de soin à se concilier l'esprit
altier de son ex-ami par quelques concessions habiles. D'ailleurs les
querelles que le même prélat eut plus tard avec M. de Frontenac,
prouvent que monsieur l'évêque, ainsi qu'on disait alors, était
très-entier dans ses opinions, et que le sang royal qui coulait dans ses
veines s'échauffait fort facilement dès qu'on faisait mine de froisser,
tant soit peu, les idées éminemment autocratiques qu'il tenait de son
auguste cousin Louis XIV.
Mornac s'était fait annoncer et venait d'être introduit auprès du
gouverneur, qui avait ordonné de le faire entrer immédiatement en
apprenant que le gentilhomme était porteur de dépêches de la cour.
Après l'avoir salué cordialement et avoir reçu des mains du chevalier le
pli scellé des armes royales, M. de Mésy pria son hôte de s'asseoir.
D'une main dont il s'efforçait en vain de dissimuler l'agitation, M. de
Mésy rompit le cachet du message de Colbert, et se mit à parcourir la
lettre d'un regard fiévreux.
Mornac le regardait. Soudain il le vit pâlir, tandis que ses doigts
crispés froissaient la dépêche.
Colbert, au nom du roi, reprochait vertement à M de Mésy ses violences
envers l'évêque et le conseil, et lui annonçait que M. le marquis de
Tracy, MM. de Courcelles et Talon étaient chargés de faire son procès
dès leur arrivée à Québec.
Une larme d'indignation glissa sur la joue ridée du vieux soldat. Un
éclair enflamma ses yeux. Il fut près d'éclater. Mais, il se maîtrisa
presque aussitôt en se rappelant qu'il n'était pas seul. Puis, après
avoir avalé un sanglot prêt à lui échapper, il poursuivit la lecture de
la dépêche. On lui annonçait le prochain départ du régiment de Carignan
pour le Canada, tout en lui enjoignant de ne faire aucune concession aux
Iroquois, vu que les secours de troupes qu'on allait envoyer à la
Nouvelle-France, mettraient bientôt les colons en état de dompter la
fierté des Cinq Cantons.
Enfin Colbert recommandait le chevalier de Mornac à M. Mésy.
Celui-ci, qui avait eu le temps de se remettre un peu, dit au
gentilhomme:
--Soyez certain monsieur le chevalier, que je ferai tout en mon pouvoir,
pour vous être utile. Malheureusement, je ne vois guère la possibilité
de vous obliger immédiatement. Revenez dans peu de jours et nous verrons
à vous donner quelque chose à faire soit pour le service du roi, soit
dans la traite des pelleteries pour votre propre compte.
Mornac s'inclina et remercia le gouverneur.
--Maintenant, reprit ce dernier, il me faut donner audition à une
députation d'iroquois, dont je n'augure rien de bien satisfaisant.
Souhaiteriez-vous d'assister à cette assemblée, Monsieur de Mornac?
--Je vous serais infiniment obligé de m'y autoriser.
--Veuillez alors venir avec moi.
Le gouverneur, suivi de Mornac, se dirigea vers la grande salle du
château. La plupart des notables de Québec s'y trouvaient déjà réunis
lorsque MM. de Mésy et Mornac y entrèrent.
C'était d'abord le supérieur des jésuites (l'évêque avait refusé de s'y
rendre), les conseillers, l'épée au côté, comme leur charge leur en
donnait le droit, puis le procureur-général Denis-Joseph Ruette, sieur
d'Auteuil, MM. Le Vieux de Hauteville, lieutenant général de la
maréchaussée, Louis Péronne de Mazé, capitaine de la garnison du fort de
Québec, le conseiller, Aubert de la Chenaye, commis général, Charles Le
Gardeur de Tilly, J.-Bte, Le Gardeur de Repentigny, Claude Petiot des
Corbières, chirurgien, Blaise de Tracolla, médecin, et bien d'autres
dont les noms m'échappent. [10]
[Note 10: Pour constater la précision de ces détails qu'on feuillette le
«Dictionnaire généalogique» de M. Tanguay. Ce précieux ouvrage m'a été
d'une grande utilité. On a remarqué, sans doute, que l'intendant ne
figure point parmi ces personnages; c'est que M. Robert, conseiller
d'état, le premier qui ait été nommé intendant de justice, de police, de
finance et de marine pour la Nouvelle-France, ne vint jamais au Canada.
