CORLAIX, JEANNE, D'ARTELLES, DAGORNE, puis VERTILLAC, RABEUF, BIRODART,
FERGASSOU.
JEANNE. Fred, un T.S.F.
DAGORNE [sur le seuil de la porte]. La télégraphie sans fil vient de
recevoir ça, Commandant.
CORLAIX. Merci, Dagorne.
[Dagorne salue et sort.]
JEANNE. Lisez vite. C'est peut-être une bonne nouvelle ... Pourquoi me
regardez-vous ainsi, Fred?
CORLAIX. Parce que vos yeux me font du bien. Ah! ils ne sont pas
chiffrés, eux! Pas besoin de dictionnaire. Seulement que de choses ils
n'ont pas encore vues ces yeux-là!... Toutes ces vilaines bêtes
sournoises qui traînent autour de nous. Comme ils regardent franc et
clair! Jeanne, gardez-moi toujours ces yeux-là! ce sont mes meilleurs
amis. Au travail! [Aussitôt entré d'Artelles est allé derrière le rideau
porter la nouvelle de la dépêche. Vertillac entre suivi des autres
officiers. L'un d'eux ouvrira complètement le rideau.]
FERGASSOU. Une dépêche, Commandant?
RABEUF. Une dépêche! diable!
CORLAIX. Vertillac, le D.C.C. s'il vous plaît. [Il s'installe devant son
bureau et commence le déchiffrage. Fergassou lit par-dessus son épaule.
Les autres officiers groupés à l'écart attendent le résultat. Jeanne
cause avec d'Artelles à l'autre bout de la scène.]
FERGASSOU. Ah! de cette guerre tout de même!
JEANNE. Est-ce un long déchiffrage?
D'ARTELLES. Non, Madame, le commandant est très habile.
JEANNE. Eh bien, Fred, où en êtes-vous?
FERGASSOU. Oh! c'est très intéressant. [Il lit pardessus l'épaule de
Corlaix.] Marine Paris à vice-amiral _Austerlitz_ pour contre-amiral
_Fontenoy_ et capitaine de vaisseau _Alma_.
JEANNE. Après?
FERGASSOU. C'est tout pour l'instant. Le reste est encore dans l'oeuf.
JEANNE. C'est interminable!
FERGASSOU. Hé! hé! il faut le temps.
JEANNE. Au moins, vous, Monsieur d'Artelles, vous êtes gentil, vous ne
croyez pas à la guerre.
D'ARTELLES. Dites, pour être plus exacte que je n'ose pas l'espérer.
JEANNE. Ne parlez pas ainsi.
D'ARTELLES. Si je parlais autrement, vous me mépriseriez. Alors, j'aime
mieux dire la vérité. C'est que vous êtes une Française, Madame, et vous
verrez que les Françaises seront plus héroïques encore que ces
Lacédémoniennes si vantées, qui faisaient des mots historiques au départ
des guerriers ... vous verrez ... vous verrez ... Elles embrasseront tout
simplement leur mari, leurs frères ... et elles se tairont ... Ce sera
beaucoup plus beau.
[Pendant ce colloque, sur un signe de Fergassou, tous les officiers se
sont groupés derrière Corlaix pour suivre le déchiffrage avec anxiété.
Maintenant le déchiffrage est fini. Sensation. Les visages des jeunes
rayonnent. Les vieux sont plus graves. Corlaix fait signe de se taire en
montrant Jeanne.]
JEANNE. C'est fini!... Eh bien, Fred?
CORLAIX. Oh! dépêche banale ... [Il lit.] Marine ... Paris.., etc ...
Dispositions prévues par précédents télégrammes numéros 457 et 462
désormais sans objet aucun navire ne devant se rendre à Bizerte jusqu'à
nouvel ordre; faites immédiatement éteindre ses feux au croiseur _Alma_
et rentrez dans le service normal. Transmettez. Accusez réception.
JEANNE. Mais c'est le contre-ordre exprès, cela?... Vous ne partez plus.
L'_Alma_ reste à Toulon. Alors, c'est la paix? Évidemment, puisque vous
ne partez plus. Eh bien, Fred, vous ne dites rien?
CORLAIX. C'est le contre-ordre, en effet.
JEANNE. Donc, la paix?
CORLAIX [brève hésitation]. Heu ... vous l'avez dit.
JEANNE. La paix!... [Courant dans une grande joie, vers le fond.] Alice!
Alice!... où est-elle encore?... Elle est insupportable! Alice, c'est la
paix. [Elle sort en coup de vent dans la coulisse.] C'est la paix!...
[Tous suivent sa sortie des yeux. D'Artelles ferme la porte derrière
elle, attend qu'elle se soit éloignée, puis se retourne brusquement.]
D'ARTELLES. Messieurs, tous ensemble ... hip! hip! hip!
TOUS. Hurrah!