Donc, considérée comme telle, _la Guzla_ est mieux qu'une simple
mystification; il y a au fond des sujets dont elle traite quelque chose
d'éternellement vrai; les conditions de la vie pourront changer; l'homme
trouvera toujours de l'intérêt à ce portrait qu'a fait Mérimée de ses
ancêtres.
Mérimée n'a pas peu contribué à jeter le discrédit sur son oeuvre. Dans
sa préface de 1840, il a eu le grand tort d'affecter à son égard trop de
mépris; il a laissé entendre qu'il avait composé son recueil en dérision
des règles du romantisme qui recommandaient de chercher la «couleur
locale», et la «couleur locale», selon Mérimée, c'est chose facile. Ne
croyons pas sur parole l'écrivain connu de 1840 lorsqu'il raille le
jeune littérateur de 1827: dans une de ses lettres à Mme de La
Rochejacquelein ne parle-t-il pas de ses «sottises d'autrefois» et ne
reconnaît-il pas qu'il fut un temps où il était romantique sincère[957]?
S'il a cessé de goûter ces premiers essais, c'est qu'avec les années le
métier de l'écrivain s'est perfectionné, et parce qu'aussi en lui, et
pour plusieurs raisons, la veine lyrique s'est tarie tout à fait.
Dans un âge plus avancé, il est devenu plus difficile, il ne se laisse
plus aussi volontiers aller aux caprices de la fantaisie: il se
documente; il se préoccupe davantage de la vérité. Des inclinations qui
semblaient tout d'abord vouloir l'entraîner aux oeuvres de pure
imagination, ont changé d'orientation et le portent vers un réalisme
d'archéologue. Mais parce qu'il a pu le mieux, doit-on condamner ce
qu'il a fait de bien? Malgré le jugement qu'il en a lui-même porté, nous
dirons bien plutôt de _la Guzla_ ce que Sainte-Beuve a cru devoir dire
du _Théâtre de Clara Gazul_: «Lorsque Mérimée publia sa _Clara Gazul_,
il ne connaissait l'Espagne que par les livres, et il ne la visita que
plusieurs années après. Il lui est arrivé de dire, je crois, que s'il
l'avait connue dès lors, il n'aurait pas fait son premier ouvrage. Eh
bien! tout le monde et lui-même y auraient perdu[958].»
Ajoutons que ce dédain que Mérimée professa pour ces «sottises
d'autrefois» ne va pas sans un peu d'aigreur; nombreux étaient ceux qui
s'étaient couverts de gloire sur le chemin qu'il avait déserté.
* * * * *
Aussi nous croyons que cette étude détruira quelques légendes que,
maître en mystifications, Mérimée a si ingénieusement créées au sujet de
son livre. Aujourd'hui, l'histoire de _la Guzla_ intéresse plus que les
poèmes qu'elle contient; on la connaît surtout par les anecdotes qui s'y
rapportent; quand on parle du Mérimée des premières années, c'est pour
raconter l'histoire du docteur allemand «qui avait découvert le mètre de
l'original serbe sous sa prose», ou pour dire que le «savant anglais» M.
Bowring s'y était laissé prendre, ou pour plaisanter enfin sur ce naïf
Pouchkine qui traduisit en russe quelques historiettes de _la Guzla_.
Or, nous l'avons vu, le respectable docteur allemand était tout
simplement un riche marchand de toiles; le savant anglais ignorait le
serbe, et Pouchkine était sans compétence pour juger en pareille
matière.
Ce ne fut que plus tard, en 1840, lorsqu'il avait depuis longtemps rompu
avec le romantisme, lorsqu'il songeait à l'Académie[959], que Mérimée
donna son recueil comme un modèle de supercherie littéraire. À
l'origine, nous croyons l'avoir suffisamment montré, il n'y avait pas
mis beaucoup plus de mystification que Montesquieu n'en avait mis aux
_Lettres persanes_ et qu'il ne s'en trouve dans les _Voyages de
Gulliver_.
Assurément _la Guzla_ ne compte pas au nombre des chefs-d'oeuvre de
Mérimée; loin de là, elle est peut-être l'un de ses plus faibles
ouvrages. Et pourtant on y devine l'auteur de _Carmen_ et _Colomba_: peu
d'invention, mais un art merveilleux à choisir le détail et à le mettre
en valeur; un style sec et sobre, une brutalité voulue, un récit court
et rapide qui ne dit que ce qu'il faut dire: à tout cela on reconnaît la
marque de Mérimée.
Stendhal disait: «Quant à la gloire, un ouvrage est un billet à la
loterie. Écrivons donc beaucoup.» Si _la Guzla_ est un billet de loterie
qui n'a jamais gagné, elle est néanmoins un billet qui vaut bien quelque
chose encore aujourd'hui; en effet, quelques-unes de ses ballades ne le
cèdent pas aux ballades littéraires les plus réputées. Avec raison, M.
Filon remarque qu'il ne leur manque que la versification pour être vrais
chefs-d'oeuvre du genre.
À un point de vue plus général, nous pourrions dire que _la Guzla_,
considérée comme document de «Mil huit cent trente, époque fulgurante»,
se rattache surtout à ce courant caractéristique de la nouvelle école,
où fraternisent la littérature et la peinture, où l'on est amoureux du
ciel levantin, des visages basanés, de la bijouterie orientale. De fait,
le résultat le plus positif qu'ait légué l'exotisme romantique aux
lettres françaises,--nous ne parlons que des lettres,--est
l'enrichissement et le perfectionnement de cet art descriptif qui fut la
grande innovation de Bernardin de Saint-Pierre: introduction de
couleurs, d'images et de types ignorés jusqu'alors, reconstitution
enthousiaste, sinon très exacte, de paysages lointains, évocation de
races étrangères: l'Espagne, l'Italie, la Grèce, l'Orient,... l'Illyrie
enfin. À vrai dire, ces peintures sont trop vives, trop éclatantes:
elles visent à l'effet immédiat et sont parfois entièrement et
_volontairement_ fantaisistes. Néanmoins, par cette intention même de
sortir d'un cadre étroit et exclusif, elles inaugurent,--quel que soit
le ton des railleries faciles d'une postérité ingrate,--elles
inaugurent, disons-nous, l'art descriptif et le cosmopolitisme
littéraire de notre époque, plus calme et plus consciencieux, depuis H.
Taine jusqu'à Jean Lorrain.
Celui qui a écrit le _Théâtre de Clara Gazul_ et _la Guzla_, qui a
introduit dans la littérature française les _Carmen_ et les _Colomba_;
celui qui a traduit les Russes, admiré les Anglais, a très largement
collaboré à la formation de ce goût nouveau et ceci en dépit de toute la
sécheresse de son style et de toute l'horreur que, plus tard, plus
scrupuleux et mieux documenté, il eut--ou affecta d'avoir--pour ses
premiers essais dans le genre.
À notre sens, c'est précisément dans les ouvrages de Mérimée qu'il faut
étudier l'évolution de l'exotisme romantique, exotisme fantaisiste, et
sa transformation graduelle en l'exotisme réaliste contemporain. La
première manière de Mérimée, celle de _la Guzla_, présente, on a pu s'en
apercevoir, assez de traits communs avec sa seconde manière, celle de
_Carmen_, pour qu'on puisse avancer que celle-ci eût été impossible sans
celle-là.