M. Talon, qui arriva à Québec en 1665, est le premier qui ait exercé cet
emploi dans la Nouvelle-France.]
Comme la députation Iroquoise ne s'était pas encore fait annoncer, M de
Mésy présenta le chevalier de Mornac à l'élite de la société
québecquoise, réunie au château. On fit le plus bienveillant accueil au
jeune homme, que Ruette d'Auteuil invita même à aller passer la soirée
chez lui en compagnie de quelques amis qu'il devait réunir.
Mornac accepta avec joie, se montra sensible à tous ces bons procédés,
et commençait à répondre au grand nombre de questions qu'on lui posait
sur l'état de la France lors de son départ, quand la porte s'ouvrit pour
donner passage aux députés Iroquois.
Le silence se fit dans la grande salle; le chef de la députation
s'avança vers M. de Mésy, aux côté duquel s'étaient rangées les
personnes que nous avons mentionnées plus haut.
C'était un fameux capitaine agnier que ce chef, et redoutable autant par
sa bravoure que par son épouvantable cruauté. Des Français, qui avaient
été prisonniers dans le grand village agnier, avait surnommé ce farouche
guerrier, Néron. Il avait autrefois immolé quatre-vingt hommes aux mânes
d'un de ses frères, tué en guerre, en les faisant tous brûler à petit
feu, puis en avait massacré soixante autres de sa propre main. Pour
perpétuer le souvenir de cette horrible hécatombe, il en avait fait
«tatouer les marques sur sa cuisse qui, pour ce sujet, paraissait toute
couverte de caractères noirs». [11]
[Note 11: Historique. Voir Les Relations des Jésuites Vol. III, 1663,
ch. IX, p. 25.]
Le nom qu'il avait reçu de sa famille était Griffe-d'Ours. Mais celui
qui lui plaisait le plus et qu'il s'était, donné lui-même était la
_Main-Sanglante_.
Bien qu'elle dépassât la moyenne, sa taille n'était pas très-élevée;
mais larges étaient ses épaules, et tout du long de ses bras on voyait
s'entrecroiser des réseaux de muscles puissants. Sur un cou épais
reposait une grosse tête, au front et au menton fuyants. Les yeux petits
et bruns, brillaient à fleur de l'orbite, tandis que le nez écrasé
semblait se confondre avec la bouche, saillante et carrée comme le
museau d'une, bête fauve. En un mot, c'était une vraie tête d'ours
plantée sur un corps d'homme, à la charpente lourde et aux appétits
féroces comme l'animal auquel il ressemblait.
Malgré le tatouage qui couvrait sa figure, ses cheveux rasés sur la plus
grande partie de son crâne, l'Iroquois paraissait avoir quarante ans.
Le hasard avait voulu que le chef agnier appartint à la tribu de l'Ours.
Aussi Griffe-d'Ours portait-il bien son nom. Quant à celui de
Main-Sanglante, on sait déjà qu'il était usurpé.
Le gouverneur s'assoit dans un fauteuil, et sa suite à ses côtés; les
députés Iroquois s'assirent sur une natte, aux pieds de M. de Mésy, pour
marquer plus de respect à Ononthio.
Tout le milieu de la place était vide, afin que l'orateur iroquois pût
faire ses évolutions sans embarras. L'éloquence des Sauvages exigeait
beaucoup de mouvements et, s'exprimait autant par des gestes
très-animés, même des bonds, que par la parole.
L'un des Iroquois, porteur d'un long calumet tout bourré de pétun,
l'alluma et le présenta au chef. Celui-ci le prit, fuma gravement
quelques bouffées, et passa la pipe au gouverneur, qui dut en faire
autant. Lorsque le calumet de paix eut circulé par toutes les bouches
françaises, il revint aux Iroquois, qui achevèrent de consumer le tabac
qu'il contenait.
Durant ce temps, Mornac s'essuyait la bouche à la dérobée.
--Mordiou! grommelait-il, c'est un cérémonial assez malpropre que
celui-là.
Les Iroquois avaient apporté vingt colliers de grains de porcelaine,[12]
qui représentaient les différentes propositions à faire. Toutes avaient
rapport à la paix dont la conclusion faisait l'objet de cette ambassade.
Chaque collier avait une signification particulière. L'un aplanissait
les chemins, l'autre rendait les rivières calmes, un troisième enterrait
les haches de guerre, d'autres signifiaient qu'on se visiterait
désormais sans crainte et sans défiance, les festins qu'on se donnerait
mutuellement, l'alliance entre toutes les nations, et le reste.
[Note 12: Avant l'arrivée des Européens dans le pays, les Sauvages
confectionnaient ces colliers avec l'intérieur de certains coquillages;
mais comme ces wampums leur coûtaient beaucoup de travail, ils leur
préfèrent bientôt les colliers de verroterie, des que les blancs vinrent
en contact avec les aborigènes de l'Amérique septentrionale.]
Griffe-d'Ours s'expliquait passablement en français. Il l'avait appris
des nombreux captifs que les Agniers emmenaient dans leur bourgade.
Il se leva lorsque la pipe fut éteinte, et prit un collier, qu'il
présenta au gouverneur en lui disant:
«Ononthio, prête l'oreille à ma voix; tous les Iroquois parlent par ma
bouche. Aucun mauvais sentiment ne se cache en mon coeur, et mes
intentions sont droites comme la flèche d'un guerrier. Nous savions bien
des chansons de guerre (nos mères nous en ont bercés); mais nous les
avons toutes oubliées, et nous ne connaissons plus que des chants de
paix et d'allégresse.»
Il s'arrêta et se mit à chanter. Ses collègues, s'étant aussi levés
debout, marquaient la mesure avec leur _hé!_ qu'ils tiraient du fond de
leur poitrine, se promenaient à grands pas et gesticulaient d'une
étrange manière.
Mornac ouvrait des yeux grands comme des piastres d'Espagne, et retenait
à grand'peine un fou rire qui lui chatouillait la gorge.
Au bout de quelques instants, le chant cessa; les Iroquois se rassirent,
à l'exception de Griffe-d'Ours, qui continua sa harangue en ces termes:
«Voyant la sincérité de ses enfants, Ononthio leur fera sans doute
l'honneur de vouloir travailler à la paix dans leurs cabanes. Ce n'est
pas que nous soyons forcé de la demander. Oh! non. Nos guerriers sont
venus plus souvent jeter leurs cris de guerre aux portes de vos
bourgades que n'avons vu les soldats blancs du haut des palissades de
nos villages.
«Celui qui a fait le monde m'a donné la terre que j'occupe; j'y suis
libre; nul n'a le droit de m'y commander; mais personne ne doit trouver
mauvais que la terre ne soit continuellement troublée. Nous sommes las
d'un massacre d'hommes qui devraient vivre en frères. Nos bras se
refusent à frapper davantage, et nos haches de guerre glissent de nos
mains engourdies, et retombent sans force sur le bord du sentier. Sans
nous baisser pour les ramasser, nous venons trouver notre père Ononthio;
et, moi, qui parle au nom de tous, je me lève, je lui tends ce collier
et lui dis: accepte-le mon père, et nos haches se couvriront de terre et
les enfants ne sachant plus où les retrouver, les laisseront se rouiller
dans l'inaction pour toujours.»
Il prit successivement dix-sept autre colliers, et se donna beaucoup de
mouvement pour en expliquer la destination. Tantôt il se baissait comme
pour arracher une pierre ou un tronc d'arbre du milieu d'un sentier,
afin de signifier que le chemin allait être aplani par la paix; tantôt
il feignait de ramer longtemps, ce qui voulait dire que les rivières
couleraient désormais paisibles depuis Agnier jusqu'à Québec, sans
qu'aucune embûche en troublât le parcours.
Rien qu'à le voir se démener ainsi, Mornac suait à grosse gouttes.
Enfin Griffe-d'Ours s'empara du dernier collier et dit sur un ton plus
triste:
«Tandis que je venais trouver mon père, il me semblait entendre des voix
plaintives qui s'élevaient de terre. D'abord, je crus m'être trompé; je
ne voyais que l'herbe qui poussait verte et serrée sur les bords du
sentier dans lequel mon pied marchait librement. Les mêmes lamentations
déchirant toujours mon oreille, je m'arrête encore. Je me penche vers la
terre et j'entends plus distinctement ces voix. Elles s'écriaient: «Mon
fils, mon frère, mon cousin chéri, ne reconnais-tu donc pas la voix de
tes parents couchés sur le sentier de guerre par les balles des blancs?
Oh! oui, n'est-ce pas? car tu t'en vas nous venger?» Non, chers parents,
répondis-je, en contenant les transports de ma douleur. Vous n'avez été
que trop vengés. Si Ononthio penchait aussi son oreille vers le gazon
qui verdoie aux alentours de ses villages, les cris de ses enfants que
nous avons immolés feraient aussi saigner son coeur, et la guerre
n'aurait plus de fin. Aussi m'en vais-je le trouver et lui dire: «Mon
père, si ceux qui sont déjà morts se plaignent tant, que sera-ce donc,
si nos combats durent encore de longues années? Les sanglots des
trépassés deviendront si bruyants que notre sommeil même en sera
troublé, et leurs sollicitations de vengeance si pressantes que la
guerre ne finira que par l'extinction de l'une ou de l'autre race.»
«Me voici, et je jette cette pierre (il montrait le dernier collier,)
sur la sépulture de ceux qui sont morts pendant la guerre afin que
personne ne s'avise d'aller remuer leurs os, et qu'on ne songe plus à
les venger.»[13]
[Note 13: Plusieurs phrases de cette harangue sont tirées des relations
du temps.]
Cette fière harangue indique à quel point en était arrivée la morgue
iroquoise par suite du succès des armes des Cinq Cantons.
Aussi, malgré les ouvertures de paix présentées par la députation, M. de
Mésy, qui savait combien de fois les Français avaient été trompés par de
semblables propositions, se leva, après avoir consulté ceux qui
l'entouraient, et répondit:
«Je suis touché de la démarche de mes fils, et je la veux bien croire
sincère; mais comment se fait-il que vous prétendiez parler au nom des
cinq cantons tandis que je ne vois ici que des envoyés d'Agnier, de
Goyogouin et de Tsonnontouan? Si les cinq grandes tribus iroquoises
demandent la paix, pourquoi n'y en a-t-il que trois qui m'aient envoyé
des ambassadeurs?»
Griffe-d'Ours ne répondit pas, le gouverneur reprit:
«Le grand chef des Agniers a bien eu raison de dire que les Iroquois
n'ont malheureusement que trop massacré de français; et si vous voulez
apaiser les mânes de vos parents, nous ne saurions calmer celles de nos
frères que vous assassinez traîtreusement chaque jour. Les lamentations
de mes fils trépassés ont traversé l'Océan. Le grand Ononthio, mon
maître, les a entendues par delà l'immense lac salé. Il vient de
m'écrire qu'il enverra bientôt à ses enfants du Canada une troupe de
guerriers assez nombreuse pour aller raser vos bourgades, massacrer vos
combattants et amener en captives à Québec les femmes des Cinq Cantons
pour nous aider à cultiver nos champs.»
«Je ne saurais donc rien conclure maintenant. Lorsque nos troupes seront
arrivées, si vous voulez vraiment la paix, revenez alors, accompagnés
des députés des Cinq Cantons, en ayant soin aussi d'amener avec vous des
otages pour la garantie des négociations, et des présents pour apaiser
les parents de ceux qui sont tombés sous vos coups. Alors le grand
Ononthio décidera.»
--«Tes enfants, repartit Griffe-d'Ours, n'étaient pas assez nombreux, et
trop étroit était leur canot pour t'apporter des présents. Mais voici
trois de mes frères d'Agnier, de Goyogouin et de Tsonnontouan qui veulent
bien rester avec toi comme otages.»
--«Ils sont les bienvenus, répliqua le gouverneur, et je les traiterai
comme s'ils étaient mes fils, pendant toute la durée de leur séjour
auprès de moi.»
«Maintenant que le chef et les guerriers qui l'accompagnent veuillent
bien passer avec moi sur la terrasse du château, afin qu'on dresse ici
la table d'un repas que je leur offre au nom d'Ononthio!»